Être homosexuel·le en 2018, c’est toujours la merde

De la dépénalisation de l’homosexualité en 1981 à la légalisation des mariages entre personnes du même sexe en 2013, les dernières décennies ont permis aux femmes et hommes homosexuels vivant en France de n’être plus pourchassés ou limités dans leurs droits. Mais ces progrès politiques indéniables occultent trop souvent les conditions de vie réelles des 5 à 10 % de Français non-hétéros. Sur le plan économique, ils restent en moyenne moins bien payés que les hétéros ; sur le plan social, ils subissent encore des discriminations ou du mépris qui peuvent prendre des formes variées ; sur le plan psychique, ils sont surexposés au suicide et à la dépression. En 2018, l’homosexualité reste une caractéristique en contradiction avec la norme dominante qui associe masculinité et sexualité hétéro. Celles et ceux qui en sortent en payent toujours le prix. Cet article vise à raconter à celles et ceux qui ne le vivent pas ce qu’il se passe encore et ce qu’on pourrait changer et à celles et ceux qui ont connu ces étapes de contribuer à atténuer la haine de soi et la honte causées par ce qu’ils perçoivent encore, trop souvent, comme un terrible coup du sort. Il est extrait de notre enquête “en immersion” disponible en intégralité dans le numéro 13 de Frustration.

Quand on se découvre gay

Le terme même de « découverte » est trompeur. Comme les enfants ou les adolescents concernés ne disposent d’aucun repère leur permettant de qualifier ce qu’ils ressentent, c’est à tâtons et souvent penauds, dans une confusion extrême qu’ils se mettent à éprouver des sentiments mêlés de désir : des camarades à l’école, des inconnus dans la rue ou des vedettes de cinéma vous donnent les premiers frissons et suscitent une attirance puissante. Mais cela n’a rien d’un gentil éveil éducatif. Car c’est d’abord par les insultes qu’on commence par se définir : celles qui circulent dans les cours de récré et les repas de famille – les « pédé », « gouine », « enculé » entendus à de nombreuses reprises durant notre scolarité avec l’espoir qu’elles s’abattent sur un autre.

Je me souviens en fin d’école primaire du soulagement lâche que je pouvais éprouver lorsque mes camarades s’acharnèrent à traiter un élève de pédale, au point d’inscrire au marqueur en gros caractères un « PD » sur son dictionnaire personnel exposé bien en vue sur les étagères de la salle de classe, parce qu’il avait manifesté un penchant pour une chanteuse pop. Sur l’instant, je vivais la désignation de ce bouc émissaire comme un détournement profitable de l’attention collective sur plus démuni que moi, une impunité inespérée qui garantissait ma discrétion. [souvenir d’un des rédacteurs]

Car dès que l’injure rôde autour de vous, vous n’avez plus qu’une idée, obsédante : l’éviter, l’enlever de la tête de vos connaissances pour ne pas être ce « pédé » source de dégoût et de mépris. Tout faire donc pour échapper à la malédiction avant qu’elle ne devienne ce sceau marqué sur le front au fer brûlant de l’insulte.

 

“Seule la terre” est un film britannique réalisé en 2017. Il met en scène des personnages qui, grâce au progrès juridiques et sociaux des dernières décennies, peuvent vivre relativement librement leur amour. Mais la honte et la peur définissent encore largement leur parcours.

 

Contrairement à ce que croient les catholiques traditionnalistes, qui ont le sentiment que leurs enfants sont en permanence menacés par l’influence des films comportant ça et là des personnages non-hétéros, un enfant peut grandir sans en voir beaucoup dans des rôles valorisants de premier plan ou en entendant à ce sujet surtout des commentaires dégradants. S’il n’en connaît pas dans son entourage immédiat, il lui reste tout aussi peu de chances d’en croiser dans les jeux vidéos bien que des évolutions se dessinent, à la télévision[1], et à peine plus au cinéma. Cette raréfaction qui tend à s’atténuer dans les contenus grand public rentre en cohérence avec le fait qu’avant même toute conscience sur votre sexualité et les relations amoureuses, vous êtes confrontés à un devoir-être hétérosexuel et à des attitudes qui sexualisent votre comportement dans le sens hétérosexuel.

Déjà gamin, mes parents s’amusaient de mises en scène typiques dans lesquelles ils me plaçaient avec la fille d’un couple d’amis alors complices de l’opération pour jouer aux « petits amoureux » et produire des photos à destination des albums souvenirs

Dès la maternelle et l’école primaire, il n’est pas rare que sur le ton entendu de la confidence des proches vous questionnent sur une fréquentation amoureuse. Ces questions anodines, plus lourdes que véritablement méchantes, redoublent à l’adolescence et se transforment en pièges inattendus que vous devez déjouer, vous renvoyant au décalage douloureux entre ce que vous êtes et ce que vos proches attendent de vous. Vous apprenez à les esquiver ou vous comptez sur le répit offert par une relation de couverture sûre d’être approuvée. L’habitude de la dissimulation et du mensonge, qui s’avère souvent être un mensonge à soi-même, et que vous prenez par crainte de décevoir votre entourage peut imprimer des séquelles durables. Le journaliste américain Michael Hobbes parle ainsi de « L’épidémie de la solitude gaie », où il répertorie une série de données médicales et sanitaires sur les adultes gays : surexposition au suicide, à la dépression, à l’alcoolisme, à des formes de stress post-traumatique, etc. Il montre que le coming out, loin d’être une rupture totale qui ferait définitivement passer l’individu de l’ombre à la lumière en laissant derrière lui ses mauvais souvenirs, ne finit jamais de hanter l’individu et peut provoquer l’apparition plus tardive d’un contrecoup violent. Encore aujourd’hui, et même après son coming out, c’est-à-dire suite à l’annonce de sa sexualité à ses proches, ce réflexe de survie sociale remonte facilement et peut vous replonger dans le malaise lorsqu’on vous interroge sur votre vie sentimentale.

“120 battements par minute” est un film français réalisé en 2017, mais dont le scénario se déroule au début des années 1990. L’homosexualité vient à peine d’être dépénalisé, mais l’Etat ne lève pas son petit doigt pour protéger les homosexuels, notamment du virus du SIDA qui les décime littéralement. Les héros du film pratiquent le militantisme par survie, et la communauté qu’ils forment les aide à supporter une société qui leur est encore largement hostile. Un rappel utile envers celles et ceux qui s’étonnent ou dénigrent le “communautarisme LGBT”.

C’est donc une solitude écrasante qui vous attend le plus souvent. Comme d’anciens bagnards qui cachent leur passé en se fondant dans la masse, des jeunes gays murés dans le silence peuvent grandir côte à côté, fréquenter les mêmes cours, se croiser aux mêmes sorties entre amis sans jamais se douter du calvaire et de l’angoisse qu’ils partagent. Longtemps vous pouvez avoir le sentiment de vous débattre avec un problème qui concerne tout au plus deux ou trois stars inaccessibles du show-bizz qui déclenchent généralement l’hilarité lors des repas de famille.

Lorsque j’ai pris conscience de ma « spécificité » à la fin de l’école primaire et au début du collège, je voyais subitement mon monde se réduire pour l’éternité à Laurent Ruquier et Vincent Mc Doom, les deux seuls homos avec assez de notoriété à la télévision, ce qui ne pouvait que conforter la perspective déjà déprimante que je prenais sur mon avenir sentimental.

La banalisation massive d’Internet dans les années 2000 permettait déjà de se débarrasser de ce cône étroit de perception, sans gommer cette impression, d’autant plus persistante que l’on vit à l’écart des grandes métropoles, d’être « le seul gay du village ». De façon générale l’homosexualité est évoquée pour être brutalement réduite à des pratiques sexuelles extrêmes rappelées par des blagues vulgaires qui tournent autour de la sodomie, jamais comme la possibilité de nouer des relations aussi affectives et fortes que chez les hétéros.

Ainsi le souvenir cuisant d’un ancien petit copain qui adolescent s’était fait attraper par ses parents alors qu’il regardait du porno gay, l’un des rares exutoires alors dans une existence faite de frustration, ce à quoi sa mère, pourtant d’origine bourgeoise, avait réagi vulgairement en soufflant : « On ne peut pas quand même pas passer une vie à se la prendre dans le c**… ». Manière habituelle de déconsidérer des individus en réduisant définitivement leur sexualité à du sexe animal et désentimentalisé, comme cela était encore employé à l’encontre des Noirs associés dans l’imaginaire raciste à une sexualité débridée et primitive.

 Devenir invisible pour survivre ou le masque de l’hétérosexualité

À l’adolescence et durant la jeunesse, deux problèmes majeurs se posent : la question de la clandestinité et celle de l’apprentissage. Tant que votre homosexualité n’est pas assumée ou que vous évoluez dans un univers dangereux, il est important de se cacher. Côté masculin, ce qui est frappant, c’est que les jeunes garçons, homos ou pas, sont confrontés à ce contrôle social fort qui se déroule dans leurs lieux de socialisation. Dans les groupes d’amis, les démonstrations de virilité doivent s’enchaîner, et constituent un ensemble de rites initiatiques à honorer : démonstrations de force ou d’insensibilité, drague des filles, expressions de camaraderie par des contacts rapprochés visant à prouver son aisance avec les autres garçons (mains au paquet ou chat-bite, masturbations collectives devant du porno hétéro ou lesbien) qui peuvent aller jusqu’au simulacre ricanant pour exorciser la menace d’homosexualité. Dans le sport, là où l’homophobie est très forte, être à l’aise avec la nudité des autres devient un préalable et une preuve d’hétérosexualité.

“Le secret de Brokeback Mountain” est un des premiers films très grand public qui met en scène une romance homosexuelle. Sa date de sortie (2005) coïncide presque avec la reconnaissance de la discrimination homophobe par les lois françaises. L’époque où il se déroule est très loin d’une telle largesse : Dans les années 1960, l’histoire de deux jeunes américains dans une région rurale des Etats-Unis ne peut avoir la moindre issue heureuse. L’homosexualité y est fortement réprimée, comme en témoigne le récit glaçant d’un des protagoniste qui, pour prouver l’impossibilité pour eux de vivre librement, raconte comment son père l’emmena, dès son plus jeune âge, contempler la dépouille d’un homosexuel brutalement lynché par les habitants de leur village.

Fin de collège, un de mes camarades fut accusé d’avoir « maté » les fesses d’un garçon dans les vestiaires. Une réputation de « pédé » l’accompagna pendant plusieurs mois, et me conduisit à renforcer ma vigilance. J’ai depuis appris qu’il était marié, CRS et militant pour Les Républicains, preuve que la foudre viriliste peut frapper absolument partout.

Toute défaillance physique est sanctionnée comme l’expression d’une féminité refoulée, la faiblesse symptomatique d’une homosexualité, dans une chaîne d’équivalences entre homosexualité et lâcheté. Le terme consacré de « tapette » est là pour vous rappeler qu’il ne faut pas flancher et en rabattre. Tout le monde en prend pour son grade, hétéros comme homos, mais ce sont bien les seconds qu’il s’agit de débusquer.

Le coming out est une étape importante qui met fin en partie au parcours du combattant que constitue une jeunesse homosexuelle. « Ça passe ou ça casse », comme dit le proverbe, puisque si l’ennui de la clandestinité cesse en partie, il peut aussi déchaîner des moments de violence à l’intensité variable : cela va, de la part des parents, de l’exclusion pure et simple du foyer à l’expression de la tristesse et de la déception, en passant par quelques mesures humiliantes comme la peur du qu’en-dira-t-on ou une demande de discrétion vis-à-vis d’autres proches qui n’ont pas encore été mis dans la confidence. Dans le meilleur des cas, les relations s’améliorent avec un entourage qui s’adapte et qui finit même par ne plus y penser – ou par ne plus vouloir y penser ce qui donne lieu à des silences forcés et la raréfaction de toute question relative à votre vie sentimentale qui contraste avec l’excès de curiosité que vous subissiez lorsque vous étiez encore perçu comme hétéro. Dans le pire, ce moment d’isolement intense qui suit des années de stress favorise le suicide et la dépression. En 2013, on apprenait d’un rapport remis au Sénat que 30 % des homosexuels de moins de 25 ans avaient déjà tenté d’abréger leurs jours. Tous âges confondus, les personnes lesbiennes, gays et trans se suicident en moyenne quatre fois plus que le reste de la population. Cela a beaucoup à voir avec le fait que, passée la période très difficile de la jeunesse, les personnes non-hétéros évoluent dans une société qui, malgré des progrès indéniables ces dernières décennies sur le plan institutionnel, leur reste globalement hostile ou du moins inhospitalière.

 

La suite dans Frustration n°13, disponible en kiosque et librairie le 23 février.

Pour vous abonner et recevoir ce numéro dès sa sortie : https://www.helloasso.com/associations/frustration-la-revue/adhesions/abonnement-a-la-revue-frustration

 

[1] En 2017, seuls 4,8 % des programmes télévisés font apparaître des personnages lesbiennes, bi ou gays, selon le Centre LGBT Paris-Île-de-France. Et pas toujours dans des rôles avantageux ni valorisants : ils sont le plus souvent cantonnés à des rôles secondaires ou uniquement définis par leur orientation sexuelle. Voir « Les personnages LGBT à la télévision ont une fâcheuse tendance à mourir », Yasmina Cardoze, Slate.fr.