Frustration n°10 : Macron, métropolisation, crime en col blanc, Pôle Emploi… au programme de votre été

Chères lectrices, chers lecteurs,

La rédaction ainsi que les dix contributrices et illustrateurs qui ont participé à la réalisation de ce numéro sont fièr-e-s de vous annoncer sa sortie en kiosque, Relay et maison de presse, aujourd’hui vendredi 26 mai. 4€90 et 58 pages de reportage, enquêtes, analyses critiques, sans jargon, sans codes culturels excluant, pour le grand public.

// SOMMAIRE :

La Suite

Appel : Un président à combattre

« Le renouveau », « le changement », « la rupture avec la politique traditionnelle », personne ne pouvait décemment plus y croire en voyant sur les plateaux de télévision le soir de son élection les soutiens d’Emmanuel Macron : Ségolène Royal, actuelle ministre de l’écologie, François Bayrou, ancien ministre et candidat centriste à plusieurs présidentielles ou encore Gérard Collomb, cumulard (sénateur, maire de Lyon et président de la métropole) sont de vénérables membres du « système » que le candidat prétendait combattre. On sait aussi depuis plusieurs semaines que l’ancien président de la République soutenait celui que les journalistes s’étaient plu à décrire comme un renégat flamboyant, qui avait trahi Hollande pour avoir son indépendance. Manuel Valls, le féroce Premier ministre de l’état d’urgence et de la répression du mouvement contre la loi Travail, est aussi devenu un fervent soutien de Macron, de telle sorte qu’on ne sait plus très bien ce qui distingue le gouvernement sortant de celui qui se prépare, à l’heure où nous écrivons ses lignes, à s’installer dans les hôtels particuliers lambrissés de la République française. Du coup, si nous avons finalement affaire à une rassurante continuité, pourquoi, dès le 8 mai, des manifestants se sont-ils rassemblés dans les grandes villes de France pour constituer un « front social » contre le président, avant même son intronisation ? Pourquoi ont-ils crié le slogan « Macron démission ! Un jour ça suffit ! » alors que son prédécesseur avait eu droit à un round d’observation ?

Parce qu’Emmanuel Macron n’est pas un simple héritier de François Hollande. Il est l’émanation de tout ce qui était antisocial, antidémocratique et autoritaire chez lui, et l’abandon de tout ce qui le rattachait fictivement à « la gauche ». Ce qu’il prévoit est la concrétisation violente et radicale de ce qui se faisait hypocritement et par petites touches sous la présidence de Hollande : la conversion de notre société au modèle néolibéral (baisses d’impôts massives sur le capital, réductions des cotisations sociales) et la destruction progressive de notre modèle social (flicage des chômeurs, réduction à marche forcée des déficits), sous prétexte de sa « nécessaire adaptation » aux enjeux contemporains. En réalité, c’est de son adaptation aux désirs des possédants qu’il s’agit et le nouveau président a d’ailleurs prévenu : il ira vite, pour ne pas connaître les mêmes déconvenues que ses prédécesseurs.

Ses opposants, qui sont déjà majoritaires dans la population, le savent. Et c’est pour cela qu’ils s’organisent, qu’ils manifestent préventivement, qu’ils diffusent, comme nous le faisons, le plus d’informations possibles sur le danger public que constitue ce nouveau président. C’est pourquoi, habités nous aussi par le sentiment d’urgence que provoque l’arrivée de cet homme investi du contentement des plus puissants, nous donnons à nos lecteurs des informations sur le premier projet du président, celui qu’il compte imposer dès cet été, et par ordonnances. Il s’agit de trois textes de loi relatifs au droit du travail, qui ont pour objectif de « simplifier la vie » des chefs d’entreprise et qui vont contribuer à dégrader nettement celle des salariés.

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Emmanuel Macron, candidat du système : Un contre-portrait

Le nouveau président de la République a fait l’objet, depuis près de deux ans, d’une campagne publicitaire intense, dont il a été un des instigateurs. Il nous est vendu comme le renouveau de la classe politique, « l’outsider » qui va tout changer, l’audacieux qui va sortir notre pays de son triste état. Quel crédit apporter à ce récit ? Absolument aucun. Nous sommes face à l’une des arnaques électorales les mieux ficelées depuis Nicolas Sarkozy, le candidat qui allait changer la France, et qui comme Emmanuel Macron, faisait l’objet d’une attention constante des années avant la présidentielle de 2007. Comme Sarkozy avant lui, Macron est le candidat des élites politico-économiques, appelé à la rescousse pour maintenir leur règne sur une population qui les détestent de plus en plus. Frustration vous révèle la biographie cachée d’Emmanuel Macron et vous propose une contre-histoire de sa rapide ascension, mettant à jour les usurpations d’identités sociales opérés par lui et son entourage pour ne pas passer pour l’homme qu’il est vraiment : un des derniers recours d’une oligarchie à bout de souffle.

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Sortie du prochain numéro de Frustration

Le numéro 10 de Frustration est en cours de bouclage. Il sera tiré à 10 000 exemplaires et distribué en kiosques, Relay, librairies et maisons de presse partout en France.

Il vient acter de l’élection du président Macron en soulevant les points les plus dangereux de son programme, ceux contre lesquels il va falloir descendre dans la rue dès cet été, ne laissant aucun répit au nouveau président des riches.

Ce dixième numéro parle aussi de la privatisation de la SNCF, de la criminalité en col blanc à travers les délits d’initié, du processus de métropolisation qui creuse les inégalités territoriales, de la bonne conscience des classes supérieures à travers une nouvelle chronique « livres » et de nombreux autres sujets … il dresse donc le portrait d’un pays divisé, fragmenté, et inégalitaire, car si « la République est sauvée », ce n’est pas par autant qu’il y fait bon vivre, loin de là !

Mais comme chaque numéro de Frustration, il porte un message d’espoir : Si des intérêts particuliers et bien introduits ont pu nous amener dans cette situation, alors le retour en force d’une conscience de classe et populaire durant cette élection peut nous en faire sortir !

Notre président a le pouvoir bien en main, mais sa légitimité est friable. Alors oui, « pour les riches, la fête continue », mais plus longtemps…

La légitimité friable de notre nouveau président


Le record de vote blanc et d’abstention fait d’Emmanuel Macron un président très mal élu, surtout si l’on considère qu’il était face au Front National, tant détesté en France. Quand on sait que 43% de ses électeurs disent l’avoir choisi pour faire barrage à Marine Le Pen, alors ce n’est que 25% des citoyens ayant le droit de vote qui ont adhéré à ses idées.

Maintenant, on aura beau se répéter ça, notre système politique centralisé et la bienveillance médiatique (le mot est faible) dont dispose le nouveau président font de lui un souverain aux prérogatives intactes. Ses soutiens et futurs ministres ont déjà beau jeu de dire sur les plateaux télés que « 65% des Français l’ont choisi ».

Alors que faire ? Résistez, comme nous l’avons fait sous Hollande et Sarkozy, face à un pouvoir central illégitime de fait car n’ayant pas besoin de l’assentiment du peuple pour pouvoir agir. Nous battre contre une réforme du code du travail qui va détruire des décennies de conquêtes sociales et achever la précarisation du salariat français. Dénoncer les accointances entre ce nouveau président des riches et le patronat français et européen. Espérer, encore et toujours, et construire un avenir meilleur, sans absurdité démocratique de ce genre et avec un pouvoir enfin rendu au peuple.

Votez Macron, bande de cons ! La « lutte antifasciste » des élites et la nôtre

« Abstention, piège à cons ». C’est le titre d’une énième tribune visant à « convaincre » les abstentionnistes de voter pour Emmanuel Macron, et qui se lamente :  « Que leur dire à ces malheureux inconscients si ce n’est les sommer de se ressaisir, si ce n’est leur répéter la parfaite dangerosité de leur raisonnement, si ce n’est leur mettre le nez dans le premier livre d’histoire venu afin de leur faire comprendre où ce genre de raisonnements nous conduit tout droit ? ». C’est une chronique signée d’un romancier sur le journal en ligne Slate.fr, et elle ressemble à toutes celles qui envahissent nos écrans, nos journaux et nos radios depuis le lendemain du premier tour des élections présidentielles. Ce phénomène de lutte contre l’abstention par l’injonction à voter n’est pas nouveau. Les Raphaël Enthoven et les Thomas Legrand n’ont pas attendu l’approche du second tour de l’élection présidentielle de 2017 pour cracher sur ceux qui ne se rendaient pas aux urnes. En effet, les membres de l’élite sont profondément contrariés par ce phénomène, principalement parce qu’ils sont incapables de le comprendre : eux qui aiment tant notre système politique, qui sont proches de celles et ceux qui en font partie, qui se divertissent des alternances (qui n’en sont pas) et des renouveaux (dans la continuité) ne comprennent donc pas qu’une bonne moitié de la population soit régulièrement tentée par la non-participation à ce qui lui semble être une mascarade qu’on lui demande de cautionner avec son bulletin de vote.

Mais cette fois-ci, éditorialistes, rédacteurs en chefs et chroniqueurs sont outrés par la possibilité même que des gens osent s’abstenir en masse dimanche 7 mai. Tous ceux qui ont fait passer un Macron à la base électorale très friable au premier tour en prônant le vote utile commencent à craindre que leur baudruche dégonfle brusquement. Cette masse informe et incomprise d’abstentionnistes pourrait bien gâcher leur fête, le plébiscite de leur candidat, celui que leurs titres font monter à coup de Unes depuis deux ans. Saint Macron, « la fusée Macron », « le renouveau Macron », « la surprise Macron », « la sensation Macron », l’habitué des couvertures de leurs magazines et de leur reportages, le mari de Brigitte, l’homme qui avait pour eux déjà gagné, car se retrouvant dans la configuration idéale : face à Marine Le Pen, celle-qui-sera-à-coup-sûr-au-second-tour-mais-qui-perdra-à-coup-sûr, ce qui présente donc « le scénario parfait dont le marché rêvait désespérément » (de l’extrême droite au deuxième tour, donc). Cette situation tant attendue, qui a permis à Macron et ses amis de fêter leur victoire avant même le second tour (et à L’Express de titrer en Une « IL A GAGNÉ son pari ») est en train d’être piétinée par toutes celles et ceux qui refusent de choisir entre cet ange tombé du ciel et l’incarnation de Belzébuth.

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Résultats du premier tour des élections présidentielles

Jeune prodige de la mondialisation heureuse VS marraine de l’identité honteuse. Le genre de fausse alternative foireuse contre lequel notre collectif s’est battu depuis 2013, et continuera de se battre.

Une pensée heureuse pour les 19.5% de la France Insoumise, score jamais atteint par un mouvement critique du libéralisme depuis des décennies, et premier chez les 18-25 ans : la possibilité d’une résistance acharnée contre les ordonnances antisociales du président Macron.

Mais c’est quoi son PROJEEET en fait ? – Le vocabulaire sans risque d’Emmanuel Macron

Comme beaucoup, nous sommes depuis des semaines perplexes face à la place de favori de Monsieur Macron dans les sondages. N’est-ce pas quelqu’un qui veut radicaliser la loi Travail,  à laquelle s’opposaient près de 2 français sur 3 ? Ne veut-il pas généraliser le Crédit Impôt Compétitivité, ce pack d’exonérations de cotisations sociales dont le très sérieux organisme France Stratégie a montré dans un rapport qu’il n’avait eu aucun impact sur l’emploi mais qu’il avait augmenté les marges et les dividendes ? N’est-il pas l’ancien secrétaire général puis ministre de l’économie du président le plus impopulaire de la Vème République ? Lui, ses discours creux et ses enfonçages de portes ouvertes, comment peut-il susciter autant d’adhésion ? Nous avons eu la réponse grâce à l’un d’entre nous qui a assisté, courageusement, à son discours de Bercy, le 17 avril dernier. Son discours impeccablement vide et sans aspérité ne dit rien de la société. Il rassure toutes celles et ceux qui ne veulent rien entendre à ce sujet, qui nient la violence qui la traverse car cette société leur convient plutôt bien. Macron parle à toutes celles et ceux qui évoluent dans le monde des cadres supérieurs, des gens aisés et ambitieux qui n’ont jamais été contrôlés par la police ou galéré avec des CDD sous-payés et dont il est un des plus ardents défenseurs.

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Misère de la lutte contre le FN (2)

Daniel Cohn-Bendit mais aussi Bertrand Delanoë et tant d’autres justifient leur ralliement au néolibéral décomplexé Emmanuel Macron par la nécessité impérieuse de « voter utile » contre le Front national. « Si vous voulez vraiment éviter Marine Le Pen, Emmanuel Macron est le mieux placé aujourd’hui », expliquait sur France Inter le leader en peau de lapin de mai 68. Et nombre de riches diplômés bien pensants leur emboîtent le pas en hurlant au péril fasciste, persuadés de faire une fois encore preuve de leurs qualités visionnaires et profondément humanistes.

Pour commencer, le pronostic politicien n’est pas d’une grande lucidité : Macron est l’adversaire dont Le Pen a toujours rêvé : le champion du système, « mondialiste » décomplexé, qui pense que le CETA est une très bonne chose, qu’il faut une société de winners qui n’ont pas peur de la « formidable ouverture » que représente le libre-échange décomplexé. Vu la popularité de telles idées dans la population française, et en partie chez les classes populaires, on se dit qu’une victoire de Le Pen sera bien possible face à une incarnation parfaite de ce que la majorité des Français détestent depuis les années 1990.

Mais surtout, ce qui écœure dans l’attitude de ces hiérarques bien introduits de notre classe politique et intellectuelle, c’est leur façon d’instrumentaliser le dégoût légitime et nécessaire que provoque Le Pen pour justifier leur propre passage du côté néolibéral, leur propre renoncement à ce à quoi ils ont prétendu croire pendant décennies, bref, leur propre évolution logique de grands bourgeois qui voient d’abord les intérêts de leur classe avant celle du peuple.

Cohn-Bendit était macroniste avant l’arrivée de Macron, exaltant un fédéralisme européen où les peuples rétrogrades auraient moins leur mot à dire, tandis que dès 2008, Bertrand Delanoë ressortait la célèbre phrase de Tony Blair « l’économie n’est ni de droite ni de gauche, l’économie est. » : autrement dit, au revoir la discussion démocratique sur le partage des richesses, laissez faire la Commission européenne et la BCE.

Le Pen ou pas Le Pen, ces gens auraient rejoint Emmanuel Macron, le second souffle que notre classe politique offre aux mécanismes détestés de notre République néolibéralisée. Qu’ils se servent de cette raison légitime pour pouvoir continuer à se regarder dans une glace et être considérés par des éditocrates laquais comme de sympathiques rebelles n’est qu’une infamie de plus dans le parcours particulièrement sinueux de ces « hommes de gauche ».

L’oligarchie flippe sa race

Tout était pourtant tellement bien parti : après avoir fait endosser à un candidat « de gauche » censé être « l’ennemi de la finance » des réformes clefs comme la loi Travail et des cadeaux qui font bien plaisir comme le CICE, nos éditocrates, grands patrons et intellectuels médiatiques avaient le plan idéal pour continuer à se gaver sur le dos des Français : il y a eu d’abord Juppé, dont la victoire était garantie (« la gentille droite modérée » et l’homme « droit dans ses bottes » de 1995 : du solide), puis Fillon, partisan d’une « blitzkrieg sociale » qui faisait saliver d’envie le MEDEF. Enfin, Macron, la synthèse idéale, le poulain parfait, qui satisfaisait tout le monde et confortait les oligarques bien-pensants comme Cohn-Bendit et BHL dans le sentiment de leur propre vertu. Un match était prévu entre ce jeune prodige incarnant à la fois le libéralisme et le « progressisme » et la poisseuse héritière du poujadisme, incarnant la fermeture et le capitalisme national. Un match sans risque, un scénario sécurisant pour nos élites.

Et voici qu’on ne sait comment (« comment est-ce possible ?! » répète désormais chaque soir Ruth Elkrief sur le plateau de BFM TV), le candidat de la France Insoumise, qu’on croyait destiné à un rôle de figuration à la fois rigolo et vintage, s’est invité dans les possibles dénouements de cette présidentielle qui, « décidément est pleine d’imprévus » (disent les éditocrates qui ronronnaient de plaisir devant la fausse alternance PS-Républicains en vigueur depuis 30 ans).

C’est donc la grande angoisse et Le Figaro a sorti son artillerie lourde, bien rouillée car peu utilisée depuis 1989 : la peur du rouge, tandis que Macron hurlait hier à Besançon, d’une voix de premier de la classe qui aurait eu moins de 18/20 en dictée : « Mélenchon c’est le modèle économique du Vénézuela » « sa paix est celle de Moscou, je n’en veux pas ! ».

Les grands patrons, leurs journaux et leurs candidats s’agitent car ils ont beaucoup à perdre en cas de victoire de la France Insoumise :

– Serge Dassault (Le Figaro) n’aura plus de « ministre de la défense VRP » pour écouler sa camelote guerrière dans toutes les dictatures du monde (un rôle jusque là assuré à la perfection par le cumulard Jean-Yves Le Drian, que Macron prévoit de reconduire à son poste en cas de victoire).

– Vincent Bolloré (Canal+ et Vivendi) ne va sans doute pas pouvoir inviter Mélenchon sur son yacht après sa victoire et il devra reverser une part conséquence de ses 7,3 milliards d’euros à l’État et faire en sorte que son salaire n’excède pas 20 fois celui de son salarié de base (actuellement il touche à peu près 200 SMIC annuels, il va falloir faire des efforts)

– Patrick Drahi (BFM TV, Libération, SFR..) va devoir payer ses impôts sur les sociétés, qu’actuellement il domicilie dans les paradis fiscaux, si toutefois le gouvernement de Mélenchon parvient à mettre en place son système d’impôt universel qui organise l’impossibilité pour les entreprises françaises d’utiliser le prétexte de la domiciliation à l’étranger pour se défiscaliser.

Maintenant que le spectre rouge se rapproche, ces messieurs dames craignent pour leur fortune, leurs exonérations de cotisations sociales, leurs boucliers fiscaux, leurs entreprises publiques rachetées à bas coût… Nul doute que durant cette dernière ligne droite, la presse du CAC 40 va multiplier ce genre de Unes. Quand l’oligarchie est attaquée, l’oligarchie contre-attaque, toujours.