Les riches nous tuent

Il y a un peu plus de trente ans paraissait « le livre noir du communisme », un ouvrage écrit par un collectif universitaire pour dresser un bilan macabre des régimes au pouvoir en URSS, en Europe de l’Est ou en Chine. Il estimait les victimes du « communisme » à 100 millions, démontrant ainsi qu’une idéologie pouvait tuer – qu’importe si Staline ou Mao n’avaient pas retenu grand-chose de la doctrine originelle – et qu’on pouvait donc se réjouir de vivre dans le monde radieux du capitalisme « pragmatique et réaliste » triomphant.

Trente ans plus tard, les étés caniculaires s’enchaînent et démontrent la blessure que notre économie a infligé à la planète, l’espérance de vie dans les pays les plus riches a pour la première fois baissé, et la victoire sur les méchants « communistes » n’a pas apporté la paix.

Et dans le désenchantement général, les riches n’ont jamais été aussi riches. Ils se portent mieux que jamais ! Et puisque l’appétit vient en mangeant, les entreprises à partir desquelles dégoulinent leurs profits sont toujours plus voraces et désireuses qu’on leur lâche la bride. Moins de droit du travail, moins de contraintes environnementales, plus de libre-échange.

Et nous en crevons. Nous en crevons d’abord parce que notre planète en crève. Les gouvernements et les entreprises ont réussi à faire de l’écologie une morale gentillette et culpabilisante pour nous, écartant la remise en cause d’une économie mondiale qui réclame croissance du trafic aérien et épandage de pesticides.

Le développement d’un environnement de plus en plus malsain s’est accompagné de la dégradation volontaire et méthodique de nos systèmes de santé. Tandis que les protections sociales sont démantelées à petit feu, les riches se sont emparés de la gestion de notre santé, devenue un marché des plus rentables : la montée en puissance de leurs groupes pharmaceutiques est la marque la plus éclatante du pouvoir de nuisance des riches. Depuis 1999 aux États-Unis, la commercialisation massive et matraquée d’antalgiques surpuissants et suraddictifs a entraîné la mort directe de 200 000 personnes.

Ce bilan macabre n’est pas isolé : partout où un service public – la santé, le logement, les infrastructures – est confié à la rapacité d’un groupe capitaliste « en pleine expansion », la mort plane. En juin 2017, la tour de Grenfell, un immeuble de logements sociaux à Londres, brûlait en un temps record, emportant 79 vies. En cause, la pingrerie des gestionnaires privés et des entreprises de construction, ayant ravalé la façade avec des matériaux inflammables. En août dernier, c’est un pont autoroutier italien qui précipitait dans le vide et tuait 39 personnes à cause de l’incurie de la société privée qui en avait la charge.

Et que dire de la production marchande, où sont broyées des milliers de vies pour faire baisser indéfiniment le coût de production des t-shirt et des maillots de foot ? En avril 2013, une usine-atelier de confection de vêtements pour des grandes marques européennes s’effondraient dans la banlieue de Dacca au Bangladesh, entraînant la mort de 1 135 femmes et hommes.

À quand le livre noir du capitalisme mondialisé ? À quand le procès des riches qui alimentent et perfectionnent sans cesse ce système profondément meurtrier ? Car on aura beau consommer équitable, acheter bio, fermer le robinet, prendre le vélo, faire du mieux qu’on peut pour sauver ce qu’il reste, on le sait désormais avec certitude : on ne se sauvera pas nous tant qu’on ne les condamnera pas eux.

 

Ce texte est l’édito du numéro 15 de Frustration, en kiosque depuis le 21 septembre

Pour vous abonner et recevoir ce numéro, c’est ici !

 

Le nouveau numéro de Frustration est sorti ! Pour vous le procurer, abonnez-vous ou commandez-le en ligne via la boutique du site ! Ignorer