UN ARTICLE DESTINÉ AUX BLANCS.

Ou quand le racisme, quotidien et structurel, n’est ni un délire victimaire ni réservé aux cours magistraux.

Frustration documente depuis plus de 5 ans toutes les formes de domination. Nous avons commencé par parler de l’exploitation économique et de la lutte des classes, nous avons poursuivi avec la dénonciation du sexisme, et nous avons tenté de traduire les discriminations et la domination vécue par les personnes homosexuelles. A chaque fois, nous tentons de mêler l’expérience vécue à l’analyse théorique, pour que les personnes concernées s’y retrouve et celles qui ne le sont pas directement comprennent ce qui leur échappe. Nous écrivons avec colère, le plus sincèrement possible et en assumant que la rage puisse déboucher sur la révolte, et ainsi des horizons meilleurs. Ce texte, qui documente par l’expérience et la connaissance ce qu’est être une personne racisée en France, s’inscrit pleinement dans notre démarche.

Il est signé Manon Monmirel :

J’ai voulu écrire ce texte parce que, au-delà d’apporter ma modeste pierre à l’édifice de la pensée décoloniale, j’en avais gros sur la patate : je ne compte plus les fois où j’ai été renvoyée à l’indigénisme ou à l’image de l’enragée, dès lors que je soulevais le caractère structurel du racisme. Globalement, les racisés sont contraints au silence et à l’infantilisation, à la négation de leurs vécus et à l’invisibilisation. Analyser les rouages du racisme et sa généalogie, mais aussi la façon dont ce racisme structurel, parfois inconscient, se perpétue dans notre quotidien : cela constitue les bases sérieuses d’une volonté de lutte décoloniale.

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Les seuls réseaux de pouvoir sont bourgeois

Depuis hier, Challenges nous gratifie de sa couverture foireuse sur les kiosques à journaux et dans les gares de France : “Francs-maçons, ENA, LGBT : les réseaux du pouvoir aujourd’hui”. Soyons juste avec Challenges, ils ne sont pas les premiers à nous faire ce coup-là. D’ordinaire c’est le Point et l’Express qui s’y collent. Les balais à chiotte du macronisme font dans le complotisme bon chic bon genre, mais pas un complotisme qu’iront dénoncer ses habituels chasseurs (Conspiracy Watch, les Décodeurs du Monde, “le vrai du faux” de France 2…): car là on fait dans le fantasme des minorités qui tire les ficelles pour en protéger une autre : la bourgeoisie. Et le but des chasseurs de complot est de montrer que le peuple est con, pas que la bourgeoisie est coupable.

Pourtant, avec cette couverture, on est dans un délire total, sans fondement et à visée politique évidente.

Qui a conçu et a bénéficié de la réforme de l’ISF ? Les lesbiennes ? C’est elles qui ont financé le candidat Macron pour qu’il fasse ça, plus vite que prévu ? Qui se gave des milliards du CICE et du crédit impôt recherche tout en délocalisant quand ça l’arrange ? Les transgenres ? Qui possède la presse qui a fait monté et soutient encore à bout de bras un président qui met le pays à genou ? Les juifs ? Les francs-maçons ? Non, les bourgeois. La bourgeoisie, l’indécrottable, l’indéboulonnable et l’inaltérable foutue bourgeoisie qui, au moins depuis la Révolution de 1789, tient notre pays entre ses mains et manipule notre “démocratie”.

Les bourgeois sont parfois juifs. Parfois ils sont francs-maçons. Parfois même ils sont gays. Mais ce n’est pas en tant que gays, franc-maçons ou juifs qu’ils se retrouvent régulièrement aux dîners du Siècle ou de l’Automobile club dans leur cher 8e arrondissement, ou dans les Rotary club et terrain de golf de toutes les villes du pays. Ce n’est pas en tant que juif, que gay ou que franc-maçon qu’ils ont soutenu leur sauveur Macron, dans des dîners de levée de fonds tenu dans tel immense appartement parisien, tel club de riches expatriés à Londres, tel hôtel particulier d’évadé fiscal à Bruxelles. Ce n’est pas au nom d’une religion ou d’une quelconque appartenance ethnique qu’ils sont venus nous vendre sur tous les plateaux une nouvelle camelote pro-bourgeoise après l’épuisement du faux clivage droite-gauche caviar. C’est parce qu’ils tiennent à leur portefeuille et à la fructification de leur capital, le principe de vie des bourgeois.

La bourgeoisie règne sur notre vie, les réseaux du pouvoir c’est elle. Elle monopolise les meilleures écoles, elle les réservent à sa progénitures, et si de temps en temps elle accepte une portion de pauvres c’est pour redorer son blason et raconter que “chacun a sa chance” et que si elle domine, c’est parce qu’elle a bien bossé, pas parce que tout lui était donné. Et si en son sein, les gays se font des soirées et les franc-maçons des réunions, ce n’est qu’un épiphénomène qui ne saurait définir la structure du pouvoir en France. Les grands patrons catholiques comme les Mulliez s’entendent fort bien avec les grands patrons juifs. Et un grand bourgeois gay sera d’abord un bourgeois avant d’être un gay.

Mais il n’y a pas si longtemps que ça, pendant que la bourgeoisie collaborait allègrement avec les nazis, les juifs, les homosexuels et les franc-maçons étaient pourchassés, preuve que que lâcher des minorités pour protéger son pouvoir, c’est historiquement dans ses cordes.

Car “Les réseaux de pouvoir aujourd’hui” se foutent bien du fait que les jeunes LGBT se suicident trois fois plus que les autres, que les hommes gays sont deux fois plus exposés au chômage que les hommes hétéros, que les transgenres (le “t” de LGBT) sont encore considérés comme des malades mentaux par bien des médecins.

Les réseaux de pouvoir sont conçus pour maintenir la domination de la bourgeoisie sur nos vies. Tout le reste c’est de la diversion, alimentée par les nervis fascistes de la bourgeoisie, leur meilleure arme pour réprimer en ayant l’air de libérer, de triompher électoralement en ayant l’air de nous sauver du péril brun. Et la rhétorique de ces gens est confortée par des couvertures comme celle-ci.

Les extrêmes se rejoignent décidément : l’extrême-capitalisme de Challenges rejoint l’extrême-droite des Le Pen dans sa nécessité de nourrir des fantasmes pour protéger la classe dominante fort menacée par le contexte social.

PS : l’ENA est par contre bien un réseau de pouvoir. Mais tous les bourgeois ne sont pas énarques, et tous les énarques ne sont pas… ah si !

Dans la tête des bourgeois : Le sentiment de supériorité des classes supérieures vu par trois romans

Les rapports de classe sont un thème récurrent de la littérature française, qui participe parfois de nos perceptions de la société. Germinal, le roman d’Émile Zola, est devenu l’image même de la classe ouvrière victime du capitalisme. Les romans de Balzac ont mis en scène la petite bourgeoisie montante, opportuniste et mesquine, au point qu’être un « Rastignac » est devenu une expression autonome dans la langue française. Mais ces références sont datées et on a beau jeu de dire que depuis le xixe siècle les choses ont changé et que la lutte des classes est morte avec Balzac et Zola. D’où l’intérêt pour nous de nous pencher sur les livres, les films et les productions culturelles contemporaines : comment y sont décrites les classes sociales et les rapports de domination ? Est-ce que certaines productions peuvent nous aider à comprendre la vie des autres ou retrouver la nôtre, que l’on soit grand bourgeois ou ouvrier aujourd’hui ? Pour ce numéro, trois romans publiés en 2016 et 2017 ont été choisis car ils décrivent de l’intérieur la bourgeoisie française contemporaine, cette classe dominante dont les pouvoirs ne cessent de croître avec la montée des inégalités. Pour en saisir les contours, nous disposons de statistiques, de travaux sociologiques[1], mais pour toutes celles et ceux qui ne la fréquentent pas, ni ne la rencontrent, il est difficile de se figurer ce qui se passe dans sa tête, face à la société en ébullition qu’elle domine. Ces trois romans nous aident à y voir plus clair.

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Pour qui travaille Michel Sapin ?

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Michel Sapin est un ministre important du gouvernement de Manuel Valls. Il a été ministre du Travail, puis des Finances et des Comptes publics, attributions auxquelles s’est ajoutée, fin août, l’Économie. Il est à ce titre un chantre de l’austérité et de la prudence budgétaire, incitant les Français à se serrer la ceinture. Or, ce régime a nettement profité aux grandes entreprises, qui ont quant à elles bénéficié des largesses budgétaires et du laxisme réglementaire du gouvernement. Michel Sapin s’est particulièrement illustré dans cette bienveillance générale à l’égard du secteur privé : de sa promotion du Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) à sa réalisation d’une loi très molle contre la fraude fiscale (« Sapin 2 »), en passant par son refus de réclamer à Apple les impôts que le géant américain devait à la France, il est devenu de plus en plus évident que l’action du ministre de l’Économie et des Finances ne jouait pas en faveur de la majorité des citoyens. Si Michel Sapin ne travaille pas pour nous, pour qui travaille-t-il donc ?

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Les riches à l’assaut des côtes. Petits arrangement avec la loi Littoral

On réservait autrefois le nom de « 50 pas du roi » à la bande littorale que s’octroyait le souverain pour se défendre des incursions ennemies et d’où les particuliers étaient interdits de séjour. Au 16ème siècle, toujours préoccupé par la défense du territoire, l’État français définit un statut privilégié pour ses côtes qu’il déclare inaliénables et inviolables. Aujourd’hui, ce ne sont plus des troupes ennemies qui menacent de débarquer mais toute une faune nouvelle qui a envahi le littoral : promoteurs immobiliers, retraités privilégiés, bourgeois en résidence d’été, hôteliers et plagistes en tout genre se bousculent sur le sable et les galets. Pour se protéger des dégâts de l’urbanisation effrénée, la France s’est pourtant dotée d’une loi Littoral encadrant fortement le développement des activités économiques et touristiques sur ses côtes. Mais, outre ses insuffisances de départ, cette loi affronte l’opposition des nombreux exploitants et souffre d’une application irrégulière. Surtout, elle ne peut contrecarrer les phénomènes de ségrégation spatiale qui voient les riches s’approprier certaines portions du littoral, excluant les plus modestes du fait de l’augmentation des prix de l’immobilier. En revenant sur son historique et ses manquements actuels, on peut utilement rappeler les dangers qui pèsent sur cette législation protectrice du littoral dont plusieurs bilans récents pointent le dépeçage progressif entrepris par les lobbies économiques et les politiques qui les soutiennent. L’attractivité du littoral met en lumière des luttes territoriales qui reposent la question de l’extension du domaine public et des limites de l’appropriation privée des espaces communs.

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