Reprendre notre sécurité en main : Pourquoi il ne faut pas faire confiance aux élites pour assurer notre sécurité

Vous aussi vous les voyez, ces incohérences qui se multiplient, ces gouvernants qui disent tout faire pour protéger le pays mais qui jouent encore à faire des mesures électoralistes après le massacre de 130 personnes en plein Paris ? Vous aussi vous trouvez ça louche que notre pays soit « en guerre » mais que nos gouvernants organisent la vente de milliers d’avions de chasse et d’armes de tout type au monde entier, y compris aux alliés de nos agresseurs ? Vous aussi vous ne savez pas ce que ça veut dire quand le Premier ministre nous dit de nous « tenir prêts » à une nouvelle attaque terroriste mais qu’il ne nous donne ni informations ni moyens pour nous défendre ? Il nous semble que nous avons raison de ne pas faire confiance, en ces temps troublés, à l’élite qui nous gouverne. Nous avons réfléchi à des pistes concrètes pour que nous reprenions notre sécurité en main.

Le 13 novembre 2015, 130 citoyens ont été assassinés par un groupe terroriste au service de l’État islamique. La raison revendiquée de cette attaque a été l’intervention militaire de la France en Syrie. Cette intervention militaire, les personnes assassinées et blessées n’y étaient absolument pour rien. Il est même probable que beaucoup parmi elles ignoraient qu’elle avait lieu. Les terroristes qui, entre deux rafales de kalachnikov, se sont justifiés auprès de leurs victimes, en leur disant « vous avez voté pour François Hollande, c’est de votre faute », ne devaient même pas ignorer cela. Ceux qui ont été tués et blessés sont des innocents, au sens où ils n’ont aucune responsabilité dans ce que l’armée française fait en leur nom à tous. Nous tous, citoyens, nous n’avons absolument aucun pouvoir sur les multiples interventions militaires de la France et pourtant, l’attaque du 13 novembre nous l’a rappelé, elles nous mettent personnellement en danger.

Après l’attaque, le Gouvernement a pris une posture guerrière et a mis en place toute une série de mesures, dans l’opacité la plus totale – des pouvoirs exceptionnels lui étant confiés par le biais de l’état d’urgence – en nous demandant de nous « tenir prêts » à l’imminence d’une nouvelle attaque, et en annonçant régulièrement qu’il fallait maintenant « vivre avec ». Mais c’est quoi « se tenir prêt » quand tout ce qui concerne la sécurité est confié à une petite élite qui n’a désormais aucun compte à rendre, pas même aux députés ? Ce qu’on nous demande, c’est de faire confiance à cette élite, de remettre notre vie à ses soins, et d’attendre.

Dans le débat public, on ne trouve que deux positions : d’un côté les partisans de l’ordre et de la sécurité, qui veulent renforcer les pouvoirs du président, des préfets et des chefs militaires et policiers, et de l’autre les partisans de la prévention, de la déradicalisation, qui prônent l’investissement dans le lien social, l’éducation et la culture. D’un coté le « sécuritaire » donc, qui se présente comme rigoureux et ferme, de l’autre le « préventif », qui se présente comme compréhensif et attentif au long terme : on ne luttera pas contre le terrorisme et la criminalité en général seulement en arrêtant et punissant les gens, il faut aussi empêcher que la société engendre de tels monstres.

Ce débat est un piège. Il nous empêche de questionner la manière dont le « sécuritaire » est géré. On fait comme s’il ne pouvait être qu’autoritaire et réservé à un petit nombre aux commandes, tandis qu’on laisserait le préventif aux intellectuels, chercheurs, « associations » ou tout autre citoyen motivé.

Or, les citoyens doivent se mêler de leur propre sécurité et ne pas laisser une question aussi grave à l’élite du pays. D’une part parce que celle-ci abuse des outils sécuritaires pour conserver le pouvoir, en détournant par exemple l’état d’urgence contre les opposants au régime, et d’autre part, on le dit moins, parce que notre élite est complètement inefficace dans ce domaine. Pis, elle trahit régulièrement les citoyens, elle les met en danger, elle les expose inutilement pour préserver ses propres intérêts : l’intérêt électoral de la classe politique, et l’intérêt économique des grandes entreprises françaises. Parfois même, les membres de notre élite trahissent le peuple en devenant de zélés alliés de régimes qui nous veulent du mal.

Le gouvernement de François Hollande, mais aussi la droite, ont contribué à créer le risque dans lequel nous nous trouvons désormais. Et on devrait leur faire confiance pour assurer notre sécurité ? Non : parce que l’heure est effectivement grave et qu’un régime totalitaire – Daesh – nous veut du mal, nous, citoyens, devons reprendre le pouvoir sécuritaire et le gérer de manière démocratique, pour que ses institutions servent à nous protéger et pas à assurer les rentes et les places d’une élite traître à la nation.

 

La guerre des élites n’est ni patriote ni sécuritaire : elle est profitable pour elles

Depuis une décennie désormais Sarkozy puis Hollande ont adopté une approche particulièrement guerrière en matière de politique étrangère. C’est cette politique qui expose aujourd’hui les citoyens français. Au nom d’un prétendu devoir d’ingérence face à des dictateurs qui oppriment leurs peuples, nos gouvernants ont envoyé l’armée française éliminer Kadhafi puis s’enferrer dans le bourbier irakien issu des interventions américaines. La plupart des analystes s’accordent a minima pour considérer que le Gouvernement ne suit aucune ligne stratégique claire en la matière. Alors pourquoi continuer là-dedans ? Les journalistes aiment raconter que nos présidents l’ont fait pour grappiller des points de popularité. Ce serait vraiment prendre les gens pour des idiots, et d’ailleurs ça ne marche pas.

 

Une armée au service des grands groupes et non des citoyens

En fait il semblerait plutôt que nos gouvernants aient à cœur de défendre les intérêts de grands groupes industriels français. Bien qu’ils invoquent en public des interventions militaires désintéressées, la vérité survient régulièrement, comme lorsque le Premier ministre, invité à « On n’est pas couché » le jeudi 14 janvier, s’énerve face à un humoriste revêche et finit par rétorquer que la France est intervenue au Mali pour sécuriser l’exploitation de l’uranium au Niger, au bénéfice d’Areva, expliquant qu’il s’agissait là des « intérêts de la France ». Mais l’intérêt du peuple français coïncide-t-il avec les intérêts des groupes énergétiques ? Lorsque le président envoie l’armée en opération dans un pays qui n’a pas directement attaqué la France, pour quelle France agit-il ? Celle des actionnaires d’Areva ou de la majorité des Français ? Ce qui est sûr c’est qu’une telle décision met en péril les citoyens.

Pire encore, on se demande parfois si nos dirigeants, derrière leurs grands discours patriotes, ne jouent pas carrément contre leur propre camp. Pourquoi vendre des armes partout dans le monde ? Pourquoi transformer notre armée en catalogue vivant pour dictatures gourmandes ? C’est clairement devenu le cas, alors même qu’on nous dit que la France est en grand danger.

En 2013 le Gouvernement a même créé le Comed – Comité ministériel exportations de défense – dont l’objectif tout à fait officiel est d’assurer que l’État français soit au service de l’industrie de l’armement. Or la meilleure publicité pour les produits militaires c’est la guerre, qui permet de poser le label « combat proven » sur les catalogues, comme on met « vu à la télé » pour vendre une machine à laver. Et elle offre des débouchés. Là on frise la trahison, n’ayons pas peur des mots. Pourquoi par exemple toutes ces attentions pour la vente au Qatar et à l’Arabie saoudite, alors qu’on sait que ces pays financent en sous-main l’État islamique ?

Ces guerres de défense des grands groupes et de promotion du matériel militaire se font au détriment des Français.

 

C’est à nous de décider de la paix ou de la guerre

Car en définitive, si l’armée est composée de professionnels, le fait d’entrer en guerre n’est pas anodin pour le citoyen ordinaire. Sa vie est exposée à une attaque terroriste (même si l’on peut très bien être attaqué pour d’autres raisons) et, plus indirectement, les interventions militaires conduisent à des réactions en chaîne difficilement prévisibles et qui peuvent nuire à la population française. Ce n’est pas parce que l’on déloge un dictateur qu’une démocratie va le remplacer, et bien souvent les alliés que l’on arme un jour deviennent les ennemis suréquipés de demain. Ce qui nous paraît de lointaines « opérations extérieures » a des conséquences sur notre vie de tous les jours. Rien de plus normal alors, avant d’envoyer l’armée, de demander aux Français s’ils le souhaitent.

On entend souvent qu’un référendum sur ce type de question n’est pas possible, car le commun des mortels n’y connaît rien, que la guerre est une affaire de spécialistes et que, bien sûr, certaines informations relèvent du secret défense. Or on pourrait dire la même chose d’à peu près tous les sujets (l’économie est complexe, la justice sociale mobilise les philosophes depuis toujours, etc.), ce qui impliquerait que l’on devrait laisser aux experts et aux technocrates le soin de décider de tout pour nous. La guerre, comme l’économie ou le social, est une affaire politique, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de seule et unique voie possible à suivre. Il s’agit de peser le pour et le contre, d’arbitrer entre des principes moraux (les droits de l’homme, la sécurité des citoyens) et des intérêts nationaux : par exemple, se demander si la sécurisation des mines d’uranium d’Areva est plus utile à long terme que le retrait de l’armée de ces zones où les populations finissent par haïr notre pays. Par ailleurs, une consultation par référendum est toujours un moment d’effervescence intellectuelle et d’élévation collective du niveau des connaissances. Autrement dit si l’on est ignorant en matière de guerre c’est parce que nous ne sommes jamais consultés sur ces questions, et non l’inverse : bien sûr que les questions militaires, tout le monde s’en fout, mais c’est bien logique puisqu’on ne nous demande pas notre avis !

Introduire la démocratie sur la question militaire redonnerait un contrôle de la part des citoyens. Les dirigeants devraient exposer leurs raisons d’agir, la logique qui sous-tend une intervention. Et puis la décision serait prise en fonction des intérêts du peuple et pas de la petite élite des grands groupes français. Il y a à parier que le seul argument des intérêts pétroliers de Total rencontrerait peu d’échos. De même, les ventes d’armes par des groupes français à des dictatures pourraient faire partie des débats. Le fait que Hollande soit fier d’avoir le premier réussi à exporter les avions Rafale produits par Dassault ou que les ventes d’armement en 2015 profitent du contexte pour s’établir au niveau record de 15 milliards d’euros doivent nous faire dire que ces gens ne sont pas plus compétents que le pékin moyen, ils sont en revanche beaucoup plus intéressés et c’est pour ça que les élites politiques et économiques ne veulent surtout pas perdre la main sur la guerre ou la paix.

 

Un Gouvernement dilettante, qui instrumentalise les politiques sécuritaires à des fins électorales

N’importe qui se faisant contrôler à l’entrée d’un bâtiment public ou d’un magasin peut voir l’immense arnaque que constitue le plan Vigipirate. Des agents de sécurité regardent mollement l’intérieur d’un sac trop rempli, « pour le principe ». Faudrait-il préférer être fouillé au corps systématiquement ? Sans doute pas, et ce serait de toute façon impossible. Mais cette politique de sécurité en apparence est agaçante. Ceux qui la mettent en œuvre prennent les gens pour des buses, qu’il faudrait essentiellement « rassurer ». La ministre de l’Écologie, chargée des Transports, Ségolène Royal, ne disait pas autre chose en défendant ses portiques de sécurité à l’entrée des quais de gare en décembre. Le but d’une telle mesure, clamait-elle sans souci à la radio, c’est de « faire en sorte que les gens se sentent en sécurité ». La plupart des mesures mises en place après les attaques terroristes (celles de janvier 2015 comme de novembre) visent à créer ce « sentiment de sécurité » qui n’a rien à voir avec la sécurité, et qui est une façon de penser qu’on peut duper les populations comme on duperait un enfant de 5 ans en lui parlant du père Noël. La plupart des autres mesures sont du même acabit : le Gouvernement a ainsi fait installer dans les lieux publics une plaquette « réagir en cas d’attaque terroriste » qui est un catalogue de conseils de bon sens tels que « ne vous exposez pas » ou « essayez si possible d’aider d’autres personnes » (ses concepteurs semblent croire que, comme dans les films catastrophe hollywoodiens les gens courraient en tous sens en se jetant au devant des balles). 10 000 militaires ont été déployés, fusils d’assaut au bras et doigt sur la détente, en région parisienne pour patrouiller dans des lieux bondés, avec des conséquences néfastes sur le fonctionnement de l’armée.

Mais le gouvernement ne s’est pas contenté de ces mesures inutiles et coûteuses. Il a aussi profité du climat pour détourner la sécurité au profit de la concentration du pouvoir. Beaucoup de tribunes ont été écrites sur le sujet, nous n’entrerons donc pas dans les détails, mais rappelons que toute la logique de l’état d’urgence consiste à donner plus de pouvoir à l’exécutif, c’est-à-dire le président, le Premier ministre et leurs représentants : les procureurs (représentant l’exécutif dans la justice) et les préfets (représentant l’exécutif sur un territoire donné, le département et la région). Autrement dit, alors qu’en temps normal toute décision relative à la sécurité (interdiction de manifestation, perquisition, arrestation, etc.) fait l’objet de contrôle de la part d’instances indépendantes, comme la justice ou le Parlement, l’état d’urgence accélère toutes les procédures et confie la décision à un état-major d’une poignée de personnes. Cette poignée de personnes, parmi lesquelles François Hollande, Manuel Valls et leur entourage proche, peut faire ce que bon lui semble, en théorie pour assurer notre sécurité. Nous autres devons attendre que ça passe et leur faire confiance. Or, cette confiance, nous ne la leur devons pas, et ce pour deux raisons : le Gouvernement détourne la question sécuritaire à ses propres fins, et les administrations chargées de la sécurité en France (police et renseignements…) fonctionnent mal.

 

Un Gouvernement qui détourne la sécurité pour réprimer les mouvements sociaux

En France, le seul mouvement d’opposition un peu construit et offensif est celui des opposants aux grands projets inutiles, ces grands chantiers qui associent pouvoirs publics locaux et grands groupes du BTP comme l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. De nombreux militants se battent avec acharnement contre le Gouvernement sur ces questions et voulaient faire entendre leur message pendant la conférence sur le climat – COP 21 – énième mascarade où les gouvernements du monde entier s’entendent sur le fait qu’il faut aimer la nature mais ne pas déranger l’économie capitaliste et les profits de ses bénéficiaires. Le 29 novembre 2015, au nom de l’état d’urgence, cette manifestation a été interdite et ceux qui s’y sont tout de même rendus ont été dispersés par la force ou placés en garde à vue. La veille, des militants étaient assignés à résidence. Ce mouvement, qu’on le soutienne ou non, n’a évidement absolument rien à voir avec la menace terroriste. Pourtant le Gouvernement a retourné contre lui les armes qu’il s’était forgé pour renforcer la lutte contre cette dernière. Cette stratégie montre que le Gouvernement se fout finalement pas mal de la priorité terroriste puisqu’il est prêt à distraire ses forces de police avec l’arrestation de 317 écologistes !

 

Un Gouvernement qui détourne la sécurité à des fins électoralistes

Ensuite, Hollande et son parti moribond espèrent profiter de cette crise pour grappiller des points de sondage. Une mesure comme la déchéance de la nationalité n’a pas d’autre but que de gagner les voix d’une population française que les hautes sphères du PS jugent complètement lepénisée, prompte à voter pour celui qui serait le plus prêt à assumer une petite dose de racisme. Il faut être particulièrement méprisant pour considérer que les Français peuvent trouver ça efficace de déchoir de leur nationalité les terroristes – uniquement binationaux – alors que ce mouvement-là utilise des kamikazes. Cette mesure ne présente absolument aucune efficacité du point de vue de notre sécurité, mais c’est une mesure « symbolique », ce genre de mesure qui ne sert qu’à forger la personnalité électorale d’un candidat ou d’un parti. Plutôt que de la sécurité de leurs concitoyens, le président et son entourage se préoccupent de créer de nouveaux débats, des polémiques dans lesquelles toute la classe politique se jette, permettant d’éluder la question sociale sur laquelle le Gouvernement a une action clairement en faveur de l’élite économique. Dans le même genre de combine électoraliste, le PS a envoyé le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, comme candidat à la présidence de la région Bretagne, pour s’assurer une victoire facile. Le ministre en charge d’une armée qui combat sur 5 fronts est donc désormais aussi président de région ! Et puis en reprenant une vieille mesure réclamée par le Front national puis par la droite (Les Républicains), Hollande manœuvre habilement pour étouffer ses adversaires de l’opposition de droite en vue de 2017, qui se font « siphonner leurs idées politiques musclées ».

Ce gouvernement n’est donc pas sécuritaire, il est clairement laxiste.

 

Une administration sécuritaire peu fiable, n’ayant aucun compte à rendre

S’il est entendu pour beaucoup de gens que le Gouvernement se fout pas mal d’assurer notre sécurité (d’ailleurs après une petite hausse, le « couple exécutif » chute à nouveau dans les sondages), on a tendance à plus faire confiance à tous les professionnels qui en sont chargés : état-major de la police et de l’armée, services de renseignements, ministère de l’Intérieur… Il est d’ailleurs d’usage de remercier régulièrement ces fonctionnaires, et il est très mal vu de douter de leur professionnalisme. Les journalistes sont d’ailleurs empêchés de le faire : une semaine après les attentats, un chroniqueur à la radio RMC dénonçait en direct une série de graves dysfonctionnements dans la police et le renseignement : des signalements de terroristes n’avaient pas été pris en compte par l’agence chargée du renseignement intérieure (la DGSI) et, le soir de l’attaque, la Brigade de recherche et d’intervention (BRI, force spéciale chargée des interventions à haut risque) n’était pas prête et a dû être remplacée provisoirement par la BAC (Brigade anti-criminalité) nettement moins adaptée. Quelques jours après, il a été viré de RMC suite à une réaction courroucée du ministère de l’Intérieur, qui a puni la radio de la pire manière pour des journalistes pressés : en la coupant de toute source officielle.

Le 1er février 2016, le journal d’investigation en ligne Mediapart a révélé que l’assaut donné le 18 novembre contre les terroristes retranchés dans un appartement à Saint-Denis, au nord de Paris, a eu une version officielle complètement différente de la réalité. Alors que le procureur et le Gouvernement ont décrit une intervention menée sous les tirs « nourris et quasi-ininterrompus » de la part des malfaiteurs, l’examen du matériel et des décombres de l’appartement aurait révélé que les terroristes avaient en fait très peu tiré, n’avaient pas eu d’armes automatiques et que les policiers ont surtout subi le feu nourri… de leurs collègues. Apparemment ils auraient tous eu peur et auraient tiré sans trop réfléchir, et sans réelle coordination. Il a fallu plusieurs mois avant que la version officielle soit mise en doute.

Personne d’autre n’a vraiment osé, pendant la période d’ « union nationale » qui a suivi les attentats, mettre en question l’efficacité des services à qui on nous demande désormais de confier nos vies. Pourtant, il ne semble pas qu’entre janvier et novembre ces administrations aient brillé par leur efficacité. Qu’est-ce qui cloche ? Outre le fait que, comme nous le disions, une partie de leur énergie est consacrée à pourchasser des écolos et l’extrême gauche (une marotte des politiciens – qu’on se souvienne de la rocambolesque affaire de Julien Coupat et du prétendu terrorisme d’extrême gauche), certaines grandes orientations du renseignement constituent de très mauvais choix.

Il y a d’abord eu le choix de diminuer les effectifs de police (15 000 policiers en moins pendant le mandat de Sarkozy, le président qui avait promis de passer les banlieues françaises au karcher, du temps où il était encore ministre de l’Intérieur) et de remplacer le travail de terrain par une surveillance généralisée via Internet, le tout au nom des restrictions budgétaires. C’est tout le paradoxe : alors qu’une partie de la gauche du PS crie à l’État policier, les effectifs des forces de police ont été réduits drastiquement, y compris au sein des pôles antiterroristes. Résultat : on surveille tout le monde, sans capacité à prévenir les attaques qui se sont multipliées en 2015. On peut s’interroger sur la volonté réelle de prévenir de futures attaques quand, dans le même temps, on ne fait rien pour contraindre les géants d’Internet que sont Facebook et Twitter, sur lesquels la propagande djihadiste peut s’exprimer librement et faire de nouveaux adeptes auprès des plus jeunes.

En matière de sécurité des personnes comme pour les autres sujets, le Gouvernement a toujours les mêmes priorités : la défense des intérêts du patronat au détriment bien souvent de ceux des gens. Le soir du 13 novembre dans son discours à la population, le président a annoncé la fermeture des frontières. Boulette de com’ ou mensonge délibéré pour rassurer les gens le soir même, difficile de savoir, mais cette fermeture n’a évidemment pas du tout eu lieu : il n’y a pas eu de contrôle systématique des véhicules. Et ce n’est pas par bonté d’âme, pour laisser les migrants entrer, qu’une telle mesure d’exception (qui aurait pourtant eu son efficacité contre des terroristes qui faisaient l’aller-retour France-Belgique, jouant du manque de coordination entre les polices) n’a pas été prise. C’est parce que cela aurait coûté bien trop cher au patronat français. C’est d’ailleurs pour les entreprises privées européenne (et non pour l’amitié entre les peuples et la « génération Erasmus », comme on l’entend souvent) que l’espace Schengen a été mis en place. Une récente étude a montré que le rétablissement d’authentiques contrôles aux frontières coûterait cher à l’économie française, car elle stopperait la mobilité des travailleurs transfrontaliers et qu’elle ralentirait les échanges de marchandises. Le rétablissement du contrôle aux frontières n’est pour l’instant que théorique et destiné à rassurer tant bien que mal l’opinion. L’état d’exception dans lequel le Gouvernement a prétendu mettre le pays s’est donc arrêté là où il gênait le business, top priorité d’un Gouvernement au service des élites, même quand ses concitoyens sont abattus.

Après chaque attentat islamiste perpétré sur le sol français, les gouvernements successifs des dernières années ont lancé une nouvelle loi, pour envoyer le signal de l’action (toujours cette obsession de la com’). Mais, alors que les lois antiterroristes s’empilaient, les dysfonctionnements des services étaient de plus en plus évidents, sans que rien ne soit fait pour y remédier Le fantasme de la surveillance exhaustive continuait d’être poursuivi, alors même que les moyens humains ne le permettaient pas.

 

Une garde citoyenne pour se protéger des attaques et surveiller l’État

 

Les dirigeants nous demandent de nous « tenir prêts » à une nouvelle attaque mais on ne nous donne aucun outil pour le faire. à Paris, des casernes de pompiers ont commencé à organiser, à l’initiative du chef des sapeurs-pompiers de Paris, des formations à l’aide d’urgence en temps de crise. Ce qu’on y apprend montre l’absence de préparation des citoyens à tout ce qui touche à la violence et aux armes à feu. On nous dit dans ces formations que la fameuse « position latérale de sécurité » est trop difficile à mettre en pratique pour de telles circonstances, que le bouche-à-bouche est inutile, bref, que notre « journée de préparation à la défense », organisée par l’État depuis que le service militaire est suspendu, ne nous apprend qu’à faire face à des accidents domestiques. Quant à notre rapport aux armes à feu, il ne repose que sur le visionnage de films policiers qui manquent évidemment de réalisme. Ce stage nous apprend par exemple que les balles de kalachnikov traversent les cloisons et les deux portières d’une voiture… Malheureusement on ne parle que de 15 citoyens volontaires formés par samedi dans 6 casernes parisiennes, et même s’il est prévu de proposer ces formations dans le reste du pays, on est loin d’une formation de masse. On pourrait penser que ce n’est pas si grave d’ignorer tout cela, à partir du moment où on peut compter sur la protection de l’État. Mais ce n’est pas le cas.

La sécurité intérieure n’est pas fiable. On aime se moquer des policiers de base, les décrivant comme benêts et racistes, mais ce sont leurs chefs qui posent problème. Au service du Gouvernement et de ses combines électoralistes, ce sont des hauts fonctionnaires carriéristes et incapables de s’entendre. Et on nous demande de faire confiance à ces gens-là ? Aux États-Unis, la défiance envers le gouvernement et la passion pour la propriété privée font que chacun veut avoir son arme, avec le résultat qu’on sait : tout le monde tire sur tout le monde, et cette mesure individuelle de protection crée plus de morts qu’elle était censée en éviter. Il faut au contraire s’organiser collectivement pour suppléer des forces de police et de renseignement dépassées, incompétentes et instrumentalisées par les gouvernements pour nous surveiller et réprimer plus que pour nous protéger.

Dans le débat public, cette question existe déjà, entre les partisans du rétablissement du service militaire et ceux du service civique. Or, ces deux mesures sont bidons. D’abord, le service militaire est inadapté : les opérations militaires extérieures sont d’un niveau de technicité qui interdit l’emploi de conscrits peu formés, et les armées de métier font moins peur aux gouvernements que les armées de conscrits, mais c’est tant mieux : l’armée n’est pas un pouvoir indépendant, au contraire on y apprend le respect aveugle de l’autorité des chefs et des petits chefs. Vouloir se soumettre encore davantage à des gouvernants qui nous trahissent serait de la folie. Le massacre de centaines de milliers d’ouvriers dans les tranchées pour la guerre absurde de 14-18 en témoigne. On ne formera pas des citoyens vigilants du pouvoir et de ses trahisons en les faisant marcher au pas toute la journée pendant des mois. Les partisans du rétablissement du service militaire disent que c’était tout de même un lieu où des Français de toute condition se retrouvaient, et que ce n’est pas si mal pour une conscience populaire affaiblie par les divisions. C’est sans doute vrai, mais il n’y a pas que le service militaire qui pourrait produire ça.

Le service civique semble être l’alternative séduisante, et le Gouvernement actuel en fait la promotion. Il a d’ailleurs tout intérêt à le faire car ce système qui consiste en des stages dans des administrations, services publics et associations, permet de réduire statistiquement le chômage des jeunes. Et bien souvent cela se résume à ça : faire un petit boulot d’une vague utilité publique, sous la tutelle d’une administration, tel n’importe quel stagiaire, sans aucune structure collective. Le service civique est pourtant victime des attentes qu’il a suscitées, et donc d’un trop grand succès : on ne sait plus comment occuper ces jeunes désœuvrés par le chômage et qui ont envie de se rendre utiles.

Service civique comme service militaire présentent les mêmes défauts : ils forment des individus soumis aux autorités, administratives ou militaires, ne créent donc pas une plus grande conscience démocratique, pas plus qu’ils ne contribuent à la protection de quiconque. On peut trouver mieux que ça.

Il existe un précédent dans l’histoire du pays : la garde nationale. Ce terme désigne plusieurs structures qui se sont succédées et qui étaient un corps de citoyens armés indépendant du pouvoir central. Mais il ne s’agissait pas toujours des mêmes citoyens : pendant la Révolution française, la garde nationale est un corps d’armée organisé par les bourgeois pour surveiller le pouvoir royal puis la Ière République et surtout empêcher le peuple de profiter des troubles pour porter atteinte à la sacro-sainte propriété privée. Pour entrer dans cette structure, il fallait avoir un certain niveau de revenu : tout comme le droit de vote, le droit de participer à la sécurité intérieure était réservé à ceux qui payaient des impôts, notamment fonciers. Donc seulement les bourgeois. Ce n’est pas un hasard si, en juin 1848, la garde nationale sert à réprimer dans le sang la première tentative de révolution ouvrière et qu’en décembre 1851 elle ne cherche pas à empêcher le coup d’État de Napoléon III, alors président de la République, qui fondera un empire dédié aux bonnes affaires de la bourgeoisie et à la répression du mouvement ouvrier.

Mais en 1870, elle change de composition : face à l’invasion prussienne, tout le monde peut entrer dans la garde. Par conséquent, elle devient beaucoup plus populaire et permet aux citoyens de reprendre le pouvoir sur une défense nationale complètement délaissée par les élites incompétentes et corrompues qui se succèdent depuis le début du siècle. La garde nationale devient le lieu où les citoyens débattent et s’organisent face à la vacance du pouvoir durant l’invasion puis, au moment où le Gouvernement installé à Versailles signe la capitulation face à l’armée prussienne en 1871, c’est grâce à elle que la Commune de Paris se lance. Ce gouvernement est le seul gouvernement révolutionnaire qu’ait connu la France, et il est massacré dans le sang après trois mois d’existence. La IIIe République qui lui succède met fin à l’idée même qu’un corps armé indépendant de l’État central puisse exister.

Après les attentats de novembre 2015, l’idée de recréer la garde nationale a été évoquée par François Hollande, mais a vite regagné le grand catalogue de choses qu’il n’allait pas faire. Seulement l’esprit n’est pas du tout le même : pour lui, il ne s’agissait pas de permettre une organisation autonome des citoyens, affranchie d’un gouvernement qui suscite la méfiance, mais plutôt de créer un corps de réservistes de l’armée, qui serait mobilisable en cas d’urgence. Cela n’a rien à voir, et le chef du Parti socialiste, Cambadélis, a d’ailleurs été plus explicite lorsqu’il a évoqué ce projet, le 12 janvier 2016 : « Il nous semble opportun de faire appel au civisme et à l’esprit patriotique de nos concitoyens. Et de renouer avec une tradition issue de la Révolution française jusqu’en 1870 : les gardes nationaux ». On remarquera que la belle tradition qu’il évoque s’arrête juste avant 1870, donc précisément lorsqu’elle cesse d’être l’outil de l’élite bourgeoise pour faire valoir ses intérêts.

Il ne s’agit de toute façon pas de revenir au 19e siècle. Le contexte a changé et la mission d’une garde nationale ne serait plus du tout la même. Mais ce qui est intéressant c’est qu’à l’époque la souveraineté du citoyen résidait autant dans la pratique du vote que dans l’implication dans la sécurité collective, alors que, de nos jours, cette question-là est vraiment réservée à des spécialistes et qu’il ne faut surtout pas s’en mêler. Il faut faire confiance et ne pas poser de questions, et ni la police, ni l’armée ni les renseignements ne voient d’un bon œil que les citoyens se mêlent de leurs affaires.

Pendant un siècle la garde nationale a disparu, parce que la République n’en voulait pas mais aussi parce que le peuple avait d’autres moyens de se faire entendre, comme les syndicats ou les partis révolutionnaires. Les gouvernements étaient sous bonne garde, et représentaient bon an mal an une partie significative de la population. Mais maintenant que nos gouvernements représentent une petite élite riche désireuse d’écouler ses armes et de sécuriser ses gisements, nous plongeant dans des conflits d’ampleur, maintenant que ces gouvernements disposent de technologies de surveillance sans équivalent dans l’histoire de l’humanité, maintenant que l’exécutif dispose de pouvoirs étendus dans le cadre de l’état d’urgence, ne serait-ce pas le moment de revenir à une structure démocratique autonome comme la garde nationale ?

On pourrait penser à l’établissement d’une garde citoyenne à l’échelle nationale, ouverte à tous, financée par une caisse indépendante de l’État, localisée sur l’ensemble du territoire, avec une hiérarchie élective. Ce ne serait pas la garde bourgeoise de la Révolution, dédiée à surveiller les biens des notables, mais un organe d’auto-protection qui définirait démocratiquement ce que sont les risques contre lesquels se mobiliser plutôt que de laisser les gouvernements imposer leur ordre du jour en la matière et jouer électoralement sur notre sentiment d’insécurité. Cette structure formerait les citoyens à un usage de la force réfléchi et démocratique. Dans les services d’ordre de syndicats ou de certains partis politiques, on apprend par exemple à dépasser les préjugés sur la fragilité des femmes et l’impulsivité des hommes, on pourrait très bien imaginer que la garde citoyenne prenne en compte ce genre de questions. D’ailleurs, l’apprentissage des sports de combat en France et de l’autodéfense sont centrés sur le respect de l’autre et le contrôle de ses propres pulsions. Une population formée à ces méthodes serait plus responsable dans son rapport à la violence que la société soi-disant pacifiée dans laquelle on vit. La garde citoyenne pourrait s’appuyer sur le tissu associatif et des services reconnus comme la Croix-Rouge pour enseigner le secourisme tout au long de la vie des gens (et pas seulement une fois pendant 1 h à 16 ans, comme c’est le cas actuellement), sensibiliser aux risques écologiques et au droit. À une époque où on se plaint régulièrement du manque de dialogue entre les gens, la garde citoyenne serait une instance de socialisation autrement moins sclérosante que ne l’est l’armée. Structurée sur tout le territoire, elle n’aurait pas le caractère douteux des milices locales. Elle ne serait pas une instance sélective et orientée comme l’étaient les milices bourgeoises ou la garde nationale de la Révolution.

Toutes ses missions seraient à définir et l’objectif serait d’avoir une décision démocratique sur la nature de cette garde citoyenne, mais ce serait une façon de sortir de cette situation où nous, citoyens pacifistes, divisés et apeurés, nous ne faisons qu’attendre la protection de notre élite gouvernementale qui, clairement, a d’autres objectifs (sa réélection, la prospérité de ses alliés du monde économique, etc.). Cette élite dispose en plus d’une puissante administration sécuritaire davantage dédiée à la réduction des libertés publiques et à la répression des opposants au régime qu’à la sécurité. Cette élite mène des guerres qui nous mettent d’année en année davantage en danger, en déstabilisant des régions entières, y faisant de la France un pays détesté comme le sont les États-Unis.

Fin janvier, le Premier ministre a annoncé que l’état d’urgence serait maintenu « jusqu’à ce que Daesh soit détruit », avant de le prolonger officiellement de trois mois. Cela signifie qu’on en a pour un bout de temps avec des forces de police toutes-puissantes mais dépassées, des renseignements qui peuvent surveiller tout le monde mais ne surveillent personne, des patrouilles militaires aussi inutiles que déprimantes. On peut reprendre ce pouvoir qui nous appartient et que notre élite est désormais trop inquiétante pour posséder seule.