« Cette merde » c’est, en vrac : Zemmour et la « destruction de l’homme blanc hétérosexuel », cette femme musulmane qu’un élu FN somme de se dévoiler (pas de sortir, mais bien de retirer son voile pour prouver son adhésion à « La République »), ce ministre de l’éducation qui appelle à « signaler » l’attitude potentiellement radicalisée d’un enfant de 5 ans ou encore cette université francilienne qui diffuse un questionnaire permettant de déceler les « signaux faibles » d’une supposée radicalisation islamiste.

La mécanique est désormais bien huilée : la merde est introduite par des personnalités politiques et médiatiques d’extrême-droite par idéologie ou de centre par opportunisme (et de plus en plus par idéologie). Les médias se jettent sur l’événement, parce qu’il y a une « polémique » et qu’une polémique ça permet de parler et d’écrire sans avoir de recherche à faire, d’enquête à mener, de source à interroger. C’est médiatiquement tout bénef : des heures de « débats » sur BFM TV sont programmées, les « experts » de la laïcité sont convoqués à leurs strapontins habituels où ils vont développer leur baratin usuel.

C’est quoi d’ailleurs un philosophe ou un expert de la laïcité ? On a un texte de loi de 1905 qui est d’une clarté limpide, qu’on n’applique pas intégralement pour ne pas froisser les écoles privées catholiques, et il faudrait des « philosophes » pour nous baratiner sur son sens profond ? Il y a d’ailleurs dix fois plus d’experts de la laïcité à la télé et la radio que d’experts du travail et du capital, pourtant c’est bien de ça dont on souffre au quotidien. Et surtout, la façon d’entrer dans le débat est toujours la même, les “experts” sont toujours aussi loin du sujet qu’ils traitent, les termes sont toujours aussi orientés, les personnes dont on parle ne sont jamais interrogées ou invitées.

Ensuite, « la polémique enfle », « l’opposition s’en mêle », elle pousse des cris scandalisés. Entre partis de gauche, on en profite pour régler une énième fois ses comptes : untel n’est-il pas ambiguë sur la question, n’est-ce pas le silence coupable de bidule qui a permis un tel déferlement de la « haine de l’autre ». Quelques acteurs diront leur mot et feront des sermons d’humanisme, oubliant que le racisme se nourrit de ses contestations maladroites, et que quand on est riche et qu’on a tous les privilèges, la cause qu’on défend passe forcément pour hypocrite.

Coté presse engagée comme nous, les confrères s’impliquent aussi dans le débat, à coup de Une et de tweets outrés. Ce faisant, eux aussi en parlent, et la polémique « continue d’enfler ». Défendre « l’ouverture à l’Autre » à coup de pièce de théâtre à Paris, de tribune ronflante de « personnalités de la société civile » est davantage un réflexe culturel de classe que le résultat d’une réelle réflexion sur comment vraiment combattre le racisme et l’islamophobie. Sinon ils se rendraient direct compte que les calculs sont pas bons.

Le président, ses sbires et la classe sociale pour laquelle ils travaillent se réjouissent : encore un jour où on ne parlera pas de leur indécente accumulation de richesse. La pauvreté, la précarité, l’insupportable subordination au travail, ce sont des sujets qui attendront. Qu’importe si les sondages disent que la première préoccupation des Français est la santé, on parlera d’immigration et d’islam car ça arrange finalement tout le (beau) monde. La gauche peut régler ses comptes – son activité préférée – les intellos engagés peuvent s’indigner – leur loisir favori – le gouvernement peut continuer à concevoir la prochaine régression sociale au service du capital – son métier.

Et au passage, d’une polémique à l’autre, l’hostilité envers le groupe stigmatisé continuera d’enfler. Les mères n’oseront plus aller à une sortie scolaire (rappelons-le, pas pour passer du bon temps, mais bien pour aider), les discriminations à l’embauche et au logement continueront de se développer, et certaines autorités s’autoriseront à créer leurs propres règles en fonction de ce que l’atmosphère politique et médiatique leur diront. Qu’on ne nous raconte pas que “l’émancipation des femmes musulmanes” va gagner quoi que ce soit dans l’histoire, on sait bien qu’il s’agit de toute façon d’un prétexte.

Et nous, qu’est-ce qu’on se dit ? Qu’est-ce qu’on peut faire ? L’obsession de l’islam, on a notre petite idée sur la question, évidemment. Les « valeurs de la République », on sait bien qui elles servent et ce qu’elles recoupent. Les valeurs de la « République sociale », on voit ce que c’est, celles de la “VIe République” pourquoi pas, mais celles de « la République » ça peut être tout et son contraire, et bien opportunément une façon arbitraire de désigner le dedans respectable et le dehors – à exclure.

« Le Voile, un « signe » ou un « vêtement » ? » Avons-nous vraiment besoin de nous poser cette question quand « notre maison brûle » et que les gens que nous connaissons souffrent de bien autre chose que de la vue d’un bout de tissu chargé – ou non – de symboles ? Faut-il être cloîtré dans un quartier bourgeois – et encore ça ne marche pas, vu le personnel qui y officie – pour ne pas se rendre compte qu’au quotidien oui, les personnes musulmanes sont aussi souvent des personnes qui subissent par ailleurs domination au travail (quand il y en a, du travail), discriminations d’Etat (perquisitions administratives/contrôles policiers) et harcèlement médiatique ? Sommes-nous cons et aliénés au point de nous sentir plus incommodés par la religion d’autrui que par l’indécente fortune, sur notre dos, et des insupportables privilèges, sur notre tête baissée, de la classe dominante ?

Une presse « alternative » l’est sans doute quand elle propose un ordre du jour différent. De notre côté, ces dernières semaines, nous avons proposé une autre lecture du monde : le vrai scandale culturel ? L’usage du franglais d’entreprise dans nos vies, qui nous coupe du sens de notre travail et qui invisibilise la domination. Le vrai fondamentalisme ? Les croyances qu’ont les riches dans leur toute puissance et leur droit à nous diriger. La vraie menace qui pèse sur notre mode de vie ? La fin de l’assurance chômage et la lapidation politique de l’hôpital public. Les vraies « fausses informations » ? La propagande continue sur « les comptes de la sécu à nouveau dans le rouge » alors que c’est le gouvernement qui a remis de la dette pour mieux justifier la liquidation programmée. Ce qui terrorise les honnêtes citoyens ? Le nuage noir de l’usine Lubrizol à Rouen et la communication infantilisante du gouvernement qui en a suivi. En somme, imposer notre merde – pour les puissants – et refuser la leur.