Quels projets politiques pour l’agriculture ? Trions le troupeau des candidats

Le Salon de l’Agriculture 2017 a ouvert ses portes samedi dernier. Plus de 3 000 animaux exposés, plus de 600 000 visiteurs attendus. La « Ferme France » est à nouveau en vitrine à Paris, les hommes politiques et candidats à l’élection se succèdent pour tapoter le cul de vaches et causer aux agriculteurs (la prime à celui qui restera le plus longtemps), les racines gauloises liées à la Terre et au Terroir sont vantées, c’est reparti pour un tour.

En attendant, on lit ici et là une longue litanie de nouvelles alarmantes, dont voici deux extraits :
– massacres ou « abattages massifs » de canards à répétition dans le Sud-Ouest – combien on ne sait même plus mais autour du million d’animaux tués depuis l’automne dernier. On nous parle d’une nouvelle forme de grippe aviaire, sous la nouvelle appellation H5N8, cuvée 2016, après le H5N5, cuvée 2015. Les autorités sanitaires redoutent que le virus ne se croise avec le H5N1, transmissible à l’homme.
« Alerte à la bactérie tueuse dans les oliveraies d’Espagne », titrait un article des Échos du 15 février. « La Xylella fastidiosa, surnommée l’ “Ebola des oliviers”, a déjà fait des ravages dans les Pouilles, en Italie, depuis son apparition en 2013. L’Espagne, qui produit jusqu’à 1,8 million de tonnes par an, représente 45 % de l’huile d’olive mondiale et compte plus de 300 millions d’arbres en exploitation, plantés sur 2 millions d’hectares, soit 25 % de la surface totale d’oliveraies de la planète».

Qu’en pensons-nous?

Les nouvelles alarmantes se succèdent et montrent les limites de notre système d’agriculture industrielle. On persiste dans des logiques de grands groupes, basées sur des théories libérales de spécialisation par région, d’exportation et de balance commerciale, de mono-élevages, de mono-cultures, à coup de renfort de chimie et d’antibios, et ça pète, ça crève, ça s’inonde, ça s’assèche, un peu partout, de plus en plus souvent.

En même temps, mardi dernier, tous les grands journaux s’enthousiasmaient de l’augmentation de la consommation du bio en France. Le marché français aurait bondi de 20 % à 7 milliards d’euros en 2016. Les exploitations bio représentent 6,5 % des exploitations françaises, selon les chiffres de 2015. On compterait désormais plus de 40 000 opérateurs engagés par rapport à 2002. Près de 9 Français sur 10 ont consommé bio en 2015.

 

On persiste dans des logiques de grands groupes, basées sur des théories libérales de spécialisation par région, d’exportation et de balance commerciale, de mono-élevages, de mono-cultures, à coup de renfort de chimie et d’antibios, et ça pète, ça crève, ça s’inonde, ça s’assèche, un peu partout, de plus en plus souvent.

 

Le bio et les Français, c’est peut-être une bonne nouvelle mais ça reste une brèche dans un système trop bien verrouillé, ou une mutation de ce même système. Car le bio c’est beaucoup du marketing, pour des classes plus aisées, encouragé par la grande distribution, histoire d’augmenter ses marges, en soutenant des grandes exploitations qui parviennent à se labelliser en maîtrisant un cahier des charges rendu toujours plus laxiste par le lobbying. On est loin d’enrayer le cercle vicieux, même si ça reste positif d’un point de vue changement de mentalité du consommateur…

On voit mal d’où viendrait une révolution agricole pour rétablir une agriculture locale, de qualité, accessible, une bonne rémunération aux producteurs, etc., un changement que la plupart des gens appellent de leurs vœux. Car finalement, on s’entend assez bien sur l’agriculture : comme il s’agit de notre alimentation à tous et qu’elle a un aspect « patrimonial », l’intérêt commun est souvent bien compris et il n’est pas rare de tomber d’accord sur la question agricole même dans un repas de famille : tout le monde sera contre la mise en concurrence des agriculteurs français avec des agriculteurs américains utilisant des OGM, tout le monde sera pour que les agriculteurs tirent un revenu décent de leur travail, tout le monde sera pour une transition vers une agriculture raisonnée (sans intrants, insémination artificielle, etc.).

Alors que peut-on espérer des prochaines élections ? Les candidats ont-ils totalement abandonné une clientèle électorale qui ne représente plus que 3 % des actifs (750 000 emplois stables) pour parler aux consommateurs (qu’ils veulent du français, du bio ou du pas cher) ou y-a-t-il quelques motifs d’espoir pour l’agriculture dans leurs programmes ? Tous se disent abstraitement pour une agriculture « plus humaine », « plus respectueuse » et tout ce qu’on veut, mais nous préférons juger par nous-mêmes après avoir analysé leurs propositions.

Les programmes politiques des candidats : plus de lard que de cochon

Les moutons

Ce pauvre animal est associé à la frange conservatrice et « suiviste » des candidats, ceux qui n’ont pas à proprement parler de programme agricole, si ce n’est continuer comme actuellement. Ils enchaînent les vœux pieux. Des « ce serait bien si… » on avait des « exploitations respectueuses de l’environnement et certifiées comme telles ; j’entends là que cette certification n’est pas suffisante et qu’il faut aller vers l’agriculture biologique » (Fillon), si… l’agriculture biologique représentait 50 % de la restauration collective (Macron), ou plus anecdotique si l’on favorisait les circuits courts en les rendant éligibles aux chèques déjeuners (Fillon).
Ils ne veulent pas constater les dégâts de la mondialisation, qui s’est encore récemment traduite par le CETA, l’accord de libre-échange Union européenne – Canada, ni de l’industrialisation. Par exemple, Fillon est pour instaurer une préférence communautaire dans la restauration collective, même pas française et encore moins locale. Macron, lui, dans son tout nouveau programme, soutient mordicus la compétitivité de l’agriculture française. On est loin d’une révolution agricole ou même d’un rééquilibrage.
Les deux se contentent d’annonces opportunistes (populistes ?) : « réviser toutes les normes inutiles dans les cinq années à venir » (Macron), créer un « prêt d’honneur circuits directs agricoles sans intérêts, ni garantie » (Fillon), investir 5 milliards d’euros pour la modernisation des exploitations (Macron qui a toujours 5 milliards dans la poche quand il rencontre une corporation). Au passage, on notera que ces 5 milliards correspondent à quelque chose qui existe déjà : les aides PAC dites de développement rural (qui sont justement pour beaucoup des aides à l’équipement ou à l’amélioration écologique des exploitations) qui s’élèvent à 1,1 milliard par an en France.
Ces deux-là portent la vision libérale « en marche » actuellement : pour eux, les normes sont un carcan (et non ce qui protège le consommateur d’une mort certaine si on laissait l’agro-industrie libre de ses mouvements), les agriculteurs souffrent de la complexité du droit des entreprises agricoles, des difficultés à se financer et des « charges sociales » (et pas du tout de la mainmise de l’industrie sur toute leur production – des semences et intrants contrôlés par les grands groupes aux prix de vente régis par les marchés financiers et la grande distribution –, ou des revenus de la PAC fonction du nombre d’hectares ou de bêtes).

La Gauloise

Marine Le Pen, si elle utilise les mêmes arguments concernant les normes et les charges, propose elle d’ « appliquer le patriotisme économique aux produits agricoles (…) notamment au travers de la commande publique (État et collectivités) », d’imposer un étiquetage sur l’origine des produits (ce qui est largement le cas pour les produits non-transformés). Elle prévoit une transformation de la PAC en PAF (politique agricole française). Rien sur les pesticides et l’agriculture bio dans ses « 144 engagements ».
Sa préférence nationale, c’est comme si la France ne comptait pas de disparités, comme s’il n’y avait pas d’immenses exploitations qui rachetaient de petites fermes malgré la SAFER, comme s’il n’y avait pas des coopératives françaises qui sont des géants mondiaux qui écrasent les producteurs, comme si les groupes français de grande distribution ne tiraient pas les prix vers le bas, comme si ce n’était pas en partie des dirigeants français qui étaient à l’origine de la refonte de la PAC pour favoriser ceux qui ont déjà tout.

 

Sa préférence nationale, c’est comme si la France ne comptait pas de disparités, comme s’il n’y avait pas d’immenses exploitations qui rachetaient de petites fermes malgré la SAFER, comme s’il n’y avait pas des coopératives françaises qui sont des géants mondiaux qui écrasent les producteurs, comme si les groupes français de grande distribution ne tiraient pas les prix vers le bas, comme si ce n’était pas en partie des dirigeants français qui étaient à l’origine de la refonte de la PAC pour favoriser ceux qui ont déjà tout.

 

Sous couvert d’union nationale et de patriotisme, elle ne traite pas les questions les plus brûlantes : les prix de vente non régulés (après la fin de la politique des quotas), la différence entre petites exploitations, qui ne parviennent pas à survivre car elles ne peuvent pas faire baisser les coûts de production, et les exploitations comme celle de 500 hectares de céréales de Xavier Beulin (le président, décédé la semaine passée, de la FNSEA premier syndicat agricole, pas vraiment engagé dans une transition), le tournant vers la qualité qui passe par la polyculture et l’agriculture biologique, etc. Ces questions supposent une redéfinition des rapports de régulation (du marché) et de propriété (des terres), pas juste de développer la marque Le Gaulois.

L’AMAPien

Benoît Hamon traite l’agriculture comme un citadin qui fait ses courses dans une AMAP (association pour le maintien de l’agriculture paysanne qui met en relation des consommateurs et des exploitations locales) et à Naturalia sans trop se poser d’autres questions que celle de la qualité de ce qu’il mange et qui verrait bien plus de verdure sur les toits de Paris (l’agriculture urbaine). Il compte étendre son modèle : « Je lancerai un programme d’investissements agricoles de 5 milliards d’euros pour soutenir les projets de développement agro-écologique, les circuits-courts et les coopératives et faciliter l’installation des jeunes agriculteurs qui souhaitent reconvertir des exploitations en fermes bio ou agro-écologiques. » De bien bonnes intentions, mais comme les hypermarchés ne vont pas fermer d’un claquement de doigts, on voit mal comment toute cette nouvelle agriculture s’insérera dans une économie agroalimentaire inchangée. Il prévoit aussi d’aider cette transition écologique par une « PAC verte » en consacrant 400 millions d’euros du budget de la PAC, qui est, rappelons-le, de 55 milliards. On peut dire que la transition se fera en douceur. Bref, pas de quoi faire battre le cœur des vaches…

 

Mais surtout, comment passer à un modèle de production et de consommation local alors même que les traités européens interdisent l’introduction de critères de préférence géographiques dans la commande publique ?

 

Mais surtout, comment passer à un modèle de production et de consommation local alors même que les traités européens interdisent l’introduction de critères de préférence géographiques dans la commande publique ? C’est une des raisons très claires pour lesquelles il ne peut pas y avoir d’alliance entre les pro-UE du PS et ceux qui ne veulent plus de ces traités qui imposent la concurrence dans tous les domaines.

Une agriculture raisonnée

D’autres candidats ne cautionnent pas l’agro-industrie. Philippe Poutou, candidat du NPA s’est affiché au Salon avec la Confédération paysanne, syndicat minoritaire défendant une agriculture paysanne. Jean-Luc Mélenchon lui n’a pas souhaité se rendre à la grand-messe annuelle de la Porte de Versailles. Le livret programmatique de la France insoumise sur l’agriculture, dirigé par Laurent Levard, un ingénieur agronome, s’inscrit contre le modèle productiviste mondialisé. Celui-ci prévoit une planification précise pour atteindre l’objectif d’une agriculture écologique et paysanne.
Le programme de la France insoumise est clair : « Certaines de ces mesures constituent des lignes rouges et seront appliquées quoi qu’il en soit (prix minimum et révision du droit de la concurrence, incompatibles avec les accords de libre-échange). » Il faut s’affranchir des traités européens qui interdisent la préférence locale pour faire des choix politiques afin d’accompagner cette transition vers une agriculture paysanne. Le protectionnisme ne serait pas alors une mesure aveuglément nationaliste privilégiant la bouse française à la bouse non-française mais une mesure écologique : pour que les produits importés respectent les normes de qualité qu’on s’imposerait à nous-mêmes. Des mesures politiques concerneraient aussi la garantie des prix et le plafonnement des marges de la grande distribution. C’est autre chose que d’inviter Leclerc (groupe Leclerc) et Mulliez (groupe Auchan) à l’Élysée pour leur demander si par hasard ils ne voudraient pas diminuer leurs marges, micro-concessions qu’un Leclerc sait mieux que quiconque utiliser comme un bon coup de pub…
Il s’agit de recréer un écosystème local de production et de consommation. D’abord en limitant la propriété agricole. Finies les centaines d’hectares de céréales, place à un nouvel établissement dédié au foncier pour faire respecter une surface maximale par actif. Ensuite en mettant fin à la spécialisation des territoires, en réintégrant tous les processus dans des fermes à taille humaine. C’est donc une agriculture intensive en travail qui pourrait créer au bas mot 300 000 emplois en 10 ans. Sans compter l’industrie agro-alimentaire qui serait relocalisée. La consommation serait locale : « privilégier systématiquement les circuits courts et les productions locales dans la commande publique (alimentation, fournitures, etc.) et les rendre obligatoires pour les cantines scolaires ».

Il ne faut pas négliger la valeur éducative d’une telle transition : quand les enfants se seront habitués à une consommation saine et locale, c’en sera définitivement terminé de l’agro-industrie.