Pourquoi refuser d’être des « vrais hommes »

Les conservateurs comme Éric Zemmour, Alain Soral et les membres de la Manif pour tous nous racontent que la société s’est dévirilisée, et qu’il faudrait restaurer le règne des vrais bonshommes pour résister à la crise morale et économique. Rien n’est plus faux : parents, médias et institutions apprennent toujours aux hommes à vouloir devenir des « vrais hommes », et cela nous nuit à tous, hommes ou femmes, homosexuels, bisexuels ou hétérosexuels, en tant qu’individus et en tant que collectif.

Cet hiver, l’essayiste Éric Zemmour a sorti un pavé intitulé Le Suicide français. À travers une chronique des 40 dernières années de notre histoire, il explique au lecteur que tous les malheurs qui arrivent au peuple, en terme de perte de souveraineté, de paupérisation et d’effondrement des solidarités, seraient dus à un renoncement à l’autorité du père, à la puissance virile. C’est parce que les hommes auraient renoncé, sous la pression des élites décadentes, à être des vrais hommes que les puissances de l’argent auraient réussi à assujettir le fier peuple français. La virilité exacerbée serait pourtant une qualité populaire à valoriser pour conserver la dignité du peuple face à ses ennemis (la finance, les Américains, …).

Si tout le monde ne souhaite pas, comme Zemmour, le retour de la virilité, peu de gens, dans leurs comportements quotidiens, dans leurs discours ou lorsqu’ils critiquent les inégalités de genre s’intéressent aux normes d’identité masculine. Le féminisme s’adresse principalement aux femmes, même si ses théoriciennes, comme Simone de Beauvoir, ont montré que la fin de cette domination bénéficierait à tous. Il n’empêche qu’on a parfois le sentiment que c’est aux femmes d’agir pour obtenir leurs droits et que les hommes, cantonnés à un rôle d’oppresseur, doivent se contenter d’accueillir et d’encourager ces progrès sans remettre en cause autre chose que leurs attitudes vis-à-vis des femmes.

Il nous semble que la situation actuelle des inégalités entre hommes et femmes est aussi largement due aux comportements des hommes entre eux et vis-à-vis d’eux-mêmes. Ces comportements sont encouragés par une norme viriliste dont Zemmour déplore la perte mais qui se porte en réalité très bien. L’injonction viriliste que nous décrivons ici s’adresse principalement aux hommes, mais elle est entretenue par tout le monde, et sa disparition profiterait à tous, hommes comme femmes.

À quoi sert le virilisme ?

À première vue, on peut penser qu’il y a beaucoup de différences biologiques entre les hommes et les femmes. Mais le « naturel » suffit-il à expliquer toutes les différences ?

Oui, les hommes ont un pénis, les femmes un vagin. Oui, les femmes peuvent enfanter, contrairement aux hommes. Oui, la quantité de testostérone présente en moyenne chez les hommes leur donne une force musculaire significativement plus importante. Mais non, les femmes n’ont pas un moins bon sens de l’orientation, non, les hommes ne sont pas plus logiques. Non, les femmes ne sont pas plus « compréhensives ». Dire que les différences biologiques entre les hommes et les femmes ne sont pas importantes, ce n’est pas prétendre qu’elles sont inexistantes, mais qu’elles ne peuvent justifier les rôles et les caractères qu’on attribue aux uns et aux autres.

D’abord, parce que les capacités physiques que facilitent le fait d’être né homme ou femme n’ont vraiment plus d’importance au niveau professionnel depuis plus d’un siècle : la possession de force physique n’est déterminante que dans moins en moins de métiers. Que ce soit pour être pilote de ligne ou routier, l’évolution technique a fait que les machines ne demandent plus une force titanesque. Et même au temps des vieux coucous, en 1928, la première femme à avoir traversé l’Atlantique en avion, Amelia Earhart, avait su faire le nécessaire pour garder le contrôle de son appareil pendant 14 heures et sans pilote automatique. D’ailleurs, l’histoire montre que le corps des femmes elles-mêmes peut s’adapter lorsque les circonstances économiques le réclament. Ceux qui croient qu’avant les années 1960 toutes les femmes s’occupaient du foyer devraient se rappeler que dans une Europe agricole du Moyen Âge au 19ème siècle les femmes travaillaient aux champs, et au moment de la Première Guerre mondiale elles ont massivement remplacé les hommes à l’usine sans que cela ne pose problème.

Il en va de même de l’enfantement. Désormais planifiable et contrôlable, le fait de pouvoir enfanter n’est plus un critère de mise à l’écart des femmes sur le plan professionnel ou social. Ce qui a un impact, c’est la réaction de l’entourage, notamment professionnel, à la possibilité de l’accouchement. C’est le fait qu’à l’embauche les recruteurs évaluent ce « risque » économique d’un congé maternité à financer, ou que la famille pousse à modérer ses ambitions ou son implication professionnelle ou sociale à l’approche de l’âge du premier enfant, car il reste entendu que l’accomplissement de la femme passe par le fait d’être mère, davantage que celui de l’homme par la paternité.

Ensuite, les caractéristiques associées aux hommes ou aux femmes sont plus de l’ordre de la gradation que du partage entre deux groupes distincts : autrement dit, bien que le fait d’être un homme favorise, par la plus grande quantité de testostérone, l’usage et l’exercice de la force physique, il existe nombre d’hommes aux petits bras, et de femmes aux gros bras. D’hommes doux, de femmes nerveuses. Il existe sans doute plus d’individus qui, sur le plan physique, se situent entre les deux pôles. Très peu de gens correspondent au portrait physique type d’un homme ou à celui d’une femme. Lorsque c’est le cas, on va dire d’un homme qu’il est « viril » (grand, gros bras, nerveux) et d’une femme qu’elle est « féminine » (mince, fragile, douce).

« Les hommes sont brutaux, tandis que les femmes sont compréhensives. Les femmes prennent soin d’elles, tandis que les hommes sont négligés. Les hommes s’intéressent à la mécanique ou aux théories, tandis que les femmes aiment discuter du quotidien et de leur sensibilité. » Ces quelques distinctions qu’il nous reste pour différencier les hommes des femmes sont basées sur des préjugés qui sont continuellement mis en doute par des contre-exemples. Et quand bien même vous pourriez vérifier ces différences autour de vous, elles n’ont rien de naturelles, d’immuables, elles sont le produit de nos éducations. Au lieu de passer notre temps à déplorer que les garçons sont sales et les filles bavardes, on ferait mieux de prendre des notes pour l’éducation de nos enfants afin de ne pas reproduire cette situation. Car les manières de penser, d’agir, de considérer l’autre, autrement dit une identité sociale qu’on nous transmet ou qu’on nous demande d’adopter dès notre enfance, déterminent complètement, à l’heure actuelle, qui est homme et qui est femme. Cette identité sociale a certes une origine biologique, mais ne peut pas reposer intégralement sur elle.

Parce qu’il est devenu impossible pour l’homme de revendiquer une supériorité naturelle, l’importance de cette distinction homme/femme ne tient plus qu’à la quête d’identité sexuée selon les convenances et les normes en vigueur, menée par les uns et par les autres. D’où cet impératif à démontrer au quotidien son appartenance par des actes et des paroles, puisque le fait d’avoir un pénis ne suffit clairement pas pour être un homme.

Pour nous y aider, chaque époque y est allée de ses recommandations. Il est impressionnant de voir comme elles varient : par exemple, selon les siècles, il est important ou non, pour être un vrai homme, d’être strictement hétérosexuel. Dans la France des années 1950, c’était clairement important. Maintenant on s’adapte, même si ce n’est pas gagné, mais l’homosexualité est une catégorie à part, et la bisexualité reste une pratique peu reconnue. Tandis qu’au 17ème siècle elle était tout à fait acceptée, le frère de Louis XIV lui-même se promenait avec son mignon dans Versailles et personne n’y trouvait rien à redire. À l’époque des Grecs anciens, la bisexualité était la norme chez les citoyens athéniens. Sous la république romaine, avoir des relations avec des hommes lorsqu’on était soi-même un homme était bien vu, à condition d’être celui qui pénètre et pas celui qui est pénétré. À chaque époque ses hypocrisies, mais on ne trouve aucune constante historique du côté de la norme hétérosexuelle.

Un vrai homme est donc seulement celui qui est le plus conforme possible aux normes de la masculinité en vigueur dans une société à un instant T. Ces normes varient et exercent une contrainte sur les individus. Leur apologie dans les comportements et discours sont ce que nous appelons « virilisme ».

L’identité masculine, dont on déplore la perte, et l’identité féminine contre quoi elle se construit, ces identités sexuelles dont on nous vante le caractère structurant pour tous, « petits et grands », sont un mensonge social que chaque individu doit, par son comportement, valider, alors même qu’au quotidien tous ressentent le caractère douteux et que notre vie regorge de contre-exemples à cette vision de nos identités en deux catégories bien distinctes : des hommes bavards, des filles violentes, des garçons plus maniaques que leur copine, etc. Le mensonge sert à compenser le peu de différences physiques qui demeurent entre nous, il apporte des arguments plus forts à des inégalités qui ont peu de fondements naturels. Il nécessite à l’heure actuelle l’adoption de discours et de comportements bien particuliers.

Que doit-on faire pour être un « vrai homme » en France au 21ème siècle ?

1. Pour être un vrai homme, il faut nécessairement tout faire pour se différencier des femmes et des homosexuels

Un vrai homme doit adopter autant que possible une attitude rationnelle, froide et peu émotive, qu’il peut parfois troubler par des « impulsions » et des « coup de sang », exceptions qui confirment la règle de la rigueur masculine. Le vrai homme ne pleure pas, cela veut dire qu’il doit éviter de « s’épancher », qu’il doit peu partager ses sentiments. Pourquoi ?

Eh bien uniquement car tout cela c’est le domaine réservé des femmes. « Les femmes bavardent, les femmes se confient, les femmes pleurent comme des madeleines. Les femmes aiment les comédies romantiques. » Comme rien, biologiquement, ne pousse les uns à l’émotion et les autres à la retenue, tous sont obligés d’en faire des tartines pour maintenir l’illusion : « Au cas où ça ne serait pas clair pour tout le monde, je suis un homme », ont parfois l’air de dire les hommes qui bombent le torse. Ils étaient par exemple nombreux les hommes des années 1990 qui, lorsque un tel ou une telle évoquait sa vision du mélodrame Titanic, se défendaient d’avoir pleuré, alors que tout le monde savait que c’était quasi-impossible, ou carrément impossible dans le cas du départ de E.T. à la fin du film du même nom. Mais c’était la preuve donnée aux filles qu’on était un vrai dur, et surtout l’assurance donnée à soi-même et aux copains qu’on était pas une femmelette ou une chochotte.

Indispensable dans l’image qu’on renvoie aux autres, l’injonction à l’insensibilité doit être également respectée dans notre manière de gérer l’amitié : parce que les femmes ont des « meilleures amies», les hommes ont des « potes ». On ne se confie pas trop entre hommes pour ne pas avoir l’air de « meufs » mais aussi pour limiter la circulation d’émotion entre nous et ne pas avoir l’air de « pédés ». Les filles ne sauraient rien garder pour elles, mais les garçons gardent tout pour eux, sur eux, et beaucoup en souffrent.

Il existe des sanctions en cas de non-respect des règles de cette comédie sociale, celle d’être traité de « pédé » par exemple. Car malgré l’acceptation progressive, par la société, de l’homosexualité, les « pédés » ont bien droit de l’être, dans leur coin, dans leur marge, mais les vrais hommes doivent tout faire pour s’en distinguer. Plus « sympathiques », moins « dégoutants » que par le passé, les homosexuels restent parqués dans une catégorie à part. Dans l’enfance, les garçons trop sensibles, qui n’ont pas la force ou l’envie de masquer leurs émotions comme on se tue à leur apprendre sont soupçonnés d’avoir un avenir gay. Ce qui était un drame il y a 40 ans agite sans doute moins les esprits, hors des milieux conservateurs qui continuent de crier dans la rue et qui oppressent leurs enfants.

Il n’empêche que l’homosexualité masculine apparaît comme un ailleurs qui vient maintenir la norme virile. L’exception qui confirme la règle. Si le garçon sensible s’acharne à le rester, il va finir par être catégorisé parmi les homosexuels. Cette catégorie est bien utile à la norme viriliste. Elle et ses clichés sont entretenus activement de manière à pouvoir offrir cette « soupape de décompression » au mensonge de la différence homme femme : ceux qui ne jouent pas la comédie suffisamment pourront vivre leur vie dans les coulisses et ainsi empêcher que la norme soit remise en question.

Cette description peut sembler clichée, exagérée. Il est vrai par exemple que parmi les classes dites cultivées, jouer avec les codes de la féminité et de la masculinité pour les tourner en dérision est un passe-temps courant. Il est de bon ton parmi les intellos, ceux qui se disent plus civilisés et égalitaires, de se moquer des hommes et des femmes des classes populaires qui, eux, n’auraient aucune distance par rapport aux codes de genre. Les hommes avec leur voiture tunée, les femmes à l’habillement provocant. Cette ironie des classes bourgeoises atteint ses limites lorsque l’on se penche sur ce qu’il s’y passe concrètement : dans les emplois qualifiés, les femmes restent moins payées que les hommes. Dans les universités et les grandes écoles, temples de la classe cultivée, le harcèlement sexuel de la part des professeurs est une pratique connue et encore largement acceptée. L’ironie et le détachement à l’égard des catégories de genre, bien que très présents, ne parviennent pas à effacer cette obsession que beaucoup d’individus ont à coller à leur identité de genre.

2. Pour être un « vrai homme », il faut adopter des comportements dominateurs dans la vie intime

Si nous sommes nombreux à admettre l’aspect construit de nos différences, façonnées par nos éducations, par la société, il reste que la mise en scène de ces différences apparaît aux yeux de beaucoup indispensable à une vie sentimentale et sexuelle épanouie. Notamment parce qu’il existe une croyance transmise et entretenue selon laquelle le désir masculin implique la domination.

C’est une croyance puissante, intime et omniprésent qui est véhiculée par les récits de rapports sexuels durant l’adolescence et ultérieurement, ainsi que par la publicité et la représentation de la sexualité à la télévision et au cinéma (où l’homme grogne et la femme soupire). La galanterie, qui semble anodine, est par exemple perçue comme quelque chose d’important pour un homme confronté à une femme qu’il veut séduire. Incarner l’homme protecteur qui peut casser la gueule à n’importe quel adversaire sera bien sûr vécu comme une sorte de jeu, tout comme inversement, des femmes devront feindre la fragilité, pensant « flatter l’égo » de leur homme qui aurait besoin de ça. Ces mensonges ne sont pas gratuits : même les plus féministes des hommes osent rarement relativiser – peut-être de peur de passer pour un mauvais coup ? – le préjugé selon lequel une sexualité épanouie impliquerait l’inégalité homme/femme.

Le désir sexuel serait ainsi, chez les hommes, séparé des sentiments ou des émotions, afin qu’ils puissent garder la tête froide, le contrôle, qu’ils puissent dominer leur partenaire. Tel un Don Juan qui conquiert, possède et vole de femmes en femmes. Tandis que chez les femmes, il faudrait s’aligner sur le modèle d’un mélange entre sexe et sentiments, une combinaison de passions qui assurerait qu’elles sont naturellement irrationnelles, donc incapables de prendre les rênes de quoi que ce soit et folles du partenaire qui sait vraiment les prendre comme un étalon. Dans l’un et l’autre des cas, il existe des sanctions (de la part des amis, des collègues), moquerie envers les hommes qui sont incapables d’avoir des relations sexuelles mécaniques. Les filles trop « faciles » quant à elles seront qualifiées de « salopes », par les mecs qui en profitent mais également par les groupes de filles qui les rejetteront.

Encore récemment, la directrice de la rédaction du journal conservateur Causeur, Élisabeth Lévy, affirmait, dans une tribune consacrée à dénoncer la bien-pensance féministe : « le rêve d’une sexualité transparente, démocratique, égalitaire [est] le contraire de la sexualité ». Elle n’a pas pris la peine d’étayer sa thèse par des arguments, se réclamant sans doute de ce « bon sens » dont les gens d’extrême-droite raffolent.

La nécessite de l’inégalité dans le sexe est une fausse évidence qui ne repose sur absolument rien : physiquement parlant, il existe de multiples formes de plaisir sexuel qui n’impliquent pas une telle configuration des rôles: Que fait-on des mecs doux qui aiment être dominés au lit ? Des filles cash qui disent ce qu’elles veulent au lieu de rester passives ? De ceux qui vivent une bisexualité en se moquant pas mal de leur catégorie d’appartenance ? Et tous ceux qui voudraient s’amuser à changer les rôles, à vivre parfois le schéma classique mais sans la honte et aussi tous les autres, toutes les variantes non recommandées, sans se prendre la tête avec ce qui se fait ou ne se fait pas ? Le sexe revêt autant de possibilité qu’il y a de couples, et les attentes des hommes et des femmes varient selon les situations et le type de relation. Mais si l’on estime que tout le monde, son partenaire compris, s’attend à ce que les choses soient envisagées comme ça, il devient nécessaire d’y adhérer aussi ou du moins de faire semblant.

Pour respecter cette croyance, il faut concevoir le sexe comme une conquête, un objectif à atteindre (« Alors, tu l’as baisée ? ») et enfin il faut séparer le corps féminin de la personne, être capable d’être excité par le corps d’une femme, de le commenter, sans éprouver de gêne particulière à objectiver ainsi quelqu’un. On dit que la société progresse parce que maintenant le corps masculin est aussi objectivé, mais ceux qui affirment ça devraient plus souvent considérer le temps que passe encore aujourd’hui, en moyenne, une femme pour se préparer, préparer son corps, et celui qu’y passe un homme. Bien sûr que des contre-exemples d’hommes qui s’épilent, se fardent, existent, mais on parle d’une minorité dans les classes plus fortunées de la société, et dans les villes, ainsi que d’adolescents désireux de ressembler à Cristiano Ronaldo. Cela va-t-il changer ? Chacun spécule au gré des modes. Il n’empêche que pour l’instant, il existe encore un rapport au corps très différent selon qu’on soit homme ou femme.

Les conséquences de cette conception dominante du désir masculin ? Oh, pas grand-chose, « il n’y a pas mort d’homme », entend-t-on parfois dire avec indulgence. Non, bien sûr ! Il y a seulement tellement de viols dans ce pays que cela devient un fait social : chaque année, on estime à 86 000 le nombre de femmes majeures victimes de viols. C’est un chiffre sans doute très en dessous de la réalité : l’agression est sous-déclarée dans la mesure où dans 38 % des cas l’agresseur est le conjoint.

Moins dramatique mais tout de même notable, il est encore très difficile, à notre époque, d’entretenir des relations hommes/femmes basées sur l’amitié ou la collaboration. L’homme ami avec une femme se verra bien souvent jugé par ses amis ou ses collègues: « Alors ? Tu sors avec elle oui ou non ? Parce que là on se demande. » Dans une société prétendument civilisée comme la nôtre, les amitiés hommes/femmes sans ambiguïtés publiques sont l’exception, et ce, toujours au nom d’un mensonge destiné à maintenir un gouffre de différences à partir de rien. Certaines femmes n’hésitent pas à dire qu’elles ne se sentent bien qu’avec leur « ami gay » (accessoire indispensable de toute citadine branchée) parce qu’au moins « pas d’ambiguïté ».

Depuis quelques semaines, le procès des petites fêtes, organisées par ses amis, pour l’ancien président du Fonds monétaire international, Dominique Strauss-Kahn, se tient à Lille. À l’époque de sa « chute », suite à l’agression sexuelle d’une femme de ménage d’un hôtel new-yorkais, ses alliés politiques avaient déjà commenté le fait qu’il était un « homme qui a de gros besoins », et que seul le puritanisme des Américains ne pouvait concevoir la beauté et le caractère naturel d’un homme qui répondrait à ses pulsions. DSK a tenu le même genre de discours à Lille : accusé d’avoir sodomisé de force une prostituée, il se défend et place au passage que « même dans les relations de couple il y a des rapports de domination », comme si une agression sexuelle pouvait se justifier par une prétendue « norme » sexuelle. Il n’empêche que le saint homme s’est servi pour sa défense d’un cliché social si fort que, si l’on en croit les comptes rendus d’audience, personne dans le tribunal ne semble s’être élevé contre ce propos .

3. Pour être vrai homme il faut entrer dans une lutte perpétuelle avec les autres hommes.

Le jeu permanent de séduction des femmes, de réduction de leur personne à un corps, semble n’avoir pour but que de servir d’outil de mesure aux hommes entre eux pour s’attribuer le prix du « vrai homme ». Quelle est l’image désirable, pour décrire l’accomplissement d’un individu, lorsqu’on est un homme de tout milieu social ? De l’argent et des femmes. Tandis qu’on a vendu dans le même temps aux femmes le « prince charmant », les groupes masculins se racontent un avenir fait de conquêtes multiples. Mais ce n’est pas tout.

En ramenant la femme à un bien à posséder, les hommes riches qui en jouent intensifient la compétition qui règne entre tous les hommes. L’enjeu d’être un « vrai homme » n’est pas seulement de dominer la femme, mais de prouver quel homme on est face aux autres hommes. Qu’est-ce qu’un homme viril au fond ? C’est un homme qui est maître de son destin, qui ne laisse pas diriger par n’importe qui. Au cinéma, le héros viril est souvent celui qui se détache du groupe pour mener la mission « selon ses propres règles » et finalement sauver la donne. Les « hommes de l’année », ceux qui servent de modèle, selon les journaux et la télévision, sont des gens qui ont su « par eux-mêmes » monter leur entreprise, leur modèle, leur recette de cuisine.

La plupart de ces hommes modèles sont des chefs. Ils exercent un pouvoir sur les autres. Et cela, insiste-t-on, ils ne le doivent qu’à eux-mêmes. Le modèle masculin de la société capitaliste nécessite donc l’indépendance, la performance, et la domination sur autrui. Cette caractérisation masculine du pouvoir et de l’indépendance se fait particulièrement remarquer quand des femmes se retrouvent au sommet. On parle alors de femmes « qui ont des couilles ». Si elles sont devenues chefs, c’est qu’elles sont aussi, dans un sens, devenues hommes. C’est à travers ce genre de remarque que le mensonge réapparaît : être un homme dépend davantage des comportements et des qualités qui sont connotés masculins que de ce qu’on a entre les jambes.

Ce modèle proposé pour être un vrai homme pose un problème collectif : car comment faire si tout le monde veut devenir un chef indépendant dans une société capitaliste fondée sur la division entre ceux qui possèdent et ceux qui travaillent ? C’est impossible. Il en résulte que pour 90 % des hommes, l’appartenance à la classe masculine est perpétuellement niée par la structure du pouvoir de nos sociétés. La frustration qui en découle pourrait-elle nourrir la contestation populaire dont les réactionnaires comme Zemmour pensent qu’elle a disparu avec la « féminisation » des hommes ? Au contraire, lorsque tout le monde veut être le chef, se dépasser, être indépendant, tout le monde se fait la guerre. La masculinité telle qu’on nous la vend, telle qu’on nous la prescrit, nuit à la solidarité : vouloir être un vrai homme ne conduit pas à être un révolutionnaire, qui veut répartir pouvoir et richesse, mais bien à être un petit capitaliste en rivalité avec ses semblables, quand la frustration que cela engendre ne conduit pas à se venger sur les femmes, les seules qu’on peut encore dominer quand tous nos semblables nous marchent dessus.

D’où vient l’injonction à être un « vrai homme » ?

Il existe des franges de la population qui consciemment défendent l’asymétrie homme/femme, pour préserver l’équilibre de leurs institutions religieuses, politiques, et de leurs structures familiales. Les plus conservateurs des catholiques ont pu faire défiler un million de personnes dans les rues pour défendre le primat de la « complémentarité homme/femme » dans l’éducation des enfants et, implicitement ou explicitement selon les personnes interviewées en manifestation, le rejet de toute « déviance » sexuelle qui n’irait pas dans le sens des relations « saines ». Cependant, ce ne sont plus eux qui régissent la vie de la majorité de la population. Ils continuent d’oppresser leurs enfants, tentant de sauver les apparences plus que croyant de bonne foi à l’immanence de leur sacro-saint modèle. Les plus conservateurs des juifs et des musulmans ne sont pas en reste, même s’ils n’ont pas rejoint les cortèges à la discipline scoutique.

Ces groupes parviennent-ils à influencer les individus au-delà de leurs cercles de fidèles ? Pas vraiment. C’est pourquoi nous pensons que ce qui nous empêche individuellement de remettre en question des normes qui sont souvent des insultes à notre bon sens, c’est que nous sommes persuadés que tout le monde y croit et ne prenons donc pas la peine d’y réfléchir. La plupart des hommes pensent que les femmes tiennent à leur dureté pour succomber à leur charme et croient eux-même avoir besoin d’une femme douce. Beaucoup trop de femmes pensent que les hommes ont besoin de dominer pour se sentir vivre, beaucoup trop d’hommes croient que les autres hommes les jugent systématiquement.

Dans ce malentendu général, les médias de type presse magazine, informations psychologiques et « sociales », et même certains divertissements jouent un rôle déterminant. Pas parce qu’ils nous font croire rigoureusement que les choses doivent se passer ainsi, que les femmes sont des objets, que les hommes sont des bêtes de sexe, mais parce qu’ils nous font croire que tout le monde y croit. La logique journalistique est implacable : comme l’audience est calculée sur « ce que les gens veulent », on fait en sorte de coller aux clichés que les journalistes attribuent à leur audimat.

De nos jours, ça donnerait un schéma de type : des hommes un peu plus sensibles qu’avant mais toujours virils, des femmes un peu plus fortes de tête mais toujours en adoration devant leur mec, des homos plus sympathiques mais toujours intéressés par la décoration d’intérieur. Tout journaliste qui osera penser des changements se verra ramener à l’impitoyable règle de la concurrence, qui explique pourquoi nos chaînes d’infos en continu traitent les mêmes infos, qu’on peut zapper sans perdre le fil : « Si le voisin parle de ça, je dois en parler aussi. »

Ce malentendu n’est pas entretenu seulement par les médias mais il est puissamment véhiculé par l’entourage institutionnel et familial. Il peut se traduire tôt dans la vie d’un individu, car c’est parfois avec la meilleure volonté du monde qu’on se retrouve à jouer les gardiens du mensonge. Certains instituteurs et institutrices, qui sont aux premières loges pour voir comment évoluent des garçons sensibles ou mélancoliques, vont tenter de les ramener dans le droit chemin pour les protéger, leur « éviter des ennuis », plutôt que de passer leur temps de classe à expliquer à tous pourquoi rire ou pleurer n’a aucun rapport avec être un garçon ou une fille.

Ce serait trop compliqué, car ils n’en sont eux-mêmes pas si sûrs, et ils auraient des parents sur le dos, parents qui eux-mêmes peuvent se plaire à reproduire le schéma qui a cimenté leur couple, au moins dans ses grandes lignes, et dont toute remise en question de la part de leurs enfants est une source d’angoisse profonde. « Chéri(e), qu’avons-nous fait ? » s’interrogent les parents dont l’enfant fait son coming out au lycée. La famille joue un rôle déterminant, par intérêt conjugal mais aussi par sincère souci du bien-être de son enfant. Va-t-on vraiment aller jusqu’au bout d’une éducation neutre pour ses enfants sachant qu’ils risquent de subir des brimades pour ne pas être conformes à la norme ? N’est-il pas dangereux de créer de l’égalité dans un monde d’inégalité ? Pourquoi le ferait-on si les autres ne le font pas ?

L’absence d’action collective et d’espace d’échange enferme chacun dans sa quête identitaire, dans l’attente qu’un autre fasse le premier pas, qu’un autre dise les choses mais si ça arrive cet autre restera seul : qui le suivra ? Qui finalement préfèrera l’exclure pour rassurer le groupe, parce que c’est plus facile ? Gardons nos tabous. Et comme pour les hommes la retenue est de mise, le confident de votre éjaculation précoce sera votre psy, si vous en avez les moyens, You Porn si vous êtes fauchés comme la majorité de vos concitoyens. Pour s’en sortir, il faut trouver des alliés autour de soi. Or, du côté de la famille, ça peut être compliqué. Les amis alors ? Malheureusement, eux-mêmes peuvent être nos bourreaux en nous rappelant régulièrement à l’ordre : « Alors, tu as couché avec elle ? », pour les hommes, « T’as pas peur que ça fasse salope ? », pour les femmes. Ce dernier vecteur de conformisme, quotidien, lancinant, est d’autant plus tragique que la plupart des gens ne sont pas butés et savent donc bien qu’un vrai Action Man ça n’existe pas, que James Bond, dans la vraie vie, se ferait plus souvent gifler par les femmes qu’il embrasse de force et que même les hommes peuvent pleurer devant Titanic.

Conclusion : Vivre sans se soucier d’être un vrai homme, ça serait comment ?

La remise en cause du mensonge de l’inégalité homme/femme reste perçue comme un privilège de bourgeois plus ou moins névrosé et non un combat universel. Dans un monde « en crise », comme on cesse de nous le répéter, les vieux modèles sont souvent décrits comme des vecteurs de stabilité, surtout à l’heure où nombreux sont ceux qui fantasment l’époque révolue des Trente Glorieuses où tout semblait mieux défini. « Notre identité, c’est quelque chose de fondamental », entend-t-on à tout propos, sur tous sujets. La remise en cause de l’identité des sexes a souvent l’air d’être le domaine d’universitaires théoriciens ou de marginaux décadents. Dernièrement, le magazine Version Femina s’est même mis à parler de bisexualité comme d’une nouvelle mode branchée.

Il suffit de voir l’environnement socio-professionnel des films, récemment sortis, qui parlaient de la relativité des frontières de genre. Dans Les Garçons et Guillaume à table, Guillaume Gallienne « de la Comédie française », nous racontait son enfance dans les beaux quartiers où, parce qu’il était efféminé, sa famille bourgeoise l’avait immédiatement étiqueté futur homosexuel. Dans Laurence Anyways, Xavier Dolan nous parle du désir de changement de sexe d’un professeur d’université, maniéré et « cultivé », qui cite Proust dans le texte. La sortie des rôles ne semble possible à l’aune de ces deux films que sous la condition d’une grande aisance sociale et culturelle. Pour les autres, l’identité sexuée resterait un vrai gage de stabilité.

Dire que des identités inégalitaires sont indispensables alors qu’on n’a rien essayé d’autre, c’est comme dire que le capitalisme est le système le moins chaotique, en l’absence d’alternative. En réalité, l’exaltation des identités sexuées est un facteur de déstructuration collective, mais aussi individuel. Combien de temps passons-nous à nous demander si nous avons agi comme un homme ou comme une femme ? Combien de malentendus sont nés dans un couple à l’issue d’attentes contradictoires et construites ? Sur une génération d’enfants nés en 2000, combien ont fait le parcours masculin ou féminin parfait, de l’enfance à la jeunesse, sans être moqué ou pire, se faire casser la gueule ? Combien d’années de vies humaines ont été passées à refréner des désirs homosexuels ou bisexuels pour pouvoir continuer à appartenir pleinement au genre masculin ou féminin ? Et certains psys osent encore nous parler de stabilité des identités sexuées ! On ose nous dire que c’est mieux de ne pas prendre le risque de changer un état qui perturbe tout le monde, sauf peut-être les champions de chaque catégorie, qui sont aussi peu nombreux que les bénéficiaires du capitalisme ?

Clamons haut et fort que non, ne plus vouloir être un vrai homme et ne plus chercher à affirmer à tout moment sa masculinité, ce n’est pas un hobby de bourgeois. Ce n’est pas non plus le domaine réservé des intellectuels ou des « théoriciens du genre » qui, du haut de leurs querelles de chapelles, donnent l’impression que s’affranchir des normes sexuelles demanderait l’écriture d’une thèse. Ce n’est pas une « mode » pour mieux passer dans des vernissages de la classe artistique. C’est une pratique de justice qui est à la portée de chacun. Cette pratique n’est pas une forme de marginalisation, elle ne nécessite pas forcément l’adoption d’une contre-culture, faite de piercings, de travestissements et de poses étudiées. Cette pratique de justice se travaille dans notre rapport aux autres.

À quoi ressemblerait une société où tout le monde renoncerait à essayer d’être un vrai homme ?

Ça serait accepter de vivre dans un monde où les différences biologiques seraient ramenées à leur juste valeur : de simples différences biologiques, qui ne dictent pas nos comportements. Individuellement, ce serait donc un monde où on ne passe pas notre temps à nous demander si nous appartenons à tel ou tel groupe, un monde où ne passerions pas notre temps à nous surveiller nous-mêmes, et où l’idée d’être un homme ou être une femme ne viendrait pas paralyser nos relations amicales et intimes. Mais surtout, ce serait un monde où l’on n’éduquerait pas les jeunes garçons et les hommes à chercher leur épanouissement social dans la domination sur autrui.

Les dommages collatéraux de la comédie des vrais hommes et des vraies femmes pourraient s’estomper : les clichés homophobes, mêmes « bienveillants » (ils sont drôles et ont de bons goûts), cesseraient enfin, et on arrêterait de considérer que l’orientation sexuelle peut dessiner des communautés ou des caractères en opposition aux identités « normales » et désirables. Débarrassé de la crainte de ne pas être « assez homme » ou « assez femme », on pourrait sans doute concevoir des relations comme l’amitié de manière plus sincère et spontanée que lorsque notre entourage nous enjoint à ne pas être « trop proche » (dans le cas d’une amitié masculine) ou pas assez (dans le cas d’une amitié homme/femme).

On peut penser que les questions de genre comme celles-ci sont secondaires face aux pouvoirs de l’argent, à l’extension du capitalisme, aux dilutions du lien social, au chômage. Ces dernières années, nous avons d’ailleurs été habitués à voir le gouvernement « de gauche » utiliser les questions « sociétales » comme un bon prétexte pour faire du progressisme à peu de frais, tout en laissant fermer nos usines et en réprimant les mouvements sociaux. Peut-on attendre des gens qu’ils fassent front ensemble contre les forces qui les oppressent lorsque la majorité des hommes ont été éduqués à dominer les femmes et leurs semblables, tandis que les femmes ont été habituées à devoir « gérer » cette inégalité ? Peut-on espérer des citoyens qu’ils s’entraident et se soutiennent face aux attaques des élites lorsqu’on leur a appris à se méfier du sexe opposé et que leurs problèmes d’identité sexuelle devient leur premier sujet de préoccupation ? En définitive, ce partage des sexes, cette injonction à être de vrais hommes, à devenir, pour la majorité, des dominateurs frustrés qui devraient par dessus le marché baver devant la minorité des élus qui ont les femmes et l’argent, tout cela n’est qu’un savant dispositif de contrôle de nos vies, de nos pulsions, de nos émotions, de nos envies.

Libérés du poids de ne plus avoir à se comporter comme de « vrais hommes », les individus de sexe masculin pourraient arrêter de céder aux injonctions au dépassement de soi et à la domination pour se tourner contre ces puissants qui, hommes comme femmes, exploitent ces divisions, s’en pourlèchent et en profitent. Libérées du poids d’avoir à lutter contre leur infériorisation, n’ayant plus à démontrer leur féminité ou leurs compétences, les femmes pourraient les rejoindre et enfin faire cesser cette mascarade qui ne repose sur rien d’autre qu’une différence biologique tartinée de pression sociale.

Les conservateurs comme Zemmour, qui n’ont donc rien de subversif et qui ne servent qu’à la sauvegarde de cet état de fait, aiment répéter qu’au temps où l’homme dominait sans partage régnaient des valeurs de courage, de noblesse. Pourtant, qu’est-ce qui est le plus noble et courageux, ô preux chevaliers de la France d’antan ? Croire envers et contre tout en un mensonge avilissant pour la moitié de l’humanité, avec le soutien des élites économiques, des médias, des publicitaires ? Ou bien lutter au quotidien, à son travail, dans sa famille, dans sa vie intime, pour l’égalité entre les individus de notre société ?

Faire ça, ce n’est sans doute pas être de vrais hommes qui en ont, des couilles. C’est être de vrais humains, qui en ont, du courage.