Pourquoi il faut détester les riches

Pour ne plus se tromper de cible.

Il y a une « haine des riches en France ». C’est ce que disent les éditorialistes environ tous les six mois. Espérons qu’ils aient raison ! C’est tellement plus efficace que la haine de l’immigré ou la haine de « l’assisté » ! Peut-être que votre égal ou votre inférieur vous bouscule dans le métro ou vous a grillé la priorité à droite, mais c’est le riche qui détourne vos impôts, ferme vos industries et détruit peu à peu votre modèle social. Malheureusement, non content de dicter nos politiques, ils possèdent un monde médiatique qui favorise en nous le dégoût du semblable plutôt que la haine du puissant. De nombreux intermédiaires, notables et autres amoureux de l’ordre établi, soumis et admiratifs, nous incitent à les encenser. Le riche a pourtant mille fois plus de pouvoir sur l’intégralité de votre vie que n’importe quel autre pékin moyen qui peut, à la limite, vous la pourrir pendant quelques heures. Voici pourquoi il est temps de rétablir à sa juste valeur un sentiment des plus respectables : détester les riches.

Pourquoi les riches posent problème ? À cause de leur tronche ? Non. À cause de leur mode de vie ? Un peu, si l’on considère ce que les 10 % les plus riches polluent en voyages intercontinentaux et en grosses cylindrées. Mais c’est peu comparé au mode de production dévastateur dont ils sont les actionnaires et au pouvoir dont ils disposent. Si Messieurs Arnault et Pinault, grands patrons du CAC 40, veulent vivre dans le luxe, grand bien leur fasse. Mais hélas, on ne peut pas en rester là. Car leur fortune, leurs privilèges ne sont rendus possibles que par la relative pauvreté de la majorité de la population, avec ou sans la crise. En outre, si leur argent leur servait uniquement à s’acheter des Jaguar, ça irait. Mais non, ça leur permet de contrôler la presse, de payer des lobbyistes, d’influencer les politiques nationales et européennes plus que n’importe quel citoyen. Ce qui leur permet en retour d’assurer leurs intérêts financiers lesquels nécessitent que nos salaires restent bas. C’est pourquoi il leur est utile de contrôler les politiques relatives à la législation du travail. Ce qui pose donc problème, c’est que les riches sont plus puissants que vous et moi, qu’ils sont plus puissants que 90 % des électeurs de ce pays et de l’Union européenne, dans la même proportion.

Exemple de mécanisme de cette prise de pouvoir permanente : le 9 avril 2014, un rapport sur la force du lobby de la finance en Europe a été rendu public. Il a été réalisé par l’Observatoire des entreprises européennes et deux syndicats autrichiens. Intitulé « La Puissance de feu du lobby financier », il se base sur des données simples pour nous rappeler plusieurs vérités profondément dérangeantes. D’abord, l’industrie financière emploie 1 700 lobbyistes à Bruxelles, soit quatre fois plus que les fonctionnaires européens travaillant sur les questions de régulation financière. Ensuite, les rencontres entre lobbyistes de la finance et membres des institutions européennes sont sept fois plus nombreuses que celles entre ces officiels et les représentants des syndicats, ONG et associations de consommateurs. Et encore, nous précise le rapport, le décompte de ces rencontres est basé sur des données officielles qui répertorient participations à des commissions consultatives, réunions de travail et auditions diverses et variées. Pas de mention précise du nombre de restos, soirées et autres mondanités. Qu’est-ce que c’est au juste un lobbyiste ? Le principe de leur boulot est très simple : ces professionnels de la communication et de l’argumentation prennent contact avec des détenteurs du pouvoir et cherchent à les influencer en faveur du groupe privé ou public qui les a engagé. Avant le vote de telle ou telle loi, l’attribution de telle ou telle subvention, le lobbyiste se renseigne sur la composition de la commission compétente et tente d’influencer ses membres par tous les moyens possibles. Cette pratique est légale, et, à l’échelle de l’Union européenne, elle n’est encadrée que par l’inscription des cabinets de lobbying dans un registre et leur respect d’un « code de bonne conduite » : waouh ! La pratique s’est tellement institutionnalisée que tout le monde s’y est mis. Les régions françaises payent par exemple des lobbyistes à Bruxelles pour essayer d’obtenir des financements. Mais bizarrement, elles ont moins de moyens à ce niveau-là que les grandes banques.

Si l’on en croit ce rapport, les grands groupes ont donc une influence au moins sept fois plus importante sur la vie politique européenne que les organisations dites de la « société civile », qu’on médiatise forcément plus quand il s’agit d’inciter à sauver les bébés dauphins ou de libérer des otages, tâches tout à fait respectables mais qui n’affectent en rien le partage des richesses dans l’Union. On pourrait répliquer que ces 1 700 lobbyistes ne travaillent pas pour la même boîte. Certes, ils travaillent pour des centaines de banques, fonds de pensions, investisseurs institutionnels… Mais toutes ces entreprises, souvent en concurrence entre elles, ont en fin de course les mêmes intérêts : plus d’argent public pour les soutenir, moins de régulation qui les contraindraient à ne pas faire n’importe quoi. Le beurre, et l’argent du beurre. Elles ont aussi les mêmes dirigeants et actionnaires : les très riches. Et concrètement quel est le résultat sur votre vie ? Les banques pourront continuer à vous voler, les nuages de pollution continuer à se former à chaque fin d’hiver, pour la simple et bonne raison que toutes les décisions qui sont prises par les instances de régulation de Bruxelles ont cent fois plus à voir avec les bénéfices des très riches qu’avec votre santé ou votre emploi. Alors… On continue à maudire le voisin qui ne trie pas ses déchets ou on accuse les vrais responsables ?

Sauf qu’en France qui préfère parler du « profiteur » d’en bas que du parasite d’en haut ? Les grands médias. Mais prenons une journée médiatique lambda d’un Français lambda. Le matin, il peut lire dans les transports en commun le gratuit de Vincent Bolloré Direct Matin. Les sondages sur la popularité de Manuel Valls qu’il y trouve sont généralement réalisés par l’institut CSA, dont le même Bolloré est actionnaire à 100 %. Il peut aussi écouter Europe 1, la radio d’Arnaud Lagardère, ou RMC, celle du champion des médias, le millionnaire Alain Weill. Il pourra acheter pour sa pause déjeuner le journal Le Monde détenu par le trio de grands banquiers Mathieu Pigasse, Pierre Bergé et Xavier Niel. Ou bien le Figaro, possédé par Serge Dassault, ou encore Libération, détenu en partie par Édouard de Rothschild. S’il est plutôt magazine, il retrouvera les mêmes propriétaires : Lagardère pour Elle ou Paris-Match, Pigasse pour Les Inrocks, le même pour Le Nouvel Observateur. La presse économique alors ? Les Échos sont sous la coupe de Bernard Arnault, petite variation. Le soir, on peut retrouver les mêmes : Alain Weill pour BFM TV, « première chaîne d’info de France », Bolloré est membre du conseil de surveillance du groupe Vivendi qui possède Canal +, le champion du BTP Bouygues quant à lui possède TF1. En une journée, un citoyen français peut donc « s’informer » par le biais de quelques groupes appartenant à quatre ou cinq hommes d’affaires.

Pourquoi est-ce un énorme problème ? Tout comme les cabinets de lobbying, ces groupes sont concurrents au niveau économique mais convergents au niveau idéologique. Car leurs dirigeants sont tous situés du même côté de la barrière. Globalement, tous prônent la réduction des salaires et de toute forme de régulation pour leur permettre de s’affronter en toute tranquillité. Sur toutes les chaînes, le même point de vue domine. Non seulement sur le plan des mesures économiques préconisées en permanence, mais aussi sur l’image dégueulasse que ces journalistes donnent de votre voisin. Ces médias font tous porter les causes de la « décrépitude » du pays sur des comportements individuels, sur des petits groupes et jamais sur les riches. D’émissions ouvertement voyeuristes en faits divers, on nous impose (en nous faisant croire par la suite que c’était ce que « les gens veulent ») la description sordide des mœurs de nos égaux ou de nos inférieurs qui nous divertissent plus qu’elles ne nous concernent, plutôt que celle du pouvoir des riches, tellement plus emmerdante pour eux. Quand on parle d’eux, on nous offre le récit de leur parcours, plutôt que celui de leur domination, on décrit les villas et palais où ils vivent, plutôt que les usines ou les bureaux où ils exploitent.

Comme il n’y a aucun grand patron contre qui se heurter dans le métro, aucun trader contre qui crier « connard ! » par la fenêtre de sa voiture, ce n’est qu’à la télé qu’ils nous apparaissent, ou en photo papier glacé, avec la bonne lumière, la bonne poudre sur le museau. Tandis que nous croisons nos égaux tel qu’ils vivent, sous la lueur blafarde des néons, dans le silence gênant des ascenseurs, dans la torpeur impatiente des files d’attente. Pas de décor pour eux, pas de garde républicaine, sabre au clair avec tous les flonflons. À l’inverse, grâce aux médias, les riches se présentent à nous en majesté, selon leurs propres règles et sur leurs propres chaînes. N’est-ce pas réducteur de mettre tous « les riches » dans le même sac ? Il y en a des sympas non ?

Eh bien justement non. Les grands responsables du capitalisme agissent dans un sens qui, finalement, aboutit à la même chose. Leurs intérêts se rejoignent, quels que soient leurs styles. Là encore, journalistes et intermédiaires jouent au jeu des différences. Il y aurait d’un côté les gros patrons balourds à la Serge Dassault, ouvertement mafieux, mais que certains nous feront presque classer dans la catégorie barbouze ou « vrai mec qui en a ». Mais ouf, si élite il y a, elle est diversifiée ! On en veut pour preuve : de l’autre côté, les jeunes mecs sympas comme Matthieu Pigasse ou Xavier Niel, héritiers ou jeunes entrepreneurs (ça veut aussi dire héritier mais d’un moins gros capital). 1. Ces types sont « cools » parce qu’ils s’intéressent à l’art contemporain et préfèrent les vernissages aux courses hippiques. 2. Ces types sont « de gauche » parce que sur les questions de société, ils sont super progressistes. Par exemple, ils soutiennent le mariage gay. C’est très bien d’être de gauche sur les questions « sociétales », l’avantage c’est que ça ne coûte rien, contrairement à être de gauche tout court. Aucune conséquence sur le salaire de ses employés, aucune conséquence sur son niveau d’imposition. De gauche ? Mathieu Pigasse a conseillé Ségolène Royal, il soutient le PS. Ah… mais on me dit que le PS n’est pas de gauche. 3. Ces types ont la top classe parce qu’ils investissent dans des secteurs hypes. À l’heure du réchauffement climatique et des Droits de l’Homme, construire des avions comme Lagardère ou vendre des armes comme Dassault ce n’est pas très « éco-responsable ». Tandis que Xavier Niel, lui, fait dans l’Internet : c’est indolore et c’est joli. En plus, il se présente comme un fournisseur différent, avec des publicités marrantes et des offres alléchantes. Qu’importe si les centres de maintenance de Free et ses centrales d’appels font bosser à salaire dérisoire des employés à bas coût, ça ne se voit pas ! Au contraire, les vieux industriels n’ont pas soigné leur image. Incapables d’avoir l’air jeune et frais, ils se grillent dans de grossières machinations politiques à droite. Ils y laissent peut-être un peu de leur image auprès des bien-pensants, mais n’y laissent sinon pas une plume. Tandis que des gens comme Niel et Pigasse se contentent de financer les Think Tank du PS comme la fondation Jean-Jaurès (dont Pigasse est membre éminent). Pourquoi ? Pour leur faire pondre de rondouillettes notes sur l’innovation et la « compétitivité » et ainsi avoir l’air cool et de gauche sans ne rien devoir partager, et en amplifiant les politiques qui favorisent leurs intérêts.

Car, à votre avis, que disent les riches de gauche comme de droite, de vous et de vos égaux ? Généralement que vous avez une fâcheuse tendance à être beaufs et racistes, mais que si on vous explique les réformes libérales, vous finirez par les comprendre. Le peuple que le riche de gauche aime, ce n’est pas le vôtre. La misère devant laquelle il s’indigne, c’est une belle misère internationale, celle des favelas (moins à l’approche de la Coupe du monde) et celle des moines tibétains (moins depuis que la Chine c’est la nouvelle terre d’opportunités). « Ouvert sur le monde », le riche de gauche est un citoyen européen et un citoyen du monde : vous, vous pouvez crever. Bref, penser que parmi les riches, il y a le choix et qu’ils ne vont pas tous dans le même sens, c’est se laisser prendre à la fable de modernisation de l’élite : celle qui opposerait des « patrons » (vilains, pas beaux et ringards) aux « entrepreneurs » (gentils, frais et technologiques).

Qui est responsable de ce qui nous arrive ? Les politiques, les médias et les grands patrons nous disent que c’est nous. Parce que nous vivrions au-dessus de nos moyens. Parce que nous ne serions pas assez allemands, pas assez suédois, pas assez innovants, pas assez travailleurs et trop tricheurs. Si on suit cette rhétorique (et à force de répétition, elle fait son chemin dans le discours de pas mal de gens), on trouvera toujours un exemple autour de nous. Un profiteur des APL, un étudiant boursier qui a « oublié » de déclarer les revenus d’un de ses parents, un commerçant qui préfère qu’on le paye en liquide, un artisan dont le devis fait des petits. C’est sûr, ça existe. Mais c’est quoi l’impact de ces petits détournements individuels sur notre sort commun et notre existence individuelle ? Il est d’un point de vue global négligeable comparé à ce que les pratiquants de la fraude fiscale (les plus riches) coûtent à la société : entre cinq et dix fois plus que la fraude aux allocs tant décriée. Mais il n’y a pas que ça. Tandis que votre « gros con de beau-frère » n’a d’autre impact sur la vie de ce pays que celui de soupirer devant la télé ou de dire « ta gueule » à la radio quand Manuel Valls s’y exprime, n’importe quel grand patron de ce pays a pu, lui, dîner avec Manuel Valls et faire passer son analyse politique sur Manuel Valls dans des journaux lus par des centaines de milliers de personnes. La différence est donc de taille.

Pourquoi nous échappe-t-elle trop souvent ? Peut-être parce qu’en France, la distance géographique entre classes sociales est de plus en forte : rares sont désormais les gens aux revenus moyens ou modestes qui ont des riches comme voisins. Encore plus rares sont les ouvriers qui, de retour du travail, aperçoivent encore au loin le toit de la luxueuse demeure de leur patron. À Paris, en particulier, les riches sont entre eux, à l’abri des regards. Pour leurs vacances, ils prennent l’avion ou le TGV qui traverse tout le pays en un sifflement et déverse sa clientèle fortunée dans des villes balnéaires ou des stations de ski qui ne sont que des antennes de Paris et Neuilly. Bon débarras ? Pas forcément, parce que l’effet pervers de cet éloignement, c’est que nombreux sont ceux qui préfèrent cracher sur l’assisté d’en bas, plutôt que sur l’énorme parasite d’en haut. Nos haines quotidiennes sont plus souvent dirigées vers nos égaux et nos subalternes que vers ceux qui nous dominent. Les médias en font leurs choux gras, tandis que leurs actionnaires s’en frottent les mains : entretuez-vous, votez FN, maudissez votre belle-mère, écoutez Zemmour ; pendant ce temps ils en profitent et vous méprisent royalement.

Quand ça va mal, n’accusons donc pas le voisin, accusons le riche. Stigmatisons le parasite financier, le fraudeur banquier, le glandeur rentier et le patron qui se croit tout permis. Car ne devrait-on pas trouver complètement insupportable le fait que ces types, gros ou minces, « de gauche » ou de droite, fassent votre télé, vos journaux, lesquels vous donnent une sale image de vous-même et de vos semblables tandis qu’ils transforment en héros modernes les véritables sangsues qu’ils sont ? Qu’ils s’adressent à nos concitoyens et à nos politiques mille fois plus souvent que vous ne pourrez jamais le faire ? Qu’un rot de leur part ait plus d’impact sur la réglementation européenne qui va peser sur votre consommation, votre salaire, vos lois, que la moindre de vos lettres à « monsieur le député » ou, plus encore, de vos bulletins de vote ?

Détester les riches, dans un pays qui est accablé par le chômage et qui subit l’omniprésence d’un parti raciste, ce n’est donc pas être aigri ou envieux. C’est l’une des voies pour permettre à la majorité de redresser la tête, de cesser de se diviser et de se détester. C’est bien plus puissant que de traiter l’électeur FN de con ou de distribuer des badges contre la méchanceté et l’intolérance. Bien plus efficace que de vouloir virer les immigrés ou faire son compost. Bien plus humain que de financer des ONG internationales pour se donner bonne conscience.

DETESTER LES RICHES C’EST PEUT-ÊTRE, PLUS QUE JAMAIS, AIMER L’HUMANITÉ