Permis de tuer : Enquête sur la lutte du grand patronat contre la santé au travail - FRUSTRATION

Permis de tuer : Enquête sur la lutte du grand patronat contre la santé au travail

La santé, que l’on présente souvent comme faisant partie de la sphère personnelle ou de l’intimité, est pourtant largement impactée par une vie au travail que l’économie capitaliste a rendu dangereuse et pathogène. Si, du moins en France, les coups de grisou font partie du passé, de nouveaux travaux pénibles apparaissent et les cas de cancers se multiplient. L’espérance de vie des ouvriers est encore de six ans inférieure à celle des cadres. De nouvelles maladies directement causéees par les méthodes contemporaines d’organisation du travail sont identifiées, à l’image du syndrome d’épuisement professionnel, ou burn-out, longtemps cantonné aux cabinets des psys. Le patronat ne s’en émeut guère. Il faut dire que depuis la révolution industrielle, la lutte des classes est avant tout une lutte pour la reconnaissance de la souffrance au travail. Tout au long du xxe siècle, à travers de grandes conquêtes comme l’indemnisation automatique des accidents du travail, l’établissement de la médecine du travail ou la mise en place des Comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT), le mouvement ouvrier a œuvré pour que les travailleurs ne meurent plus dans l’exercice de leurs fonctions, et que la responsabilité des employeurs soit systématiquement engagée si tel était le cas. Face à ces avancées, la grande bourgeoisie économique a aussitôt entamé un minutieux travail de termites consistant à ronger ces conquêtes et à retirer aux travailleurs leur droit de regard sur leur propre santé ; ce mouvement s’est intensifié au cours de la dernière année. La loi El Khomri du 8 août 2016 et les ordonnances Macron du 22 septembre 2017 ont exaucé nombre de ses vœux. Ce n’est pas un vain mot de dire que depuis le 1er janvier , Macron a réussi en un temps record à rendre à l’économie capitaliste son permis de tuer.

 

1906. Le drame de Courrières : 1 099 ouvriers tués pour que la machine ne s’arrête pas

Le 7 mars 1906, un feu éclate dans la galerie abandonnée d’une des grandes fosses de la compagnie des mines de Courrières. Le délégué minier Pierre Simon, élu parmi ses camarades, demande à ce que que personne ne descende tant que l’incendie n’est pas maîtrisé. À une époque où le charbon alimente le trafic ferroviaire, le chauffage urbain et l’industrie, cette exploitation située non loin de Lens dans le Pas-de-Calais est une mine d’or pour ses propriétaires. Pour cette raison sans doute, le délégué n’est pas écouté lorsqu’il préconise l’arrêt du travail dans la fosse. Pourquoi le serait-il ? Il n’a aucun pouvoir, son mandat lui donnant un rôle purement consultatif, et il n’existe ni délégués syndicaux ni autre forme d’instance pour l’aider à faire entendre raison à ses patrons. Plutôt que d’inonder la galerie, ce qui suppose d’interrompre le travail, ces derniers organisent la mise en place hâtive et confuse d’un mur pour contenir les flammes. Le 10 mars, aux alentours de 6 heures du matin, le mur explose et la flamme parcourt en un instant les 110 kilomètres de galeries de la fosse. Environ 1 800 mineurs étaient descendus à la mine ce matin-là ; plus d’un millier furent piégés.

La suite de l’histoire en dit plus encore sur l’absence de considération pour la vie des travailleurs, qui prévalait à l’époque dans les classes possédantes : les recherches de survivants furent abandonnées au bout de 4 jours, et les veuves vivant dans les corons mis à disposition par la compagnie en furent expulsées afin que leurs maisons puissent accueillir le nouveau contingent de main-d’œuvre qui viendrait remplacer le précédent. 30 jours plus tard, 14 survivants remontèrent à la surface par leurs propres moyens, démontrant à la population que la compagnie n’avait pas abandonné faute d’espoir mais faute de volonté.

Le mouvement social qui s’ensuivit fut violent, acharné et déboucha sur l’obtention pour l’ensemble des travailleurs de l’industrie de l’instauration d’un jour de repos hebdomadaire obligatoire[1]. Aucune grève cependant ne ramena les 1 099 ouvriers qui trouvèrent la mort ce 10 mars 1906 et les jours qui suivirent, asphyxiés et écrasés dans des galeries, et avec la bénédiction d’un patronat prêt à les sacrifier dans la poursuite de sa production.

Ces événements constituèrent une prise de conscience pour les ouvriers et leurs représentants, mais aussi pour l’ensemble de la population[2] : la santé et la sécurité devaient être extraites des griffes d’un capital sourd à ces préoccupations, comme l’ont démontré les propriétaires des mines de Courrières.

 

1898-1981. La lente prise en compte de la santé au travail

Les règles relatives à la santé et à la sécurité des travailleurs sont le fruit d’une évolution historique au long cours, secouée par des drames industriels à répétition, dont Courrières fut le plus violent, rythmée par une classe ouvrière conquérante et édictée au fil des lois par un appareil étatique soucieux de préserver la paix publique. Rétrospectivement, on peut dire que la thématique de la santé et de la sécurité au travail recouvre deux grandes problématiques entrelacées : réparer et prévenir.

La préoccupation sociale des premières lois relatives à la santé au travail est toute relative. En 1840, le docteur Louis-René Villermé remit un rapport au gouvernement rendant compte de l’état des ouvriers des manufactures à travers tout le pays. On y découvrit alors la brutalité inouïe de la première période industrielle[3]. Jetés dans les rouages des machines dès leur plus jeune âge, les travailleurs réduits à l’état d’objets s’en trouvaient très tôt rompus par plus de quinze heures d’ouvrage quotidien, broyés par la dureté du labeur et l’absence de repos. Ainsi, il apparut aux pouvoirs publics qu’une trop faible proportion d’entre eux étaient, à leur majorité, à même de manier une carabine pour repousser l’ennemi au-delà du Rhin. Le capitalisme dévorait les soldats du Royaume ; cette inquiétude liée aux besoins militaires suscita une prise de conscience relative aux travailleurs, et motiva l’élaboration des premières lois sociales. Ainsi commença l’interventionnisme étatique.

Les règles relatives à ce que l’on appela alors « l’hygiène et la moralité » des travailleurs portèrent en premier lieu sur la limitation de la journée de travail des enfants et des femmes dans l’industrie. En outre, si leur contenu était léger, rien ne permettait de vérifier l’effectivité de l’application des textes dans l’enceinte de l’usine, si bien qu’ils demeurèrent lettre morte. Seule la création du corps administratif de l’inspection du travail, en 1892, permit de freiner le despotisme des propriétaires d’industrie et organisa un début de contrôle.

La loi du 9 avril 1898 impulsa une logique nouvelle. En donnant droit à une indemnisation automatique par l’employeur en cas d’accident d’un travailleur sur le lieu et temps de travail, la loi força les maîtres des forges et les propriétaires des manufactures à considérer l’atteinte à la santé du travailleur non plus comme une fatalité, mais comme un risque inhérent à l’activité productive, susceptible de générer un coût voire des sanctions et devant de ce fait être réduit. Au-delà de l’utilisation des machines, l’organisation du travail et la conception-même du travail entamèrent ainsi une lente évolution.

Une dense réglementation technique s’est peu à peu développée au cours du xxe siècle dans l’objet de prévenir les risques professionnels. La création de l’Organisation internationale du travail (OIT) dans le traité de Versailles en 1919 eut pour vocation d’instituer cette dynamique au niveau mondial. L’OIT n’a cessé depuis de soumettre à ratification des conventions, alliant simultanément la norme générale (la limitation du temps de travail en 1919) et la norme technique (la prohibition des allumettes au soufre blanc, la même année).

À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, un processus révolutionnaire s’engage, donnant naissance à une vaste réforme constitutionnelle et à la mise en place du régime général de la Sécurité sociale. Ce fut aussi l’occasion d’un approfondissement considérable de la prévention des risques. De nouvelles instances furent créées à différentes échelles, telles que l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS) au niveau national, ou dans l’entreprise, le comité d’hygiène et de sécurité (CHS), en même temps que la médecine du travail faisait irruption dans le paysage social.

Fruit de près de deux siècles d’évolution, ce maillage législatif et réglementaire complexe a fait peser sur tous les acteurs de l’entreprise, à des degrés différents, des séries d’obligations ayant pour finalité de limiter les risques d’accidents ou de maladies liées à l’exercice d’une activité professionnelle. Cependant, il est vite apparu que la capacité des travailleurs eux-mêmes à identifier et à dénoncer les risques constituait l’outil de prévention le plus efficace. Aussi, en même temps qu’apparaissent les délégués d’usine à la fin du xixe siècle, se développait la pratique du « contrôle ouvrier[4] » (notamment dans le secteur des mines suite à la loi du 8 juillet 1890), permettant aux travailleurs de contrôler les actes de la direction, et notamment en vérifiant l’exactitude des procès-verbaux des accidents du travail qui faisaient alors régulièrement l’objet de fraudes.

Le pouvoir de contrôle se renforce peu à peu, notamment après Courrières, et cette pratique sera institutionnalisée et approfondie en 1981 avec la création des comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) dans les entreprises de plus de 50 salariés. Dans sa mission de prévention des risques, celui-ci disposait ainsi de larges pouvoirs d’inspection et d’enquête, au cours desquelles pouvaient intervenir des experts, et donnant lieu à des avis consultatifs. Le CHSCT a constitué pendant trente ans une vigie susceptible de produire rapports et expertises (à la charge de l’entreprise) sur les risques au travail. C’est par exemple le CHSCT de Lidl qui, le premier, a alerté sur les risques psychologiques de l’utilisation de casques à commande vocale par les magasiniers du groupe allemand (une intelligence artificielle leur dictant quoi faire, où aller, combien de cartons porter, sans possibilité de répondre ou de dire non) avant que les journalistes de « Cash Investigation » ne s’y penchent[5]. Ce sont aussi les élus de CHSCT des différents sites d’Orange qui ont alerté contre les méthodes de management toxiques de l’ex-France Télécom, ayant provoqué une vague de suicides et la reconnaissance d’un harcèlement moral systématisé. Le CHSCT était devenu une instance incontournable dans la prévention et la détection des risques au travail, au point de faire évoluer la conception même de santé au travail : d’une simple absence d’accident ou de maladie, la « santé au travail » a peu à peu été érigée en droit, requérant une intervention active de l’employeur.

 

Les années 2000-2010. Les drames au Bangladesh, les cancers en France

 Dans l’imaginaire collectif et dans l’esprit des partisans de la déréglementation du droit du travail, le récit de Courrières appartient à un temps définitivement révolu. Certes, de telles catastrophes arrivent parfois, comme ce fut par exemple le cas à Dacca le 24 avril 2013, lorsque l’immeuble Rana Plaza où se trouvaient les ateliers de textile s’est subitement effondré en tuant plus de mille ouvrières et ouvriers ; mais elles semblent être le fait de pays lointains et reculés, où les ouvriers ne sont pas parvenus à exiger une hausse des standards et où la responsabilité des donneurs d’ordre est systématiquement écartée. Pourtant, force est de constater que ce sont encore des entreprises françaises et européennes qui provoquent la mort des travailleurs. Au Rana Plaza par exemple, celles et ceux qui ont été tués, malgré leurs avertissements qui, comme à Courrières, furent ignorés par la direction, travaillaient pour des sous-traitants de marques telles que Auchan ou Kiabi. Le capitalisme n’a pas abandonné son instinct meurtrier : il a su mieux le dissimuler[6].

Pas plus qu’ailleurs, les drames industriels n’ont disparu en France. Le drame de l’amiante, qui a donné lieu à une série d’arrêts notoires de la Cour de cassation en 2002, en témoigne. Des centaines de milliers de salariés furent exposés à cette matière nocive, dont la dangerosité a longtemps été dissimulée par les entreprises, avec la complicité des pouvoirs publics. Selon un rapport du Sénat de 2005, 35 000 personnes sont déjà mortes du fait de l’exposition à l’amiante, et jusqu’à 100 00 autres seraient susceptibles d’en mourir d’ici à 2030 : l’affaire est donc loin d’être bouclée. Outre les drames industriels, 500 personnes en moyenne meurent chaque année sur leur lieu de travail en France. Les trois secteurs les plus concernés sont la construction, les transports et l’agriculture, dans un ordre qui varie selon les années. Il faut encore ajouter à cela les décès faisant suite à une maladie professionnelle, c’est-à-dire une pathologie causée directement par l’exercice de l’activité professionnelle.

 

1997-2016. La sous-estimation des maladies professionnelles : ce n’est pas le travail qui vous tue, c’est votre mode de vie

Le patronat s’est engagé dans une lutte féroce pour empêcher la reconnaissance de maladies professionnelles et se dédouaner de la survenance des accidents du travail. Cette préoccupation est d’ordre financière : la branche de la Sécurité sociale chargée de l’indemnisation des accidents du travail et des maladies professionnelles (la branche dite « AT-MP ») est financée exclusivement par les entreprises, via des cotisations patronales, selon le secteur dans lequel elle se situe (les cotisations sont plus élevées dans les secteurs à risques) mais aussi, et c’est là que le bât blesse, pour les finances d’une entreprise, en fonction du coût pour le régime AT-MP des accidents et maladies du travail qu’elle a occasionnés.

Ce mode de calcul, ayant vocation à inciter les les chefs d’entreprise à adopter des normes sanitaires contraignantes, produit chez certains l’effet inverse : ils font tout pour camoufler les accidents et sous-déclarer les maladies de façon à ne pas devoir payer davantage. Un exemple récent et particulièrement symptomatique est le cas de deux ex-salariés de la coopérative agricole bretonne Triskalia qui se battent depuis plus d’un an pour la reconnaissance du caractère professionnel de leur maladie. Exposés à des pesticides sur leur lieu de travail pendant plusieurs années, ils sont devenus hyper-sensibles aux odeurs et souffrent de diverses affections pulmonaires et oculaires. Cette reconnaissance représente un prix élevé pour leur employeur, ainsi que la Mutualité sociale agricole, la caisse de sécurité sociale des agriculteurs. Le combat qu’ils mènent est semblable à beaucoup d’autres, dans les secteurs ou des facteurs de risques entiers sont ignorés, et où les malades doivent traverser des années de procédures judiciaires pour obtenir gain de cause.

C’est sans doute à cause de la lenteur des reconnaissances que la sous-estimation des accidents et des maladies d’origine professionnelle ne cesse d’augmenter : en 1997, la loi annuelle de financement de la Sécurité sociale a mis en place une commission chargée, tous les trois ans, d’évaluer le montant de cette sous-estimation, au départ pour des raisons purement comptable. Le problème est que la branche maladie de la Sécurité sociale rembourse et indemnise chaque année des milliers de personnes qui auraient dû l’être par la branche AT-MP si l’origine de leur pathologie ou accident avait été reconnue comme professionnelle. Grâce à cette commission, la Sécurité sociale peut organiser un transfert de fonds pour que la branche AT-MP rende à la branche maladie ce qu’elle lui doit. Les rapports de cette commission sont édifiants : depuis sa création, le phénomène de sous-estimation continue de prendre de l’ampleur, principalement en raison des cancers, qu’on n’attribue pas assez au travail et trop souvent à des comportement individuels (la cigarette, l’alimentation, etc.). Pour expliquer cette augmentation constante, la commission proposait, dans son rapport de 2014, plusieurs explications : « Méconnaissance par la victime de ses droits ou de l’origine professionnelle de son affection, appréhensions du salarié au regard de l’emploi, de la complexité de la procédure ou du caractère forfaitaire de la prise en charge, pressions de certains employeurs sur les salariés afin d’éviter la déclaration, insuffisante formation et information des médecins, manque d’effectifs des médecins du travail ». Mais absolument rien n’a été fait pour enrayer le phénomène, bien au contraire.

 

1er octobre 2017. La victoire du MEDEF contre le compte pénibilité

Le grand patronat, par le biais de ses organisations comme le MEDEF ou la CPME, veille surtout à ce que le moins de lien possible soit fait entre des pathologies et le monde du travail. Dans ce combat, il a remporté une belle victoire avec l’une des ordonnances réformant le Code du travail, conçu par Macron et sa ministre du Travail durant l’été : la fin du compte pénibilité et la réduction de la liste des facteurs de risques.

Revenons un peu en arrière : en 2010, la droite au pouvoir enclenche un processus d’augmentation de l’âge de départ à la retraite. Soi-disant parce que l’espérance de vie augmentait (depuis, elle a légèrement diminué), il était nécessaire de faire partir les gens plus tard. Arrivé au pouvoir en 2012, le Parti socialiste, qui avait dans un premier temps critiqué l’ensemble de la réforme, a décidé d’en supprimer les effets uniquement pour les travailleurs les plus exposés à ce que le gouvernement de l’époque a nommé « la pénibilité ». C’est ainsi qu’a été créé le compte individuel pénibilité en 2014 : les personnes exposées à un ou plusieurs risques professionnels de nature à avoir « des conséquences durables, identifiables et irréversibles sur la santé » peuvent partir plus tôt à la retraite, pour raccourcir leur durée d’exposition et limiter les menaces sur leur santé. L’idée, assez timide, était de créer des dérogations pour des gens aux postes pénibles, et une liste de 10 critères avait été établie : le travail en milieu hyperbare (dans les tunnels, sous l’eau…), travail de nuit, « travail en équipe successives alternantes » (les fameux 3 x 8), travail répétitif (caissières, ouvriers à la chaîne, etc.), mais aussi la manutention manuelle des charges, les postures pénibles ou positions forcées des articulations (les routiers par exemple), les vibrations mécaniques, les agents chimiques dangereux, y compris poussières et fumées, les températures extrêmes et le bruit. Dix expositions différentes dont un peu de bon sens permettent de comprendre en quoi elles contribuent à détruire l’organisme.

Le compte individuel pénibilité se situait dans la droite ligne de la vision contemporaine de la santé au travail : ce serait un problème « individuel », comme son nom l’indique, et il faudrait regarder les choses « au cas par cas » sans se poser la question de la multiplication globale des cancers et de l’évolution inquiétante de l’organisation du travail, qui fait des salariés français les plus productifs d’Europe, mais à quel prix ? Le compte pénibilité ne posait pas ces questions, mais il avait le mérite de concerner potentiellement des millions de salariés : rien que l’exposition à au moins un agent chimique cancérogène concernant par exemple plus de 260 000 personnes en France. Aussi ce nouveau dispositif posait problème à la frange radicale du patronat qu’est le MEDEF, qui criait à une réforme inapplicable car « trop complexe » mais aussi aux fondations qui lui sont proches. En novembre 2014, les membres du comité directeur de l’Institut Montaigne, « think tank » libéral, publiaient une tribune dans Les Échos intitulée : « La pénibilité ou comment stigmatiser le travail ».

Rien d’étonnant, puisque les uns produisent les éléments de langage des autres, à ce que Macron, candidat prodigue de toute la grande bourgeoisie libérale, déclare lors de la présentation de son programme au MEDEF en mars dernier : « Je n’aime pas le mot de pénibilité, car il induit que le travail est une douleur ». C’est à cette occasion qu’il a annoncé la fin du compte pénibilité, en lançant une ode au travail car « c’est l’émancipation, c’est ce qui vous donne une place ». Grand prince, l’ancien banquier de Rothschild et millionnaire de son état avait ajouté : « Après, il y a des tâches qui sont pénibles mais il ne faut pas tout écraser derrière ça ».

Une fois élu, la suppression du compte pénibilité a été la première mesure du président Macron. Dans une des ordonnances, élaborée « en urgence » durant l’été et entrée en vigueur dès le 1er octobre dernier (le Parlement l’aura ratifiée fin novembre), ce dispositif est remplacé par un « compte professionnel de prévention » d’une tout autre nature : pour partir à la retraite, il faut déjà qu’une maladie professionnelle soit détectée, mais comme la loi El Khomri a mis fin aux visites médicales, on se demande bien comment cela sera possible.

Ensuite, ce compte de prévention (on se demande bien ce qu’il prévient du coup) ne prend plus en compte quatre des critères de pénibilité (mot qu’on n’a plus le droit de prononcer) : le port de charges lourdes, les postures pénibles, les vibrations et les expositions à des agents chimiques dangereux ne sont plus considérés comme des risques…

Quel argument la ministre du Travail a-t-elle trouvé pour justifier un recul aussi aberrant ? C’était « bien trop complexe » de prendre en compte ces risques, car cela impliquait de faire une fiche par poste exposé et de la communiquer à la Sécurité sociale, et ça c’était beaucoup trop de paperasse, « notamment pour les PME ». Début août, Le Canard enchaîné balayait cette explication, s’appuyant précisément sur ce qu’en disaient les PME (que le gouvernement et le grand patronat citent toujours sans leur donner la parole), souvent favorables au dispositif : « C’est notamment l’avis de la fédération des distributeurs de boissons, composée essentiellement de petits patrons, qui se targue d’avoir réussi à “définir l’exposition de ses salariés sans avoir à établir une mesure détaillée poste par poste”. Elle insiste sur le fait que le système a été pensé avec les syndicats pour fonctionner aussi dans les toutes petites boîtes. Et protéger les salariés qui portent des charges considérables[1]. »

Et si le vrai problème était ailleurs ? Un syndicaliste cité par le Canard du même jour propose une toute autre explication que la fameuse peur de la « paperasserie » : « Depuis l’affaire de l’amiante, les employeurs ont une sainte trouille que des retraités, tombés malades après avoir inhalé des substances nocives, se retournent contre leurs anciens patrons ». La fin des critères est une façon d’effacer les traces et de poursuivre la grande œuvre patronale de sous-estimation des maladies professionnelles. Il faut dire qu’avec un ancien du MEDEF au côté de la ministre du Travail, le grand patronat le plus rétrograde se savait bien défendu.

 

1er janvier 2018. 

La deuxième ordonnance prise par le gouvernement est entrée en vigueur le 1er janvier 2018. Elle est nommée, sans rire, « relative à la nouvelle organisation du dialogue social et économique dans l’entreprise et favorisant l’exercice et la valorisation des responsabilités syndicales » et réduit considérablement la capacité de négociation et de résistance des salariés français. Cela passe par une mesure simple : actuellement, dans les entreprises de plus de 50 salariés, il existe 3 instances représentatives du personnel. Ce sont des groupements de personnes élues par les salariés avec des missions différentes. Les délégués du personnel (DP) sont chargés du travail de proximité, ils font remonter les doléances ou négocient au niveau le plus bas. Le Comité d’entreprise (CE), connu pour les activités culturelles qu’il organise dans l’entreprise, est aussi l’organisme qui peut mener des enquêtes et des expertises sur la situation économique de l’entreprise, par exemple quand un projet de plan social est annoncé. Le Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) est l’instance chargée de la prévention des risques et de la santé des salariés et dont nous avons parlé en ouverture de cette enquête.

L’ordonnance numéro 2 fusionne ces trois instances en une seule, le Comité social et économique (CSE), qui reprend toutes les prérogatives, mais avec moins de moyens et moins de représentants. Alors que l’entreprise devait financer l’intégralité des expertises commandées par le CHSCT, le CSE devra en financer lui-même 20 %, pris sur l’ancien budget du CE. C’est un peu technique, mais concrètement on demande à moins de gens d’en faire autant et avec moins de moyens. Pire, on détruit la spécialisation des élus CHSCT, qui devraient aussi s’occuper de gestion économique. Or, si les deux missions étaient distinctes, c’était pour une raison : afin que les élus du personnel chargés de la santé et des risques ne mêlent jamais leurs considérations à des questions financières, par exemple. Que vont être les élus du CSE ? À la fois des élus de proximité, des élus de gestion et des élus de prévention des risques ? C’est un peu comme si l’on fusionnait le ministère des Finances avec ceux du Travail et de la Santé, du moins si l’on estime que grâce à ces instances, l’entreprise était une petite république, ce dont on peut évidemment douter. Mais plus d’erreur possible : le CSE, interlocuteur isolé face à la direction, ne sera plus la vigie sanitaire que le CHSCT était.

En trente ans, la bourgeoisie économique qui règne sur la France et infiltre de plus en plus étroitement ses gouvernements a réussi à détruire un à un les vecteurs de détection des risques et de politisation de la santé au travail : comme les entreprises qui utilisaient de l’amiante dans les années 1970-1980, elle réussit à faire croire que des pathologies comme le burn-out sont des problèmes personnels, à ramener ces problèmes sociaux à la sphère privée et à imposer l’idée que les cancers et les maladies du cœur sont des pathologies individuelles, et qu’il suffirait de « manger cinq fruits et légumes par jours » et d’arrêter de fumer pour s’en débarrasser.

On peut craindre que notre inculture collective face aux maladies professionnelles augmente, car il n’y a désormais plus de visite avec un médecin du travail et de CHSCT pour nous dire de quoi nous souffrons et à quels risques nous sommes exposés.

Des gens souffrent de cancers, d’autres meurent sur la route car leur cœur s’est arrêté, d’autres encore auront le dos brisé, et s’il viendra certainement à l’esprit de leur entourage que c’est bien « ce foutu boulot de nuit » qui les a tués, la société reconnaît de moins en moins le lien entre travail et souffrance. Les veufs et les veuves reçoivent le solde tout compte, les enfants apprennent à « vivre avec ça », et l’employeur envoie au mieux une couronne de fleurs pour les funérailles. Les actionnaires n’en entendront pas plus parler que des suicides que provoquent les plans sociaux destinés à faire augmenter le cours de leurs actions. Quand le président de la République lui-même nie la dangerosité du travail contemporain, quand le gouvernement va jusqu’à retirer l’exposition à des agents chimiques dangereux de la liste des postes à risques, peut-on espérer que les choses s’arrangent d’elles-mêmes ?

Se souvenir de tout ce que nous avons perdu et penser à tout ce que nous pouvons rétablir, et établir, sont de beaux projets pour celles et ceux, victimes ou en bonne santé, ouvriers exposés à la souffrance physique ou cadres à la souffrance psychique, celles et ceux qui veulent que la santé ne soit pas une affaire personnelle mais un combat collectif.



[1] Le Canard enchaîné du 2 août 2017.

[1] Le récit de la catastrophe et de ses conséquences sociales, accompagnées de photographies d’époque, est contenu dans le livre de Anne Steiner, Le Temps des révoltes, paru en 2015 aux éditions L’Échappée. On y apprend beaucoup sur ces luttes sociales que l’histoire de la « République Une et Indivisible » a tenté de faire oublier.

[2] La catastrophe a tant marqué les esprits français qu’elle a modifié la langue : après 1906, pour parler des gens qui survivaient à une tragédie quelconque, on a utilisé le terme picard « rescapé » en lieu et place du mot « réchappé », alors en vigueur dans le vocabulaire national.

[3] Pour une étude approfondie : Jacques Le Goff, Du silence à la parole, Presses Universitaires de Rennes, 2004.

[4] Jean-Pierre Le Crom, L’Introuvable Démocratie salariale, Syllepse, 2003.

[5] « Travail : ton univers impitoyable », reportage diffusé le 26 septembre 2017 dans « Cash Investigation » sur France 2, faisant état de la condition des salariés des entrepôts de l’entreprise Lidl ainsi que des pratiques de répression syndicale de l’entreprise Free.

[6] En 2002, la première étude réalisée au niveau mondial par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur les causes de mort violente, et intitulée Rapport mondial sur la violence et la santé, a montré que les crimes que mettent en scène les séries télé sont une cause bien moins répandue que le travail, qui est à l’origine de 57 % des décès. Les morts à cause de la guerre représentent 8 % du total. Pourtant quand on pense à la « souffrance dans le monde » c’est d’abord l’image de bombardements qui nous vient à l’esprit, et c’est souvent contre eux qu’on s’indigne d’abord. La mort par homicide représente quant à elle 14 % des décès : le vrai tueur en série au niveau mondial, c’est le travail.

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