Passer de l’économie capitaliste à l’économie coopérative

démocratiqueLes défenseurs de la compétitivité et des politiques de réduction des droits des salariés s’appuient sur le fait qu’il n’y aurait qu’un seul modèle économique qui imposerait donc une seule bonne solution. Or, ce n’est pas le cas : l’alternative existe déjà, c’est l’économie coopérative, celle où la finalité des entreprises change: il ne s’agit plus de générer du profit pour des personnes et institutions extérieures mais d’assurer les revenus et les conditions de travail des salariés, devenus patrons. Nous exposons ici toutes les heureuses conséquences d’un tel changement, aussi du point de vue social que du point de vue de l’efficacité économique, dont les libéraux n’ont décidément pas le monopole. Ce qui suit est issu de notre n°3 « Pour l’économie démocratique ».

La voie qui est souvent opposée au capitalisme libéral est la solution étatique. Cela consiste à nationaliser les entreprises, en faire des administrations publiques. Si nous nous accordons à dire que certaines règles de consultation et d’avancement hiérarchique dans la fonction publique sont moins monarchiques que celles du secteur privé, notre confiance en l’État pour gérer l’économie a ses limites. Certains secteurs stratégiques comme l’énergie, les services publics et la sécurité doivent rester entre ses mains, mais nous voyons mal l’intérêt de passer des rois-entrepreneurs aux rois-technocrates. Un Louis Gallois à la tête de chaque entreprise ? Non merci ! Des énarques pour nous apprendre comment travailler ? Peut-être pas. À la tête du secteur public, les hauts-fonctionnaires savent eux aussi être des souverains sans pitié. Le secteur public compte ainsi une part nettement plus importante de contrats précaires que le privé, car l’État s’arroge visiblement des dérogations morales vis-à-vis du droit du travail. Enfin, les expériences historiques en la matière nous laissent plus que sceptiques.

Plutôt que de réguler ou de moraliser le capitalisme financier, de le remettre dans les mains de papas entrepreneurs bienveillants ou de jeunes héritiers fringants de grandes familles, ou encore de le confier à un État omnipotent et rempli de hauts fonctionnaires formatés et pantouflards, nous pensons quant à nous à sa pure et simple liquidation.

Comment faire ?

Il s’agit simplement de faire en sorte que le capital d’une entreprise soit confié aux seuls qui sont personnellement liés à son destin, qui sont sur place et ont une connaissance du travail, qui ont une logique basée sur la proximité et l’expérience : les travailleurs. Car il ne faut pas s’étonner que notre économie aille mal, ne fasse rien d’éthique, d’écologique ou de qualitatif durable tant qu’on laissera à sa tête des patrons trop riches ou des fonds d’investissements basés dans un autre monde, pas tant géographique que social.

Alors bien entendu, une entreprise dont le capital est détenu par ses membres, et dont les décisions sont prises également par eux, doit adopter un fonctionnement particulier. Ce fonctionnement existe déjà. Nous n’inventons donc rien. Il s’agit des Sociétés Coopératives et Participatives (anciennement SCOP : Sociétés Coopératives Ouvrières de Productions). La France en comptait plus de 2000 en 2013, pour un total de 46 000 salariés. Les sociétés coopératives varient dans leurs modalités de fonctionnement mais il existe plusieurs constantes :

– Au moins 51 % du capital de l’entreprise est détenu par ceux qui travaillent dans l’entreprise.

– À une fréquence régulière, des assemblées générales de tous les salariés fixent la politique économique et sociale de l’entreprise, répartissent les tâches entre les membres, contrôlent le fonctionnement de l’entreprise.

– La répartition des bénéfices est effectuée selon des critères de justice et de pérennité de l’entreprise, interdisant de fait la spéculation.

– On devient membre de la coopérative après en moyenne deux ans de salariat standard.

L’extension d’un tel modèle à l’ensemble de l’économie parviendrait selon nous à résoudre, au moins partiellement, plusieurs contradictions que porte la poussiéreuse économie capitaliste.

Dans l’entreprise capitaliste, les considérations sociales n’ont aucune place, l’argent n’a pas de scrupule. Il en irait différemment d’entreprises où les décisions sont prises collectivement, au sein d’environnements où chacun peut se connaître et se parler. Certes, des salariés financièrement liés au destin de l’entreprise seraient intéressés, mais ils seraient aussi sensibles au sort de leurs semblables. De plus, la confrontation de points de vue permettrait selon nous des décisions plus justes et plus respectueuses de la personne humaine que des calculs de rendements sur PowerPoint, réalisés dans une tour de verre.

Les considérations locales n’ont aucune place dans une économie où le capital est mondialisé. Cela ne pose aucun problème au 1 % le plus riche du monde de laisser crever une région du monde. Faisant jouer la concurrence entre les territoires, ils se vendent aux plus offrants : une zone franche par-ci, des salariés sans droit du travail par-là. Il en irait différemment si le capital était localisé là où le travail se fait. Il ne serait plus possible de jouer la concurrence entre une région de Chine et une autre de France si localement les entreprises y sont possédées par leurs salariés. Une entreprise locale aurait tout intérêt à se fournir dans une autre entreprise locale, même si les prix y sont plus élevés, car ses salariés-actionnaires savent qu’à la longue ils auraient tout à perdre d’un effondrement économique régional ou national.

Les considérations éthiques et écologiques n’ont aucune place dans une entreprise dont le but ultime est de fournir 15 % de bénéfice annuel à ses actionnaires. Des citoyens ont beau s’acharner pour « interpeller » Danone ou McDonald’s pour qu’ils ne torturent pas d’animaux ou qu’ils n’importent pas des matières premières de l’autre bout de la planète en saturant notre ciel de CO2, ils ne le feront que si cela n’affecte pas significativement leur taux de rendement, c’est-à-dire qu’ils ne le feront qu’à la marge (profitant au passage de l’impact marketing de telles décisions). Il en irait différemment dans une entreprise où les travailleurs, proches de leur outil de travail, peuvent délibérer et où la spéculation n’est pas autorisée, ne donnant pas d’impératifs financiers démesurés à atteindre au mépris de tout le reste.

Et ce n’est là qu’un aperçu des nombreux effets positifs de l’entreprise coopérative sur notre économie, auquel notre commission a pensé. Malheureusement, la mise en œuvre d’une telle réforme de notre économie se heurte à un obstacle de taille : la présence dans notre pays et dans le monde de puissants freins au changement.

Il reste de puissants obstacles à détruire pour parvenir à généraliser l’économie coopérative.

Le 5 mars 2014, le groupe UPM, une multinationale cotée en bourse spécialisée dans l’exploitation et la transformation du bois, a refusé l’offre de reprise d’une de ses papeteries à Docelles (Vosges). Les 85 salariés émetteurs de l’offre avaient réussi à rassembler auprès des banques et avec leur prime de licenciement près de 3 millions d’euros (ça c’est ce qu’on peut appeler un risque). Leur plan prévoyait le rétablissement des 160 emplois supprimés par la fermeture de l’usine, la constitution d’une société coopérative et le maintien des 240 autres emplois que le maire de Docelles estimait voir disparaître avec la papeterie, en activité depuis 1452. Depuis, l’usine a fermé.

Pourquoi UPM a-t-elle refusé la reprise à un prix qu’elle n’avait cessé de faire monter (le faisant passer de 10 millions au début des négociations à 15 millions d’euros) et qui était jugé surévalué par les salariés ? Peut-être parce qu’elle préférait une usine fermée qu’une concurrence qui nuirait à ses bénéfices. Un capitaliste cohérent peut préférer la mort à la vie si son intérêt le réclame.

« Elle est belle non ? » faisait remarquer, à propos d’une machine, un salarié dans un article du Monde daté de janvier 2015 (des mois après l’échec des négociations). « On n’y est pas pour rien ». Cette phrase à elle seule met en valeur la supériorité économique du modèle coopératif : des salariés qui aiment leur outil de travail, qui le connaissent, et qui donc y sont pour quelque chose, et seraient donc de droit propriétaires de cet outil.

Pourquoi un modèle aussi intéressant ne triomphe-t-il pas ? Parce que des groupes puissants, dans la société, s’opposent constamment à son émergence.

Les responsables politiques, qui sont doués pour s’épancher sur « la fin de l’industrie française », mais qui ne prennent aucune mesure pour agir sur les causes d’une telle situation. Peut-être parce que tous (du FN au PS) ont plus d’affinités et de rapports d’intérêt avec le patronat qu’avec les travailleurs : ils fréquentent des notables plutôt que des ouvriers, ils ont fait les mêmes écoles que les dirigeants plutôt que les salariés, ils sont intégrés dans des réseaux de puissants.

Les médias, qui répètent le « il n’y a pas d’alternative » et ne réservent leurs reportages larmoyants, comme Le Monde, que 6 mois après la fermeture des usines. Peut-être parce que l’écrasante majorité d’entre eux sont détenus par des grands groupes industriels, de Libération au Figaro en passant par Le Monde et BFM TV. Et que la « liberté d’expression » qu’ils prônent en ce moment n’est accessible que pour ceux qui en ont les moyens.

Les banques, qui ne soutiennent que très rarement les projets de coopératives pour des raisons idéologiques, camouflées en raisons économiques. Ce fut le problème des ouvrières de l’atelier de lingerie Lejaby, reprise en coopérative au moment de sa liquidation en 2012, puis asphyxiée par les banques en juin 2013 et contraintes de déposer le bilan alors que les carnets de commande étaient pleins. Une fois que tout était terminé et selon la règle de la presse consistant à ne parler que des succès du capitalisme et des échecs de l’économie coopérative, dans un article nécrologique dans Le Point, la responsable élue de la coopérative exprimait sa colère contre les banques « plus fortes que la République ». Mais surtout contre la Banque publique d’investissement, autrement dit la banque d’État censée rééquilibrer l’économie française, et qui en réalité possède une clause qui exclut les entreprises qui ont peu de fonds propres, ce qui est le cas des coopératives qui interdisent la constitution de capitaux extérieurs. Une clause qui institutionnalise le fameux « on ne prête qu’aux riches », et qui empêche tout un secteur d’émerger, sans motif économique réel.

Banques, médias et politiques sont trois groupes qui ont pour point commun de chaque jour faire de l’entreprise capitaliste un modèle économique incontournable alors que chaque jour il montre son inefficacité. Il n’y a pas de hasard à cela. Banques, médias et politiques appartiennent directement ou indirectement (par financement ou par affinités de classe) à la minorité de riches qui n’a absolument aucun intérêt à ce qu’un modèle alternatif qui l’exclue de la vie économique émerge.

Le monopole de l’entreprise capitaliste sur notre économie n’est pas naturel. Il est chaque jour construit et entretenu. Et ce n’est pas sa grande qualité qui favorise ce monopole : notre rapport montre au contraire à quel point ce système d’Ancien Régime est boiteux. Ce n’est évidemment pas non plus sa justice sociale, tout le monde s’accorde là-dessus. Mais surtout, ce n’est pas le manque d’alternatives qui construit et entretient ce monopole : c’est la répression et la dissimulation de ces alternatives par des groupes qui, mondialement, nationalement et localement, travaillent activement, plus ou moins consciemment, à la prospérité de la petite minorité qui se nourrit des grandes contradictions de l’économie capitaliste. Comment faire pour surmonter de tels blocages, des groupes d’intérêt aussi puissants ?

Pour l’instant nous ne voyons qu’une seule réponse à cette question : pour arriver à faire de l’économie coopérative le norme dans notre société, il faut liquider le capitalisme et neutraliser ses défenseurs. La seule action locale ne suffira pas, il faut unir des forces et affronter des ennemis.

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