Mort aux réseaux

Preuve de son succès, le concept de « réseau » s’applique aujourd’hui aussi bien à la réussite professionnelle qu’à l’organisation de la révolte, à la poursuite de projets économiques, artistiques, politiques, urbanistiques, intellectuels ou encore à la promotion de notre « moi ». Si les révolutions arabes ont réussi, c’est grâce au « réseau » ; si vous lancez un « projet », quel qu’il soit, il devra passer par un « réseau » pour se financer et se promouvoir ; si les ambitieux modernes parviennent aux sommets de la société, c’est grâce à leurs « rencontres » et à leur talent à tisser leur « réseau » ; si vous êtes en quête de reconnaissance ou de réconfort, votre avatar numérique est là pour vous faire exister dans le « network » et c’est tout ce qui compte.

Contre la mainmise de l’appareil d’État, le réseau prétend être un moyen d’émancipation et de lutte, soit pour des intérêts propres (criminalité, trafic, lobbies), soit pour des intérêts communs (activisme). Mais que le but soit heureux ou crapuleux, c’est toujours la même fable consensuelle du réseau qu’on nous conte : ce grand vecteur de liberté, de révolution et d’innovation. Et pour entreprendre nos « projets » individuels, ceux qui comptent, qui sont concrets, qu’il faut arrêter de reporter au lendemain ou de laisser à d’autres, quel est le plus sûr moyen d’y arriver ? Savoir se constituer un « réseau », car l’union ne fait-elle pas la force ? Quand on commence à y penser, le « réseau » n’est jamais qu’un nouveau terme pour qualifier le phénomène le plus ancien et le plus banal qui soit : les relations humaines. Pourtant, rien de tout ceci n’est innocent, rien de tout ceci ne devrait être banalisé. Que cache ce fourre-tout, que masque cette terminologie avec petit son air-de-rien ?

 Nous allons nous attaquer à l’usage du terme « réseau » dans le cadre du travail. Car, à ce niveau, la confusion qui caractérise le réseau a pour conséquence de culpabiliser les timides, les bosseurs, réservés ou solitaires, les vrais rêveurs et les contestataires qui se trouvent frustrés de ne pas savoir correctement « monter leur réseau », pour « se vendre » et faire réussir leurs principes ; alors qu’ils devraient être fiers de faire passer ces pratiques au second plan en privilégiant d’autres valeurs, au pif : d’utilité, de solidarité, de coopération ou d’entraide. Ne nous y trompons pas, le réseau n’est que le nouveau cache-sexe de la reproduction sociale organisée de la bourgeoisie. Et voilà comment on nous entourloupe avec.

 

Pédagogie du projet et réalisation de soi

 

Ça commence avec l’idée que la réalisation de soi passe par l’accomplissement de « projets ». Elle est suggérée très tôt dans nos existences et d’une manière incroyablement constante : « Saisissez les opportunités », « Repoussez vos limites », « Réalisez vos rêves », « Faites de nouvelles expériences », « Développez vos talents », « Vous avez des idées ? Lancez-vous ! », nous répète-t-on. Depuis les slogans d’orientation du collège, en passant par les affiches d’écoles privées diplôme&job-clefs-en-mains dans les transports en commun, jusqu’au rendez-vous, jadis de licenciement, désormais de « bilan perspectives » avec notre « boss », où il nous est demandé ce qu’on « envisage par la suite », quelles sont nos « ambitions pour l’avenir ». Nous voici sommés en permanence de nous projeter dans le futur. Et nous voici, au présent, projetés dans le « réseau », humain et numérique, avec qui l’on partage ces prospectives obligatoires et dont on espère la concrétisation.

Vous aussi, vous avez ou tenu ou assisté à ce genre de discours à un moment. Prenons une scène emblématique et anodine à première vue. Nous sommes dans le train Bordeaux-Paris. Pour faire la conversation, un voyageur demande à un autre ce qu’il « fait dans la vie ». Je tends l’oreille. Le type est documentariste free-lance (si j’ai bien compris). Avant ça, il réalisait des reportages de commande pour les chaînes télé. Mais « le produit fini », tu vois, n’était jamais très bon. Ce qui comptait, c’était plus le off, les rencontres où il décidait de poser la caméra et de discuter avec « les vrais gens » dont la misère, parfois, le débordait. À force, c’est ce qui l’a décidé à se lancer avec quelques « associés », pour monter leur propre boîte de production.

Même s’il avoue se « chercher encore » à trente ans, ce qu’il fait désormais a beaucoup plus de sens puisqu’il le fait pour lui, sans directives d’en haut, sans compter ses heures, pas comme un fonctionnaire. Que fait-il ? Il est touche-à-tout, il fait la « compta » qu’ils font tourner entre associés tous les six mois même si c’est relou. Il démarche des sociétés pour obtenir des contrats, il rencontre des gens influents qui lui disent que son profil est intéressant. Il rage que l’un de ses associés ait gardé un contact, célébrité pour lui et, finalement, estime qu’il faut qu’il « pense à lui aussi », à ses « projets persos » pour la suite. Parce qu’avec le « réseau » qu’il s’est fait, maintenant il est libre d’aller voir ailleurs, plus loin, d’être recruté par de « grosses boîtes » qui lui font du pied actuellement, à moins de se lancer carrément « en solo ». – Bonsoir, contrôle des billets !

Personne dans le wagon de frustré par ce baratin ? Car ce type parle finalement beaucoup du « concept » pur de l’indépendance qu’il y a à monter sa propre entreprise et surtout de l’épanouissement fabuleux qu’il trouve à chacune de ses « rencontres ». Mais jamais du concret, jamais du résultat. Que fabrique-t-il véritablement au jour le jour ? Quels sont ses sujets de prédilection dans le documentaire ? Quelle est la vision du monde qu’il veut transmettre avec sa caméra ? Quelle est la critique des grands médias qu’il tire de ses expériences ? Qu’est-ce qu’il produit pour ces « gens » qui l’ont tant ému dans sa jeunesse ? Rien de rien. Ensuite, je ne dis pas, s’il avait parlé de tout cela, il aurait pu être poseur et insupportable. Mais le pire, c’est qu’il n’en a même pas eu besoin ! Il pouvait être simplement auto-suffisant en ne parlant que de « réseau ».

Et l’hallucinant, c’est aussi que l’autre voyageur, plus jeune, un peu plus fou-fou, écoute et s’en contente. Il opine, valide, ajoute quelques « carrément » et déclare lui aussi tirer les mêmes conclusions sur « la vie » ; car le réseau, c’est la vie. « C’est cool d’avoir partagé ton expérience avec moi, ça me servira plus tard. Ce qui compte, faut le dire, c’est le réseau : comment il nous tombe dessus, comment il grossit, comment il bifurque, comment il se cultive, comment il ouvre l’opportunité de nouvelles rencontres ». De nouveaux réseaux, encore et encore. Et ils ont raison, car le réseau, ça nous suit toute notre vie professionnelle : point de départ, moyen ultime et, d’une certaine manière, finalité de toute cette quête de la réalisation de soi. Puisque le Graal, n’est-ce pas de vivre, à travers nos « projets », des « expériences humaines » enrichissantes toutes prêtes à être racontées avec des étoiles dans les yeux ? Voilà le réseau : avant tout un moyen de se faire une situation au détriment d’autres qui bossent en tentant de ne pas trahir leurs principes parce qu’ils refusent de faire la girouette à chaque nouvelle rencontre qui pourrait leur faire griller des étapes. C’est aussi un prêt-à-raconter de vie, avec péripéties et bravissimo du public garantis.

 

Le réseau alpha et oméga de la réussite sociale

 

Plus qu’une évidence, se servir de son réseau devient donc aujourd’hui une quasi obligation. Les enquêtes statistiques montrent qu’environ 50 % des stages sont obtenus par connaissance. Que foutent les 50 % restant ? Ils n’ont pas encore compris ? Aujourd’hui, nous assènent publicités et médias, il y a deux types de personnes en France : ceux qui savent « faire du réseau » et ceux qui ne savent pas. Rien à voir avec la persistance d’une société de classe, nooon. Prétendant partager en toute simplicité leurs recettes de réussite, les vainqueurs vont même faire la leçon aux perdants et leur glisser l’idée selon lequel il n’y a aucun fatalisme à avoir dans la vie ; juste à se dire que « quand-on-veut-on-peut » et que si on ne peut pas, c’est qu’on ne veut pas assez, qu’on est un tocard qui ne peut s’en vouloir qu’à lui-même.

Les portes ouvertes ne le sont pourtant pas pour tous. On s’étonne ensuite des carreaux pétés pour incruster les poteaux, du pillage auquel se livrent les populations en émeute. 50 % des stages obtenus par connaissance, on découvre souvent vite que derrière ces chiffres et les belles images des dossiers de la rédaction de tous les JT, derrière ces statistiques a priori en faveur du réseau, en faveur de son importance nouvelle dans la société, la réalité est toute autre.

Certains la découvrent dès le stage de 3ème en entreprise. Si papa et maman ne connaissent personne pour lui en décrocher un, de stage, le collégien saisit bien vite que ses chances dans la vie vont être gravement limitées. Sauf qu’il ne comprend pas encore bien pourquoi, en se débrouillant tout seul, il finit par faire des photocopies chez un petit commerçant qui lui apprendra bien le sens pratique du terme « exploitation », celui de l’expression « ramer dans la vie » et celui de « obéis et ferme-là » ; tandis que le copain, qu’il croyait presque tout pareil à lui, s’est dégoté un stage valorisant au journal du coin. Et que dire du jeune de banlieue défavorisée, de campagne reculée, black, blanc ou beur qui ne côtoie jamais de privilégiés ? Il est dans le noir de sa cage d’escalier ou dans le purin de sa ferme et il y reste.

Comment voulez-vous que le collégien français qui travaille à l’école (on lui raconte encore que c’est « important pour plus tard ») et qui gagne environ 10 euros d’argent de poche par mois, et qui voit le copain à côté de sa table, avachi, une famille avec un père à la chambre de commerce, une mère qui organise les dîners où tout ce beau monde se réunit pour discuter de l’avenir de leurs enfants, sans naturellement « réseauter » ! Si vous ajoutez à cela le nanti et la blondeur, eh bien le collégien français devient fou. Et il faut le comprendre, si vous y étiez, vous auriez la même réaction. Et ce n’est pas gauchiste de dire cela.

Ainsi, les salauds dorment en paix – sachant que c’est eux qui font aujourd’hui figure de modèle, que c’est eux qu’il faut imiter en sachant « construire, tisser et cultiver son réseau ». Tout au plus le magazine économique pour l’élite, Challenges, pinaillera-t-il pour distinguer entre d’un côté, « réseauter à l’ancienne », « faire marcher son réseau », de manière trop voyante, trop utilitaire, bref trop grossière : en envoyant des lettres d’éloge aux personnes influentes par exemple, ou en pratiquant carrément la combine, la cooptation ou le lèche-bottage le plus éhonté (trop vulgaire, trop classe moyenne ou trop petit-bourgeois avide de devenir grand) ; et de l’autre, se « constituer un réseau » : hop-en-passant, entre deux déj’ et un verre décontract’ après le taf, bref de manière « naturelle ». Ce qui veut dire… entre membres d’une même classe qui se reconnaissent instinctivement par l’allure, l’attitude, le discours, le phrasé, le sourire, le look, la démarche, et peuvent difficilement se manquer étant donné qu’ils fréquentent les mêmes lieux où l’on fait vraiment du réseau au sens plein du terme : bars branchés, restaurants huppés, cercles et clubs privés en tous genres.

Le « réseau », dans votre idéal, ça vous tient au courant des postes à pourvoir, met votre CV en haut de la pile, dispose le recruteur en votre faveur. Mais dans la pratique le réseau qui enrichit, vous obtient de véritables soutiens et permet à terme l’indépendance professionnelle, ce n’est valable que pour les bien-dotés. Pour nous, en réalité, le réseau n’informe que d’une seule chose : que c’est la même merde partout et qu’il n’y a rien à espérer de plus. Le discours du réseau nous empêche de voir ces hiérarchies de classes, de voir que quand maman et papa ont du pognon bien investi, une bibliothèque bien fournie et des amis bien placés, c’est plus facile dans la vie.

 

Rhétorique et imagerie néo-libérales

 

Si, comme on le dit, ce que cache le terme « réseau » existe depuis la nuit des temps, il s’organise et se justifie grâce à lui de manière nouvelle depuis quelques décennies, en même temps que l’élite renforce son sentiment de classe, organise son entre-soi et nous impose sa Propagande-Pour-Tous. En vérité, le réseau verrouille les chaînes fleuries de l’injustice banalisée, celles de l’égoïsme exacerbé et du capitalisme optimisé. Aujourd’hui, les chantres du « réseau » le vantent comme la connectique qui ramène de l’humain authentique, de l’espoir dans une société bridée par son taux de chômage, de l’espoir dans une société qui aurait été fracturée socialement et appauvrie économiquement par les précédentes technologies inintelligentes, froides et mécaniques qui font maintenant marrer, où le travail à la chaîne, la paperasse, les concours et les diplômes relous dominaient, tout cela pour ne favoriser qu’une égalité technique et bureaucratique de façade.

Quelles images nous vend ce discours ? Prenons une publicité, pas n’importe laquelle. Une qui considérée comme le must par une génération entière de publicitaires, d’ingénieurs, de communicants, de cadres et de marketeux dans les nouvelles technologies. Classée en haut de leur top 50 – une grande partie déclare même y avoir trouvé le déclic pour sa « vocation » professionnelle –, la séquence matrice de l’imagerie actuelle : le spot de lancement de l’Apple Computer en 1984. Si vous avez internet, regardez la vidéo, ça ira plus vite. Pour les autres, voici l’audio-description. Dans un décor totalitaire effrayant, un voix off célèbre la création de la « pure idéologie ». Un montage alterné rapide nous présente successivement : une foule d’hommes, à l’allure de punks ou de prisonniers qui marchent au pas comme des aliénés ; une femme, cheveux courts, blonde platine, vêtue d’un mini-short orange et d’un débardeur portant le logo Macintosh qui court à toutes jambes, une masse à la main ; une milice ou une brigade de policiers anti-émeute qui la poursuit, visières baissées, matraques brandies.

Ils débouchent dans une salle immense où la foule aliénée des punks s’est rassemblée pour assister, hypnotisée, au discours du guide suprême. La femme, sportive, fait tourner le marteau autour d’elle pour le lancer et le lâche dans un cri libérateur. Elle fait voler en éclat l’écran télé géant. Message pub : « Le 24 janvier, Apple Computer sortira le Macintosh. Et vous verrez pourquoi 1984 [l’année] ne sera pas comme 1984 [le roman d’anticipation de George Orwell] ». Une minute chrono et pourtant tout y est déjà : Angoisse, Merveilleux, « Sexyness », Espoir, mais aussi second degré, apologie, plagiat, et le plus important : renversement et décrédibilisation de tout commentaire critique et sur le caractère propagandiste d’une telle publicité et sur le caractère également totalitaire du monde actuel. 1984 le livre et son propos, c’est ringard (et en effet, depuis, c’est une tarte à la crème des discours critiques) ; 1984 l’année et les débuts du réseau informatique, c’est cool.

Depuis, du cinéma à la publicité, au travelling grimpant les marches d’un immense palais effrayant, à la vue en plongée sur une ville tentaculaire, au gros plan du leader haranguant plein cadre les masses regroupées en contre-champ dans un stade éclairé par de puissants projecteurs ; à toutes ces représentations, qu’aujourd’hui, nous savons être celles de l’écrasement de l’humain, de la soumission de l’individu et de son aliénation, on substitue désormais l’image sublime de l’émancipation de l’humanité postmoderne : un plan aérien, de métropole connectée ou même de la planète entière où se tissent à vitesse grand V les mailles d’une grande lumière bleutée ou dorée, les fils d’un grand réseau qui traverse les terres et les océans, comme si la planète elle-même prenait vie avec ce « réseau » qui relie chaque individu aux autres.

Devant ce spectacle, la première réaction est la même qu’avant : rester scotchés. Hip ! Hip ! Hip ! Hourra ! Il faudrait aussi saluer le retour sur le devant de la scène de l’humain, d’un capitalisme « à visage humain ». Ce visage qui jadis faillit être éliminé au profit de contraintes techniques déshumanisées de productivité, dont les directives étaient imposées du bureau d’en haut par le « patron » et, dans l’usine, par la « machine ». Mais soufflez, ça, ça s’est arrêté il y a trente ans, c’était avant, c’était le capitalisme à la Henry Ford et Les Temps Modernes de Charlie Chaplin. Le « réseau » vient balayer tout cela, sur l’humain il table-rase ! Il est alors facile de s’en contenter à nouveau et de ne plus dénoncer des déterminismes et des fonctionnements socio-économiques aliénants qui ne disparaissent pas par magie parce que les éditorialistes Laurent Joffrin ou Nicolas Demorand nous disent dans Libération que nos réflexions sont non seulement « binaires », mais également dépassées dans un monde « complexe-qui-va-si-vite » avec les nouveaux réseaux sociaux.

« Critiquer le néo-libéralisme, quel besoin ? L’inhumain, c’est fini depuis trente ans, depuis, clament les médias, les cadres supérieurs sont devenus des managers, des directeurs de ressources humaines, des consultants, des coachs de vie ! » Leur titre fait en effet penser qu’ils ne donnent plus d’ordres imbus mais cherchent en priorité une « symbiose corporate » entre l’employé et « l’entreprise ». Cette même entreprise qui ne doit plus être, pour le travailleur, une « boîte » dans laquelle il s’enferme à un poste fixe, mais un open-space modulable à aimer, au sein duquel il peut évoluer. À moins encore que cette entreprise ne doive être qu’une simple étape dans la construction d’une carrière professionnelle enrichissante, au sein d’un réseau composé d’autres entreprises. De cette manière, si l’individu entreprend au sein d’entreprises : le gain économique et « humain », en pleine harmonie, sont censés y trouver un bénéfice réciproque. L’Entreprise avec un grand E a les ambitions d’un Big Brother.

 

Pourquoi crier mort aux réseaux

 

« Frapper à toutes les portes », apprendre à « se vendre », en bref, faire commerce de sa personne, une part de vous continue d’avoir l’intuition que c’est un peu stress et pas très strass, non ? Sauf qu’on est tous bien forcé de les envoyer à la chaîne ces foutus CV, avec leurs lignes de couleurs, une photo engageante et des tartines de mitonnage ? Bien forcé aussi de devoir donner constamment des nouvelles à la famille et à l’entourage – « Non, non, toujours rien » ; et forcé de leur « vendre » à eux aussi des flans coco : « Mais t’inquiète, j’ai un projet ». Et les autres, croyez pas qu’on en est fiers, parfois on se terre. Contraint et forcé, on se fait alors au pire : des salaires moindres et des statuts à la con pour éviter de se faire entièrement chinetoquiser. Classique. Car enfin ce yoyo, du taf, plus de taf, du taf, plus de taf, ça finit par épuiser moralement, non ? De passage au chomdu, on vit au jour le jour, bloqué sur notre boîte email et ses alertes réglées sur les annonces appropriées (pas de merde) qui ne viennent pas. Et on devrait par-dessus le marché obéir au divin commandement d’activer le réseau qu’on n’a pas ? Mort aux réseaux.

Au milieu de cet espèce de vertige et de nausée sociale, le rêve alors c’est de partir en quête de tangible, de concret, d’authentique. Sauf qu’il n’y a rien, sinon du précaire et le « réseau » à notre niveau ne permet qu’une chose : nous remplacer les uns les autres à des sièges éjectables. S’organiser pour faire valoir ses droits collectifs, comme le propose notre Manuel du combattant de l’intérieur, et non faire fructifier ses intérêts égoïstes, ce serait retomber dans les archaïsmes du xxème siècle dont-on-connaît-l’issue (le totalitarisme de 1984). Et c’est pas du réseau ces vieux trucs. Alors voilà, du fond du gouffre, on se fait aux promesses, pas les lendemains qui chantent, mais les promesses qui pissent dans le sens du vent, les promesses de meilleur 2.0. À ce qui y ressemble du moins. Étant donné la galère pour dégoter du taf, on suit les prescriptions à la mode : on s’inscrit sur ce foutu LinkedIn pour y retrouver notre famille et nos autres potes qui espèrent acquérir, à défaut de boulot, une réputation professionnelle par le net. On croit que c’est la solution à tous nos malheurs, qu’au passage, on intériorise comme étant de notre faute et non plus celle des puissants, des politiques, des grands patrons, des banquiers véreux qui, eux, font fructifier leurs réseaux, leurs lobbies, au national et à l’international pour institutionnaliser leurs intérêts à l’ancienne. Pour qu’au fin du fin, on soit forcé de se mouler dans leurs réseaux, leur organisation du travail, du commerce, de l’industrie, de la consommation et du service public. Mort aux réseaux.

Le recrutement sur compétences, impersonnel, a fait croire un temps qu’il était possible de se faire une situation, de devenir quelqu’un tout seul, en sortant du giron familial et local qui vous poussait au conformisme et à la reproduction sociale pour rentrer dans « le monde du travail ». On nous fait toujours croire à cette émancipation du conformisme mais, pour que réussite sociale rime avec réalisation de soi, on nous propose désormais de nous appuyer sur ces groupes primordiaux, de partir d’eux pour, petit à petit, tisser notre réseau. Sauf que cette méthode n’a jamais profité qu’à ceux qui ont toujours eu les atouts : une bonne famille qui transmet l’éducation noble et les bonnes manières ; de bonnes Écoles avec sélection à l’entrée, qui enseignent la dogmatique libérale, fournissent le tampon de recommandation agréé ordre établi et assurent le réseau d’anciens élèves pour la cooptation ; enfin le réseau pro de papa, maman, tonton et tata pour dégoter le premier job, la première bourse, le premier soutien financier. Et ces héritiers nous font croire qu’ils sont les nouveaux méritants, les nouveaux entreprenants ? Qu’ils la ferment. Être à l’aise à l’étranger, parler plusieurs langues, se sentir chez soi dans le monde entier, être mobile, créatif et humanitaire en activant son réseau, c’est toujours fourni avec la cuillère en argent. Mort aux réseaux.

Vous êtes jeunes et vous y croyez encore ? Commencez donc par vivre. Galérez un peu et vous découvrirez bien vite que votre réseau est peut-être suffisant pour vous obtenir un poste précaire et payé au lance-pierre mais qu’il est trop maigre pour espérer plus sur la base de votre expérience professionnelle, de vos compétences ou encore de vos diplômes qui comptent de plus en plus pour du beurre. Car vous manquez encore de « qualités humaines ». Combien de jeunes candides à qui l’on promet un CDI pourvu qu’ils poursuivent de quelques mois leur stage sous-payé, passent avant par la case CDD provisoire ou même un peu de corvée au black, en auto-entrepreneur sans droits sociaux, avec des heures sup’ gratos pour seule prime ? Et enfin, quand arrive l’horizon de stabilité : « Désolé naaan, tu sais ce que c’est, la boîte connaît des moments difficiles. En revanche, tu resterais pas quelques jours de plus pour former le nouveau stagiaire ? ». Tout ça pourquoi ? Parce que des réseaux, des vrais, d’entrepreneurs en colère, pigeons ou cacatoès, ont fait valoir leurs revendications auprès du gouvernement. Et cette nique à la loi, sponsorisée par les aides de l’État, devient alors un véritable système dans certains secteurs professionnels. Vous êtes parents et vous aimez encore les réseaux ? Grâce à eux et à vos impôts, vous voilà à sponsoriser la précarisation de vos enfants. Mort aux réseaux.

Aucune police pour cadrer et rappeler à l’ordre, nooon, le gouvernement de droite ou de gauche aime trop l’entreprise pour ça. C’est au chercheur d’emploi de s’activer, de révéler ses talents en suivant formations et coachings bidons. Quand il est au bout du rouleau, c’est lui qu’on envoie dans la rue et c’est à lui qu’on enverra les schmidts. Car le mal vient de lui, pas des combines de l’employeur. C’est lui que les médias vont humilier tous les jours. C’est lui qui finira par s’immoler devant Pôle emploi sans avoir droit à son nom donné à une place de la ville comme l’immolé tunisien. Le monde que change tous les jours le réseau, plutôt qu’une révolution permanente, n’est qu’un ravalement de façade derrière laquelle rien n’a changé ; pire les vieilles saloperies sont légitimées, valorisées, idolâtrées et systématisées. Chez nous, le réseau, c’est une nouvelle légitimation absolue de l’élite. Une nouvelle religion révélée pour la masse. Une réalité où le passe-droit est réhabilité, légitimé, glorifié car amalgamé à cette fameuse « heure de l’Internet » à laquelle tous doivent régler leurs montres, Casio ou Rolex. La pédagogie de l’ascension sociale nous dit : Réseau, Réseau, Réseau ! Ça finit par rentrer dans le crâne de tous ceux qui s’imaginent que le destin les fera bourgeois. Ce jour n’arrivera pas. Mort aux réseaux.

Alors ne dites plus : « Dans ce type de réseau, tu trouves ce truc particulier dégueulasse, O.K. mais c’est la nature humaine, ça existe depuis la nuit des temps, c’est comme ça ! ». Et ne vous dites pas non plus à vous-même : « Le réseau pourquoi pas ? Après tout, est-ce que je ne fais pas la même chose à mon petit niveau ? Est-ce que, moi aussi, je ne fais pas du réseau comme les autres ? ». Non, c’est faux. Car, il existe une différence d’accès au bon réseau entre nos collégiens : c’est le quantifiable capital social, les relations dont on hérite de son milieu d’origine. De la même manière, il reste une différence de taille entre d’un côté, au hasard, ouvrir un bar-brasserie lambda, en faisant appel à son « réseau » (en réalité quelques amis) pour les finances, la plonge et la cuisine, et de l’autre, aller démarcher un sénateur au culot en rentrant dans le Rotary club du coin, en le priant ou en le séduisant pour qu’il vous fasse pénétrer dans les hautes sphères, au détriment de vos camarades de promo qui révisaient leurs exams pendant ce temps, ces cons. Il y a un mérite à l’aplomb et l’initiative mais il y a surtout des limites. C’est le qualifiable capital saloperie. Rencontrer quelqu’un de bien placé qui vous promet qu’il va nous « ouvrir toutes les portes », parce qu’il croit en vous, en votre projet, est sûrement une chance. Trouver dans l’absolu que cette pratique préméditée est normale, bénéfique à la société et à l’ensemble de ses membres, qu’elle est pragmatique mais belle car « humaine », aboutit à ne plus examiner le but, la finalité et la justice sociale dans l’affaire. Car quant à savoir si le projet est utile (en dehors d’intérêts égoïstes), à qui, comment, pourquoi il le sera : peau de balle ! Et interroger l’usage du réseau fort probablement sale qu’on devra adopter pour y arriver : que pouic ! Mort aux réseaux.

Du point de vue des faits, une énorme différence sociale sépare les pratiques du réseau qui se pensent identiques. Seulement le vocabulaire ne nous permet plus de distinguer entre l’entraide, la solidarité bricolées et, de l’autre côté, l’opportunisme et le favoritisme organisés. Comme il ne nous permet plus de distinguer entre « faire ses preuves » et « se faire valoir ». Dans notre parler quotidien, il n’y a plus que des différences de degrés au sein d’une même démarche qui n’a ni contradicteur, ni censeur, ni législateur. Dans les années 1980, avant que les éléments de langage néo-libéraux des « entrepreneurs et managers » ne nous envahissent, celui qui faisait « jouer ses relations » était encore appelé un pistonné, un privilégié, bref un pourri. Aujourd’hui, c’est devenu un héros. Car ces relations ne lui seraient plus transmises par son milieu social, en héritage, mais bien gagnées et acquises à la sueur de son front.

Il est temps que ce discours en flux continu subisse un intermède. Qu’il soit couvert par un cri.

MORT AUX RÉSEAUX