Manifeste

C’est la guerre.

Mais on nous invite à regarder ailleurs. Politiques, experts et artistes se succèdent pour nous raconter soit que tout va bien, qu’en s’y mettant tous ensemble on s’en sortira, soit qu’au contraire c’est mort et qu’on va droit dans le mur. Les financiers ont déclenché une crise économique mondiale, beaucoup l’ont déjà pointé mais sans vraiment expliquer qui leur a lâché la bride. Car depuis ils en profitent pour travestir les libertés civiles et les acquis sociaux en mammouth ralentissant l’économie, qu’il faut dégraisser afin de sortir du four une proprette entreprise généralisée. Valeur travail mon cul, voilà pourquoi le peuple grec doit renoncer à ses hôpitaux, pourquoi les espagnols sont expulsés de leurs maisons tandis que leur gouvernement brade parcs naturels et littoraux.

Qui récupère ce pactole ? On en parle moins. Quelques statistiques qui nous blasent plutôt que de nous révolter. À qui profite le crime ? Toujours les mêmes. Pas des sans visages sur lesquels on ne pourrait pas poser les yeux. En France, les élites politiques, économiques et intellectuelles brisent de concert les services publics. Pour leur gloire, leurs golfs et leurs profits, ils réduisent progressivement le droit du travail. Pour s’assurer de glisser sur du velours ils appauvrissent la majorité de la population. Doucement mais sûrement. Lentement mais dans la souffrance pour tous les autres. La leçon de ces années de vaches grasses ? “Supporte et abstiens-toi”. Regardez les pays émergents : c’est simple, vous devez apprendre à vivre stoïquement avec moins que le minimum. Vous devez gober que la marche de l’histoire et de l’économie est autonome, qu’elle se fait toute seule et qu’il faut vous y plier parce qu’une paix sociale œuvre pour panser le bien commun de ses plaies.

Si l’on prête bien l’oreille, cette situation ne serait la faute à personne, hormis quelques boucs émissaires, et donc à la longue la faute à tout le monde. Comme si le citoyen moyen avait sa responsabilité dans l’urgence écologique, le déclin national et la crise de l’euro. Rien n’est plus faux, c’est pourquoi nous avons voulu déclarer la guerre ouverte.

Pour protester, nous sommes partis chercher des alliés parmi les groupes existants. Nous avons lu des journaux, fréquenté des groupes politiques et syndicaux qui pensent aussi que cette lutte existe. Le problème, c’est que la plupart pensent que ce conflit il faut encore l’expliquer aux “gens”. Comme si, aliénés par la télé et la pub, ils n’étaient pas déjà au courant. De conférence-débat en réunions et distribution de tracts, ils ne gagnent à leur cause que l’arrogance des donneurs de leçons. Et bien vite ils finissent par végéter dans des cercles fermés, satisfaits d’appartenir la minorité consciente. Pour compenser l’isolement ils raffolent des costumes d’époque, de films historiques et de vieux journaux ; tout ce qui permet de rejouer éternellement Mai 68 avec les copains. Les camarades d’extrême-gauche, les militants Purs, droits dans leurs bottes idéologiques, nous les avons trop connus pour en faire encore partie. Avec eux, de toutes manières, il faut toujours fermer sa gueule et obéir à l’ordre du jour envoyé par le bureau au-dessus.

Nous avons alors été tenté par un discours plus impertinent et un style plus virulent. Pétard mouillé. L’enthousiasme pour ceux qui se prétendent les tenants du populaire et du politiquement incorrect s’est éteint avant de s’enflammer. Car ils se revendiquent la tête anti-élite à gauche mais surtout le cœur et ses valeurs à droite. Ils rêvent d’alliances rouges-bruns, accordent le pardon à Soral et au FN 2.0. Au passage, ils ratissent entre autre une classe moyenne masculine qui se vit castrée et fantasme le virilisme du prolétaire d’antan. Leur tactique est de faire guerre sur le terrain culturel avant tout. À la chimère d’une “pensée unique”, des intellectuels bobos de la gauche caviar et leurs derniers relents d’humanisme et de progressisme, ils opposent la décence commune du peuple.

Guerre pervertie.

Pour eux la lutte des classes et sa morale est affaire d’authenticité, de style, de vie et de style vestimentaire, sûrement pas de capital économique. L’important c’est d’avoir l’air brut pour les brutes, avec des burnes et de vraies valeurs réactionnaires façon c’était mieux avant. Cette époque bénie où nous vivions tous dans de petits villages français label Pernod&Pernaut. Chacun alors surveillait l’autre, patrons et ouvriers pouvaient parfois prendre un coup ensemble en crachant sur les féministes, les bougnoules et les pédés… Des petits irresponsables au vrais fachos, même combat, même dérive de la frustration vers des effluves misanthropes et xénophobes.

Qu’est-ce qui reste ? Le rebut de ceux qui croient qu’il suffit de négocier pour obtenir des puissants quelques pépètes et quelques menus droits sortis rachitiques des pourparlers. Ainsi, pas de mot plus haut que l’autre, pas de gestes brusques, restons courtois, dialoguons et rétablissons la paix. Quand ils ne sont pas simplement malhonnêtes, les socialistes, membres de grands syndicats et réformistes pacifistes, ne méritent que la palme de la bêtise. Quant aux derniers en lice, jeunes militants à polo et mèche des universités d’été qui pensent vraiment que Nicolas ou François va changer la France, qui pensent les idéologies obsolètes, que tout a changé, qu’on vit désormais en réseau, à l’époque du storytelling ou de la révolution numérique, leur fanatisme groupie nous afflige. Si vous restez trop de temps sur Twitter et que vous avez l’impression de passer à côté de votre vie alors arrêtez et ne nous emmerdez pas. Car la subversion ou le détournement en forme de pub Macintosh nous tue. La Génération Y et ses problèmes d’identité peut passer son chemin.

Nous ne pensons pas que la majorité ignore ce qui se passe et qu’elle ait besoin qu’on lui révèle que quelque chose cloche. L’antagonisme s’est suffisamment intensifié ces dernières années pour que de moins en moins croient aux rêves du capitalisme et aux promesses de la Vème République. Qui est encore dupe ? Qui peut le demeurer longtemps sans douter ou se désillusionner ? Même ceux qui y croient encore savent que les places sont chères et ils n’ont plus que leur égoïsme carriériste à la bouche. Méritocratie sur la commode Louis XVI.

On le sait, on le sent, et pourtant les mots nous manquent. Nous sommes beaucoup, classes moyennes, populaires et même petits bourgeois, à ressentir une rage et une frustration sans être capables de les nommer, d’en parler ouvertement ni d’agir en conséquence. Peut-être parce que l’on est inhibés, qu’on pense d’abord à la faute et la solution individuelle. Peut-être aussi parce qu’on ne trouve pas ses alliés ou que l’on ne sait pas exactement où est l’ennemi et par quels moyens lui nuire. Des sensations, des mots, des arguments pour se décomplexer et s’insurger, on tâchera donc modestement de vous en donner. Il faut déclarer cette guerre ouverte pour que ceux qui se révoltent et se battent cessent d’être seuls ou mal accompagnés et pour que ceux qui veulent se battre et se révolter se sentent légitimes et capables de le faire.

Nous voulons donc pouvoir répondre à tous ces films et ces livres qui nous parlent encore et toujours des petits problèmes de la classe dominante – de ses disputes dans des 200m² parisiens, de son sublime, de ses parts d’ombres et de ses névroses – nous ne vivons pas dans votre beau monde. Nous constatons trop la lutte des classes pour compatir à vos sensibleries qui l’ignorent. Car il faut pouvoir le dire. Il y a une minorité qui est en grande partie responsable de la situation que nous vivons : celle des riches et de leurs admirateurs. Ce ne sont pas les patrons, les hommes d’affaires et les actionnaires qui créent la richesse, mais nous, la majorité des salariés, indépendants, fonctionnaires et citoyens. Il faut pouvoir le dire qu’on s’en tirerait mieux sans eux, alors qu’eux ne survivraient pas sans nous. Que l’élite politique – locale, nationale ou internationale – n’agit pas pour l’intérêt général ; qu’elle agit le plus souvent pour ses propres intérêts quand elle ne conforte pas les dividendes et privilèges de ses amis notables ou grands bourgeois. Sa vertu est un conte auquel elle seule croit.

Plutôt que de l’entendre nous bassiner, saturer à longueur de temps notre espace d’écoute avec son baratin, un autre bruit gronderait, plus râpeux, plus dur. Pour l’instant le silence de la douleur couvre le bruit de la rage. Mais…

La guerre est déclarée