Pour l’interdiction des sondages : En finir avec la politique des paris hippiques

« Et au second tour tu voteras quoi si on a Macron-Le Pen ? » – Cette question est récurrente, aussi bien devant la machine à café, en famille ou sur le plateau des journalistes les plus pointilleux. Ce 20 mars 2017, il y aurait deux faits acquis : que Marine Le Pen « sera à coup sûr au second tour », et qu’Emmanuel Macron « sera sans doute président de la République ». Ce n’est ni à la sympathie dégagée par la première ni au programme détaillé du second que l’on doit ce genre d’affirmations mais aux nombreux sondages qui viennent corroborer cette hypothèse, et ce de façon quotidienne. Or, si tout le monde est aussi sûr de l’ordre d’apparition des candidats sur nos écrans de télévision le 23 avril au soir, pourquoi ne pas tout simplement annuler le premier tour ? Une analyse critique pour une interdiction salutaire.

Les sondages politiques, à mi-chemin entre la boule de cristal et le marketing d’un yaourt

Les sondages ne sont pas populaires, loin de là ! Tous ceux qui n’en ont pas les faveurs les critiquent autant que possible, les accusant d’être biaisés par manque d’information ou volontairement. Il est vrai que leur usage très régulier provoque parfois des erreurs bien suspectes : le 13 mars dernier, l’addition des scores de chaque candidat prédits par LCI donnait un total de… 107 % ! Est-ce à dire que leurs résultats sont inventés de toute pièce ou largement arrangés pour favoriser les candidats du « système » ? Disons plutôt qu’ils souffrent de graves difficultés qui remettent en cause leur fiabilité :

Le tout fait 107%, et sans compter les « petits candidats », ni l’abstention…

D’abord, leur présentation dans les médias met systématiquement de côté les indécis et les multiples non-réponses. D’autres enquêtes montrent qu’environ 40 % des citoyens ne savent pas encore pour qui ils vont voter. Alors pourquoi le score des différents candidats se fait-il sur une base de cent ? Sans doute pour la même raison que la présentation des scores aux élections ne tient pas compte des abstentionnistes : car on se rendrait compte que les adhésions massives ou la « popularité » de tel ou tel favori n’est que le fait de 10 à 15 % des électeurs… Pas très porteur pour faire des Unes tonitruantes sur « la montée du Front national » ou « la Fusée Macron ».

Ensuite, qui est réellement interrogé par les sondeurs ? À force d’entendre chaque jour le résultat de sondages sans connaître des gens qui ont déjà interrogés, on est presque tenté de douter de leur existence ! Cela tient au fait que les échantillons interrogés sont très réduits et qu’il y a peu de chances de tomber parmi les 1 000 à 2 000 personnes questionnées régulièrement par la presse.

Mais c’est aussi parce que les sondés tendent à devenir des habitués qui correspondent à un certain type de profil sociologique : des gens qui ont un ordinateur et en font un usage intensif. Contactés par un institut de sondage, ils peuvent faire partie de sa base de données et sont ensuite sollicités pour de nombreuses enquêtes, le plus fréquemment à des fins marketing : quel type de yaourt consommez-vous, comment avez-vous choisi votre forfait téléphonique, etc. En échange de leurs réponses fréquentes et appliquées, les sondés sont rémunérés sous la forme de bons d’achats, qui s’acquièrent lorsqu’ils cumulent un certain nombre de points.

L’auteur de cette chronique a tenté de devenir ainsi un sondé régulier de YouGov, un institut de sondage britannique qui réalise le « baromètre » d’I-Télé et du Huffington Post pour les présidentielles. Durant plusieurs mois, j’ai reçu des mails, à raison de plusieurs par semaine, avec des intitulé du genre : « Donnez votre avis sur les vacances et actualités et gagnez 50 points ! » (mail du 28 septembre 2016) ou « Donnez votre avis sur les applications bancaires et la multi-cuturalité en France et gagnez 50 points ! » (mail du 14 septembre 2016). Notez comme vous devez tout le temps passer du coq à l’âne, de vos avis sur les voyages en avion à votre candidat préféré à la présidentielle. L’exercice de votre souveraineté populaire devient, grâce à YouGov, un enjeu comparable à votre choix de rasoir électrique.

Des bons plans trip advisor à la primaire de la droite et du centre…

Mais surtout, pour obtenir la moindre gratification un peu significative (des bons d’achat), il faut participer à beaucoup d’enquêtes. 50 points ne valent rien, cela devient intéressant à partir de plusieurs centaines. Il faut donc cesser de croire que les sondés des grands « baromètres » de la présidentielle sont des gens comme vous et moi qui ont reçu un soir un appel masqué sur leur téléphone leur demandant pour qui ils voteraient au premier tour. Il s’agit d’habitués de cette pratique, qui ont une condition sociale et professionnelle qui leur permet d’avoir le loisir régulier d’être sondé. Ce qui signifie aussi que certains profils de citoyens qui n’ont pas un usage intensif d’Internet sont plutôt écartés, comme les personnes âgées. Lors d’une très instructive émission consacrée à la fiabilité des sondages, Secrets d’info sur France Inter, on apprenait par exemple que l’absence totale de prise en compte du vote Fillon à la primaire de la droite en novembre dernier tenait à la sous-représentation des retraités, chez qui il était très populaire, dans les panels de sondés. Dans cette émission, on entend aussi un habitué des panels de type YouGov nous dire : « souvent, je réponds n’importe quoi ». À partir de là, il devient carrément douteux de parler d’un sondage en disant « les Français pensent que… » !

C’est ce qui s’appelle passer du coq à l’âne.

Enfin, un des principaux problèmes des sondages est l’absence de transparence des instituts : les différentes méthodes qu’ils mettent en œuvre et la marge d’erreur de leurs résultats ne sont que rarement rendues publiques. La seule instance de contrôle, la Commission des sondages, n’a aucun pouvoir de contrainte ou de sanction et se contente de rendre de rares avis. Mais par exemple, les instituts ne sont pas obligés de publier leurs données brutes, c’est-à-dire les chiffres du sondage avant redressement, cette opération qui consiste à modifier les chiffres pour les rendre soi-disant plus crédibles. Rien ne prouve que leurs manœuvres soient malhonnêtes, mais il est ennuyeux qu’un outil aussi important dans notre vie politique (ne serait-ce parce qu’il permet en ce moment de dire de tel candidat qu’il est « le mieux placé pour faire barrage au Front national » ou d’un autre qu’il devrait « se désister pour faire gagner la gauche ») ne fasse pas l’objet de davantage de contrôle et de transparence vis-à-vis du public et de la presse. Mais l’essentiel du problème ne se situe pourtant pas là.

Les sondages transforment les citoyens en boursicoteurs

Si les sondages étaient parfaitement fiables, devrions-nous nous en satisfaire ? Il nous semble que non. Même si nous étions techniquement capables de mesurer jour par jour, comme nos grands médias prétendent le faire, les intentions de vote pour un candidat, nous nous heurterions tout de même à la question du rapport avec la politique que cela engendre.

Les sondages nous poussent à adopter, face à une élection, un comportement de spéculateur. Il ne s’agit plus de décider qui est le mieux à même de nous représenter, avec nos convictions et nos intérêts, mais de se rallier à celui qui a le plus de chances de réussir. Tout comme des boursicoteurs ne misent pas sur l’entreprise qu’ils préfèrent mais bien sur celle dont on dit qu’elle a le vent en poupe, le citoyen qui évolue dans un espace médiatique saturé de sondages va favoriser le « favori » et le « moins pire » des candidats, au mépris de sa souveraineté démocratique et provoquant une politique de prophéties auto-réalisatrices.

Désormais, l’isoloir, censé nous permettre de voter librement et en toute indépendance d’esprit, n’est plus que théorique : le matraquage sondagier nous indique là où tourne le vent dominant, là où va la préférence de nos semblables, et là où on ferait donc mieux d’aller si on veut « peser » dans le scrutin.

Une mentalité anticipatrice s’est développée qui dépolitise considérablement les moments électoraux. On a le sentiment que le travail de journaliste politique est devenu essentiellement un travail de prédiction et d’anticipation et non plus d’analyse et de décryptage du programme des candidats, pour éclairer notre jugement et dépasser leurs éléments de langage.

Cette logique de marché appliquée à notre souveraineté démocratique n’a que trop duré et elle bloque le renouvellement de notre offre politique. Car les sondages conduisent les médias à favoriser les candidats déjà favoris et invisibiliser ceux qui sont encore méconnus et en pâtissent donc dans les estimations de vote. Mais comment espérer que cela change un jour si les favoris ont le monopole de l’attention médiatique ? Ce cercle vicieux nuit au caractère démocratique des élections.

C’est aux Etats-Unis que le système des sondages a carrément détruit toute possibilité de pluralisme : la norme médiatique consiste désormais à n’organiser des débats qu’entre candidats qui sont crédités de plus de 15% dans les sondages ! Autant dire que seuls les démocrates et les républicains, qui monopolisent de ce fait l’attention médiatique, peuvent exister dans ce pays où la démocratie se porte bien mal : même aux présidentielles, près de la moitié des gens ne votent pas ! Allons nous vers ce “modèle” ?

 

Une élection sans sondage, ça serait comment ?

Nous avons vécu longtemps sans sondages. Ils sont devenus courants à partir des années 1960-70 et leur quantité s’est multipliée avec l’arrivée d’Internet (et au détriment de leur qualité). Ce qui semble être pour beaucoup un indispensable de toute campagne électorale pourrait très bien disparaître et nous ne nous en porterions pas plus mal. Au contraire :

Imaginons une campagne présidentielle sans sondage. Quels en seront les résultats ? Incapables de savoir qui sont les favoris, qui est celui « qui pourra battre le FN », qui est celle qui monte ou qui descend, nous serions obligés, oh stupeur, de nous fier à nos convictions politiques ! Nous en parlerions autour de nous, à nos amis, nos collègues, pour savoir ce qu’ils en pensent et à partir de là, comme pour beaucoup d’autres sujets de la vie, nous déciderions ce qu’il nous convient le mieux.

Notre réflexion serait certainement beaucoup plus intense parce que nous n’aurions pas le sentiment, comme aujourd’hui, que tout serait déjà joué : la décision nous appartiendrait. Toute culpabilité et tous scrupules habituels lorsque les sondages font monter tel ou tel adversaire disparaîtraient, et nous cesserions de réélire les apparatchiks et les professionnels de la politique dont nous nous méfions. Le PS disparaîtrait probablement, parce qu’il ne serait plus le vote refuge des gens de gauche qui auraient peur de revivre 2002 : connaissez-vous encore beaucoup de gens qui vous disent qu’ils votent PS parce qu’ils croient sincèrement que ce parti va changer les choses, qu’il est composé de gens honnêtes en qui on peut avoir confiance ? Non, la majorité de ses électeurs évoquent la nécessité de « faire barrage à la droite et au FN ».

Nombre de journalistes politiques seraient quant à eux désemparés, dans un premier temps : une bonne moitié de leurs « analyses » seraient à renouveler, puisque le thème « commentaire de sondage » ne serait plus une possibilité pour occuper l’antenne. Éclairer les citoyens sur « les enjeux du scrutin » ne consisterait plus à tenir le rôle de commentateur de match de catch (« Hamon a perdu 1 point, Macron en a pris 2 ! ») ou de bulletin d’information boursière (« la faillite du vivre-ensemble a fait prendre 10 points à l’indice Marine Le Pen, qui a atteint son plus haut niveau depuis la crise de 2008 »). Cela consisterait à les informer sur le programme des candidats, la composition de leurs équipes, les conflits d’intérêt dans lesquels ils baignent et leurs mensonges ou renoncements passés.

L’interdiction des sondages ne résoudrait pas tous les problèmes de notre système politique. Mais elle permettrait certainement à celles et ceux qui veulent proposer des solutions nouvelles ou radicales de se présenter aux électeurs sans craindre le procès en minorité ou en absence de chance de réussir qu’on leur intente en ce moment. Cette interdiction consisterait donc une véritable libération du débat politique.