L’industrie pharmaceutique a-t-elle intérêt à nous soigner ? Enquête sur le premier marché mondial

« Alors, je vais vous mettre cinq jours de Doliprane, à prendre le matin et le soir si les douleurs persistent, ça c’est pour la gorge, pas plus d’une pulvérisation toutes les deux heures, et pour le mal de ventre du Gaviscon ». Votre médecin remplit la sacro-sainte ordonnance, de son écriture le plus souvent illisible, et vous patientez en parcourant du regard son bureau encombré. Une règle Sanofi par-ci, un presse-livre Novartis par-là, mais une fois votre Carte Vitale validée, vous ne craignez plus rien. Après être passé à la pharmacie de votre quartier, qui ressemble décidément de plus en plus à un supermarché, avec ses présentoirs colorés et ses alignements de produits de beauté, vous prendrez votre traitement en partie remboursé, en jetant un coup d’œil discret aux notices pléthoriques et aux caractères microscopiques qui accompagnent vos gélules, sachets et comprimés. Vous êtes, comme tous vos compatriotes, un client de l’industrie pharmaceutique. Vous savez, car vous écoutez la radio et regardez la télé, que cette industrie fait partie des secteurs les plus rentables de l’économie mondiale. Peut-être savez-vous aussi qu’il s’agit du premier marché économique du monde en termes de chiffre d’affaires. Vous connaissez quelques scandales dans lesquels cette industrie s’est tristement illustrée : le Dépakine, le Mediator, le Lévothyrox… Et vous savez certainement qu’avec ses visiteurs médicaux et ses lobbyistes, ce secteur a un pouvoir d’influence considérable sur les professionnels de santé et les politiques. Mais comme beaucoup de gens, cette situation vous dépasse. Les médecines alternatives sont là mais quelle efficacité réelle face à des médicaments ? On ne peut en effet pas se passer de médicaments, mais on peut se passer d’industrie pharmaceutique. Voici plusieurs arguments pour défendre la nationalisation de la recherche et de la production de médicament.

 Guérir ne rapporte pas ou le paradoxe de l’industrie pharmaceutique

Premier marché économique mondial, l’industrie pharmaceutique est surtout un fleuron de l’économie française : parmi les quatre premiers groupes mondiaux se trouve Sanofi, géant issu de l’entreprise publique Elf Aquitaine, qui décide en 1973 de créer une branche pharmaceutique. Les autres grands groupes sont américains (Merck, Pfizer), suisses (Novartis, Roche), allemand (Bayer), britanniques (GlaxoSmithKline, AstraZeneca) ou israélien (Teva). Clairement, le monde dit occidental règne en maître sur la production du médicament. Mais plus qu’une civilisation, ce sont des actionnaires qui régissent ce secteur et bénéficient de sa haute rentabilité : en 2017, Sanofi avait ainsi distribué 3,71 milliards d’euros de dividendes sur un résultat net de 6,96 milliards d’euros. Le premier paradoxe de l’industrie pharmaceutique, c’est que sa mission – soigner les gens, sauver des vies, soulager la douleur – est en profond contraste avec l’effet principal de cette industrie : enrichir rapidement une petite minorité.

A priori, la tâche semble aisée : l’humanité affronte chaque jour de nouvelles pathologies, fait face à de nouveaux maux, et pour s’en protéger elle a besoin de médicaments en quantité considérable. Le rôle de l’industrie pharmaceutique est de trouver des molécules agissant de façon vertueuse sur notre organisme, de les tester sur des organismes vivants (animaux) puis sur des patients dans le cadre d’essais cliniques. Ensuite, il lui appartient de produire des médicaments en quantité suffisante. Voilà en quoi consiste de façon brute l’activité pharmaceutique.

Mais la réalité est un peu différente : se contenter de trouver et de produire des médicaments pour soigner l’humanité ne permettrait pas du tout d’atteindre de tels niveaux de profitabilité pour des actionnaires. D’abord parce que les processus de développement sont longs et qu’on n’est pas chaque année en possession de nouveaux médicaments capables de sauver l’humanité d’un nouveau péril. Ensuite parce que toute découverte finit inévitablement par tomber dans le domaine public, comme notre législation sur les brevets le prévoit : au bout de vingt ans, toute molécule devient une propriété intellectuelle publique. Elle n’est donc plus le monopole du laboratoire qui l’a produit et des médicaments génériques font leur apparition. Et comme un brevet doit être déposé au tout début du processus de recherche, et qu’il faut ensuite tester, produire et obtenir les autorisations pour mettre sur le marché, la durée moyenne pendant laquelle un laboratoire peut faire son beurre de la vente d’un médicament n’est que de dix ans.

Mais il existe un plus grand danger pour la profitabilité du secteur : guérir et éradiquer des maladies fait tout bonnement chuter les profits. C’est ce qu’expliquait, en toute franchise, un analyste de Goldman Sachs, la célèbre banque d’affaires qui prodigue aux entreprises capitalistes du monde entier des conseils en stratégie d’investissement. Face au développement des thérapies géniques, cette stratégie nouvelle de traitement qui consiste à faire pénétrer des gènes dans les cellules d’un malade pour le guérir, il prévenait en avril dernier : « La possibilité de délivrer des cures uniques est l’un des aspects les plus attrayants de la thérapie génique, de la thérapie cellulaire génétiquement modifiée et de l’édition génétique, mais ces traitements offrent des perspectives très différentes en termes de revenus récurrents par rapport aux thérapies chroniques […] Bien que cette innovation ait une valeur énorme pour les patients et la société, elle pourrait représenter un défi pour les développeurs de médicaments génomiques cherchant des flux de trésorerie soutenus. » pour finalement se demander « Est-ce que guérir des patients est un modèle économique soutenable ? » . Éradiquer des maladies n’est en effet pas du tout un « modèle économique soutenable » pour des laboratoires pharmaceutiques qui ont pris l’habitude de rémunérer à 20 % par an leurs actionnaires.

Car l’industrie pharmaceutique regroupe des entreprises capitalistes comme les autres, qui doivent sans cesse trouver de nouveaux marchés. Mais là où l’industrie du prêt-à-porter, par exemple, peut jouer sur les effets de mode et l’envie sans cesse renouvelée des clients de rafraîchir leur garde-robe, les laboratoires pharmaceutiques doivent composer avec un marché où de nombreux intermédiaires contribuent à la consommation des produits : les médecins qui prescrivent, les organismes de sécurité sociale quand il y en a ou les assureurs privés qui remboursent et les États qui veillent à la sécurité sanitaire de leurs citoyens. Cela signifie que si l’on veut aller au-delà des simples besoins sanitaires de la population (riche, car c’est ça qui est intéressant, on ne va tout de même pas soigner ceux qui ne peuvent pas payer), il faut faire preuve de beaucoup d’imagination. Cela crée deux activités que les labos doivent assurer en plus de la production de médicaments et qui occupent un nombre toujours croissant de leurs salariés : le marketing et le lobbying.

Les pharmacies ressemblent tellement à des supermarchés que le patron de Leclerc milite pour vendre des médicaments dans ses rayons.

Le marketing pharmaceutique ou l’art de créer des nouveaux besoins

Produire indéfiniment un médicament générique, c’est-à-dire dont la molécule le constituant est passée dans le domaine public après vingt ans de propriété privée, n’a que peu d’intérêt pour des entreprises dont l’objectif est de rémunérer fortement leurs actionnaires. Mieux vaut lancer un produit qui rapportera le plus possible en un minimum de temps, donc qui concerne beaucoup de monde, et de préférence dans les pays riches. Les maladies chroniques liées au cholestérol, ou le diabète permettent ainsi d’excellents « blockbusters ». C’est ainsi que l’industrie pharmaceutique nomme les produits les plus rentables. Comme au cinéma, un blockbuster va toucher un maximum de gens en un temps record et rapporter beaucoup d’argent. Pour trouver des traces de ces blockbusters, il faut regarder dans les pages « économie et finance » de vos journaux, car qui dit sortie d’un blockbuster, dit augmentation du cours de l’action. C’est donc dans les pages économie du Monde, et non santé ou société, qu’on trouve des nouvelles du dernier blockbuster de Sanofi, le Dupixent. Soulageant les symptômes de l’eczéma (mais ne le soignant pas, tout l’intérêt d’un blockbuster est là), ce médicament va donner un sacré coup de pouce à la profitabilité de Sanofi : « Selon le consensus des analystes, publié par Vara Research, le géant français pourrait dépasser 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires avec le Dupixent dès 2019, ce qui en ferait un “blockbuster”. » nous apprend l’article.

L’eczéma fait partie de ces maladies du monde moderne, en partie liées au mode de vie des sociétés capitalistes, alimentées par la pollution, l’alimentation industrielle et le stress… Comme l’est la dépression, qui a constitué et constitue encore un excellent réservoir de blockbusters pour l’industrie pharmaceutique. Les antidépresseurs, stimulants psychiques qui agissent sur la chimie du cerveau, sont ces produits phares de l’industrie pharmaceutique contemporaine. Basés sur une hypothèse médicale encore en discussion selon laquelle la dépression serait due à un déséquilibre chimique, ces médicaments sont largement utilisés en Europe et en particulier en France où l’on estime à 10 % le nombre de personnes en consommant régulièrement.

 

Nos maladies font leurs profits : Le palmarès des « blockbusters »

1- Lipitor, soin des personnes au taux de cholestérol élevé : 150 milliards de dollars depuis 1990 pour le géant américain Pfizer. Maladies de pays développés par excellence. L’emballement sanitaire autour du taux de cholestérol est soumis à des critiques de plus en plus virulentes. En 2016, le documentaire Cholestérol, le grand bluff, réalisé par Anne Georget allait jusqu’à démontrer qu’il s’agissait d’une des plus grandes « fables » pharmaceutiques jamais conçues… Malgré les effets secondaire avérés de ces traitements.

2- Humira contre les inflammations : 109 milliards de dollars pour AbbVie, et médicament qui coûte actuellement le plus cher à notre Sécurité sociale : il a coûté, 460 millions d’euros en 2016.

3- Advair, traitement contre l’asthme : 96 milliards de dollars pour le géant britannique GlaxoSmithKline. L’asthme est une manne promise à un bel avenir, puisque son développement est corrélé à celui de la pollution atmosphérique…

4- Remicade, traitement contre la polyarthrite rhumatoïde, ayant généré 90,3 milliards de profits pour Johnson&Johnson depuis son lancement. Encore une pathologie d’avenir puisqu’en partie liée au surpoids.

5 – Plavix pour la prévention des AVC : 84 milliards de dollars pour Bristol-Myers Squibb et son partenaire Sanofi. En mai 2016, Sanofi a été condamné par l’Autorité de la concurrence à une amende de 40 millions d’euros pour avoir « mis en place auprès des professionnels de la santé (médecins et pharmaciens d’officine) une stratégie de dénigrement à l’encontre des génériques de Plavix afin de limiter leur entrée sur le marché et de favoriser ses propres produits ». Un si bon blockbuster on y tient.

Les dix médicaments suivants dans le palmarès sont liés au traitement du cancer, au soulagement des maladies de peau (psoriasis…), à l’asthme et au cholestérol. Surtout des pathologies (réelles ou discutables) liées à un mode de vie dit « occidental » et favorisé par des conditions de vie urbaines et sédentaires.

[Source : classement 2017 des quinze médicaments les plus profitables, réalisé par le magazine financier américain Kiplinger]

La « trop grande consommation des Français » fait souvent les gros titres, nous accablant de notre propension nationale à nous jeter sur les médicaments au mépris de leur coût pour la Sécurité sociale ou des conséquences sanitaires de leur usage trop fréquent. « Les antibiotiques, c’est pas automatique » est la conclusion d’une série de spots publicitaires diffusés en France depuis le début des années 2000. On y voit une série d’interactions mettant en scène l’indécrottable habitude des Français, ces chochottes, à prendre des antibiotiques pour le moindre rhume, comme une bande de gamins qui se gaveraient de bonbons. Cette culpabilisation des patients passe pourtant sous silence le fait qu’en matière de médicament, nous sommes des consommateurs complètement captifs. Antidépresseurs, anxiolytiques, antibiotiques : il y a derrière chaque prescription un processus marketing peaufiné depuis des décennies par l’industrie pharmaceutique pour pousser les Français et les autres à consommer du médicament bien au-delà des strictes nécessités sanitaires.

Question influence, Sanofi, le champion français, excelle.

Le procédé le plus courant consiste en l’envoi de visiteurs médicaux auprès des professionnels de santé pour influencer leurs prescriptions. Ce sont eux qui laissent à votre médecin les quelques « goodies » que vous retrouvez ensuite dans son bureau. En théorie, les visiteurs médicaux sont des personnes informées qui viennent faire la formation continue de votre médecin en quelque sorte, en lui indiquant quels sont les nouveaux produits disponibles et pour quelles raisons les prescrire. C’est la définition rassurante qu’en donne le LEEM (Les Entreprises du médicament), principal lobby pharmaceutique français, sur son site Internet : « En première ligne face aux médecins, le visiteur médical est chargé de les informer sur les produits dont il assure la promotion. Sa mission : présenter les produits aux membres du corps médical, à charge pour lui d’enchaîner les arguments, de répondre aux questions sur leur efficacité, leur tolérance, les éventuels effets secondaires, ou les modalités de prise en charge… »

Mais dans les faits, le visiteur médical est davantage un commercial qu’un prof particulier. C’est ce que raconte Quentin Ravelli dans son enquête en immersion dans le service marketing de Sanofi : en amont de tous les visiteurs médicaux, répartis par secteur géographique sur l’ensemble du territoire, se trouvent les coordinateurs de leur action, les « chefs de produits ». Chaque médicament a son chef de produit, dont la mission est résumée ainsi par le supérieur hiérarchique du sociologue, embauché comme stagiaire : « Ton job, c’est de suivre ta performance, c’est de suivre ton produit, c’est de voir où il va, selon ses concurrents, selon le marché, selon la pathologie, et de tout mettre en œuvre pour maximiser le chiffre d’affaires. ». Le service marketing répertorie les médecins, les classe par profil – « petits prescripteurs » ou « gros prescripteurs » – et envoie des armées de visiteurs médicaux, les bras chargés de plaquettes promotionnelles et de « goodies », pour pousser les plus récalcitrants à prescrire le bon produit, quand il n’agit pas “dès la racine” en influençant directement les étudiants en médecine..

Pour s’attirer les bonnes grâces des professionnels de santé, l’industrie pharmaceutique organise ainsi un vaste système de corruption, qui consiste en la distribution de cadeaux de nature diverse : de la clef USB estampillée Merck au voyage tous frais payés par Sanofi (sous prétexte de la tenue d’un colloque quelconque – où époux, épouses et enfants sont invités), c’est plus de 244 millions d’euros qui ont été dépensés en France par l’industrie pharmaceutique rien qu’entre janvier 2012 et juin 2014, selon l’association Regards citoyens. Ses membres ont épluché la base de donnée www.transparence.sante.gouv.fr où ces petits cadeaux doivent être déclarés depuis 2011.

Pourquoi se donner tant de mal pour influencer des médecins si vous venez de produire un médicament génial ? Eh bien c’est précisément parce que c’est de moins en moins le cas que les industriels le font. Il s’agit pour eux de convaincre de l’utilité de médicaments qui n’en ont pas, d’étendre les possibilités de prescription de tel produit à telle maladie, de sensibiliser les médecins à des pathologies mal mesurées (la dépression), et, encore plus grave, de minimiser auprès d’eux les effets indésirables ou dangereux de leurs produits pour rendre leur main plus légère avec les médicaments potentiellement dangereux. Avec des conséquences parfois dramatiques.

Le légendaire Docteur House n’est pas le seul américain à être accro aux antalgiques. Loin de là.

En 2016 aux États-Unis, 65 000 personnes sont mortes d’overdose d’opiacés. Ces substances commercialisées pour lutter contre la douleur sont devenues la drogue des quartiers populaires et moyens, avec un nouveau genre de toxicomanes ayant basculés dans la drogue après une simple prescription d’analgésiques. Parmi les responsables de cette hécatombe sans précédent, on trouve le laboratoire Perdue Pharma. Au milieu des années 1990, il lance comme d’autres concurrents des antidouleurs toujours plus puissants en dépit des risques avérés d’addiction (dans la fiction télévisée, c’est le docteur House qui est accro à la Vicodin, puissant antalgique, suite à sa prescription après un accident). L’OxyContin, antalgique apparenté à la morphine, devient son produit phare. Pour se donner les moyens d’en faire un blockbuster, « le laboratoire déploie une armée de plus de sept cents représentants de commerce pour en vanter les mérites aux praticiens du pays. Il publie des vidéos, des brochures, des chansons consacrées au remède miracle, et imprime 34 000 coupons offrant des prescriptions gratuites. En 1996, les ventes d’OxyContin lui rapportent 45 millions de dollars. Quatre ans plus tard, elles s’élèvent à plus de 1 milliard de dollars et surpassent les recettes du Viagra. » 200 000 morts depuis 1999, voilà le bilan des stratégies commerciales agressives ayant popularisé l’OxyContin et ses concurrents.

La France n’est hélas pas en reste. 1 300 à 1 800 personnes seraient décédées à cause du Mediator, un produit phare du laboratoire Servier, qui avait réussi à faire passer ce qui était à la base un médicament antidiabétique pour un coupe-faim susceptible de lutter contre l’obésité. Malgré la mise en examen pour « tromperie aggravée » de son PDG en 2012, le laboratoire Servier va bien : il s’est implanté il y a quelques semaines aux États-Unis après la plus grosse acquisition de son histoire.

L’État, victime consentante ou comment l’industrie pharmaceutique fait la loi

Les histoires de médicaments finissent mal, en général… pour les patients, mais pas pour les labos, qui s’en sortent finalement assez bien malgré les scandales. Il faut dire que quand ils éclatent, les dividendes ont déjà été versés : la logique du blockbuster est le court-terme, et quand les autorités arrivent, lorsqu’elles arrivent, c’est bien trop souvent après la bataille.

Il se trouve que la France est un paradis pour les laboratoires pharmaceutiques : l’assurance-maladie prend largement en charge les dépenses de santé, ce qui crée un marché constant, et l’État se montre particulièrement complaisant à l’égard du secteur. Le gouvernement actuel, comme les précédents, cultive des liens étroits avec le milieu pharmaceutique. Casserole embarrassante de Macron pendant sa campagne, son conseiller santé, le docteur Jacques Mourad, était très lié aux laboratoires Servier : plus de 80 000 euros de frais de restaurants, de logements et de transports et de nombreuses interventions pour le laboratoire entre le 1er janvier 2013 et fin juin 2016 ont été révélés en mars 2017, entraînant sa démission.

De la recherche à votre ordonnance, le contrôle étatique d’un nouveau médicament laisse à désirer

Malgré les scandales à répétition, la France reste dotée d’instances de contrôle et de régulation particulièrement inefficaces pour protéger la société de l’emprise des labos. En 2006, un rapport sénatorial sur « les conditions de mise sur le marché et le suivi des médicament » comprenait dans ses conclusions la sentence suivante : « Ce rapport met en évidence les failles de notre système de contrôle de la sécurité des médicaments et en identifie parfaitement les causes : sa dépendance à l’égard de l’industrie pharmaceutique ; la complexité du processus de décision qui conduit à la mise sur le marché d’un médicament ; une architecture organisationnelle éclatée qui nuit à sa cohérence et à son efficacité ; l’opacité du fonctionnement des agences ; et enfin une insuffisance criante de moyens. »

On comprend mieux le ton de cette conclusion quand on se penche sur le parcours d’un médicament de sa recherche à notre ordonnance. Tout d’abord, avant de commencer une recherche biomédicale (qui implique des tests sur l’homme par essais cliniques), un laboratoire doit présenter un dossier à un Comité de protection des personnes, une instance citoyenne chargée de veiller à ce que la personne humaine soit respectée durant la recherche. Ensuite, une fois le produit élaboré, il est examiné, au sein de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), par une « commission d’autorisation de mise sur le marché ». Celle-ci détermine, sur la base des données communiquées par le laboratoire, l’efficacité et la sécurité du produit, et mesure le ratio bénéfice/risque. Contrairement à ce que l’on peut imaginer, cette instance n’effectue aucun test elle-même. Elle se contente d’analyser des résultats fournis par les laboratoires pharmaceutiques. Une fois l’autorisation de mise sur le marché (AMM) obtenue, la Haute autorité de santé évalue le service médical rendu (SMR) et l’amélioration de service médical rendu (ASMR) : le SMR est un critère établissant, pour un nouveau médicament, son utilité thérapeutique, tandis que l’ASMR estime l’amélioration par rapport à un traitement existant. Plusieurs niveaux de SMR (majeur, modéré et insuffisant) et d’ASMR (de majeur à inexistant) sont attribués. C’est sur cette base que le taux de remboursement est fixé, avec la situation fort étrange dans notre pays de médicaments « un peu utiles mais pas trop » qui seront tout de même remboursés à hauteur de 15 à 30 %. Sur cette base, le Comité économique des produits de santé (CEPS) négocie avec les laboratoires le prix payé par la Sécurité sociale, sur une base conventionnelle : les prix varient selon l’accord trouvé. Autant dire que l’État est beau joueur.

Buzyn ne voit pas pourquoi les liens entre les chercheurs et les labos sont problématiques.

Sur le papier, on ne peut déjà pas dire que l’État soit très dur avec les laboratoires. Non seulement il préserve leur totale indépendance pour mener les essais cliniques et fait confiance à leur probité, ensuite il accepte de rembourser des médicaments ayant reçu une SMR ou ASMR faible (voir encadré), ce qui explique pourquoi de nombreux médicalement inutiles sont tout de même mis sur le marché, mais en plus il s’assoit autour d’une table pour fixer le bon prix : un régime d’exception dans une société capitaliste où c’est l’offre et la demande qui déterminent les prix. Mais quand on se penche sur le fonctionnement et la composition de ces instances, force est de constater que les citoyens, contribuables et patients ne sont pas très bien soutenus. D’abord, les effectifs sont faibles et l’État ne pèse pas lourd face à la puissance de feu des labos. Le Comité économique des produits de santé (CEPS), chargé de négocier avec ces gros bonnets, ne compte qu’une dizaine de salariés. Ensuite, des représentants de labos sont présents à chaque étape de la régulation. C’est ce que montre la journaliste d’investigation Stéphane Horel dans son enquête Les Médicamenteurs. Partout, les représentants du LEEM ont voix au chapitre. Et les scientifiques mandatés pour analyser les résultats d’essais cliniques ne sont pas dénués de conflits d’intérêts.

En janvier 2011, l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), service administratif chargé notamment du contrôle des politiques de santé, publiait un rapport visant à répondre à la question dérangeante du moment : pourquoi la commercialisation du Mediator a-t-elle été poursuivie pendant près de vingt ans après les premières alertes, conduisant à l’issue fatale de la mort de centaines de patients ? Pourquoi son autorisation de mise sur le marché ne lui a pas été retirée ? Qu’ont fait les instances de régulation ? Les conclusions du rapport sur l’attitude de l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (chargée de délivrer et de retirer les AMM et devenue en 2012 l’ANSM) décrivent une instance totalement phagocytée par les intérêts des labos : « La chaîne du médicament fonctionne aujourd’hui de manière à ce que le doute bénéficie non aux patients et à la santé publique mais aux firmes. Il en va ainsi de l’autorisation de mise sur le marché qui est conçue comme une sorte de droit qu’aurait l’industrie pharmaceutique à commercialiser ses produits, quel que soit l’état du marché et quel que soit l’intérêt de santé publique des produits en question. » « S’ajoute à ceci, malgré les progrès accomplis dans ce domaine depuis 1993, le poids des liens d’intérêt des experts contribuant aux travaux de l’AFSSAPS ». « Deux des responsables les plus importants de l’Agence, au moins, ont ainsi contracté, après avoir quitté leurs fonctions respectives, des liens financiers avec les laboratoires Servier. » « L’AFSSAPS, qui est une agence de sécurité sanitaire, se trouve à l’heure actuelle structurellement et culturellement dans une situation de conflit d’intérêt […] par une coopération institutionnelle avec l’industrie pharmaceutique qui aboutit à une forme de coproduction des expertises et des décisions qui en découlent. »

Plus ou moins enterré, comme nombre de rapports ministériels, celui de l’IGAS n’a guère contribué à révolutionner les instances de régulation. Le fait que celles-ci soient décrites par des fonctionnaires pourtant pas spécialement gauchistes comme menant une « coopération institutionnelle avec l’industrie pharmaceutique » révèle un conflit d’intérêts généralisé que l’on retrouve dans nombre de secteurs de l’économie française, où l’État est très présent… mais pour le bien-être des industriels. Cet état de fait n’est pas près de changer : ancienne directrice de la Haute autorité de santé et donc partie prenante de cette situation catastrophique, la ministre de la Santé Agnès Buzyn estimait en 2016 face au Sénat que les liens d’intérêts avec l’industrie étaient un gage de compétence pour les experts de son agence de régulation. Les industriels du médicament peuvent donc continuer à exercer leurs « compétences », c’est-à-dire à poursuivre leur stratégie d’influence mortifère en toute quiétude : le gouvernement Macron ne les dérangera pas.

Cette entreprise de corruption organisée contribue à alourdir nos dépenses de santé de façon considérable (les dépenses de médicaments prévues en 2018 s’élèveront à 18,5 milliards d’euros pour la Sécurité sociale), et c’est ensuite les patients, perçus comme trop gourmands en antibiotiques ou shootés aux antidépresseurs et somnifères, qui sont sermonnés. Faites de la méditation en conscience plutôt que de ruiner la Sécu ! N’allez pas chez le médecin pour un oui ou pour un non ! Mangez sainement plutôt que de vider les caisses en tombant malade ! Alors qu’évidemment, la responsabilité de patients captifs devant l’ordonnance de leur médecin n’est pour rien là-dedans.

La dernière illustration éclatante des liens entre politiques et laboratoires remonte à mars dernier : dans le plus grand des calmes, un député du MODEM, médecin choyé des labos et actionnaire de Sanofi, proposait une loi réduisant les contraintes pensant sur l’industrie lors de ses essais cliniques. Adoptée !

 

L’assurance-maladie – donc nous tous – est le pigeon de l’industrie pharmaceutique.

Pourquoi les médicaments doivent cesser d’être des produits lucratifs

C’est notre santé elle-même qui est menacée. D’abord à court terme, par les risques directs contenus dans nombre de médicaments. Les affaires s’enchaînent et se ressemblent, des 1 800 morts du Mediator aux millions de patients à la vie gâchée par le changement de formule du Lévothyrox, en passant par les effets secondaires lourds (de l’addiction au suicide) des antidépresseurs et des anxiolytiques prescrits d’une main légère par des médecins sous influence. La plupart du temps, les données manquent. Combien de victimes du sida auraient pu être sauvées si les laboratoires n’avaient pas pensé à leurs profits plutôt qu’à endiguer au plus vite cette épidémie ?

Sans la réaction de la société, les bilans seraient d’ailleurs bien plus importants. Sans Irène Frachon, pneumologue au CHU de Brest et à l’origine de la détection et de la révélation des risques du Mediator, des centaines de morts seraient survenus. Sans la lutte acharnée des associations de malades du sida, pour accéder aux données de santé et harceler les laboratoires pour qu’ils se dépêchent, le bilan serait autrement plus monstrueux. Il en va de même de la plupart des scandales sanitaires, dont la connaissance n’est due qu’à la vigilance des malades, des professionnels les plus insoumis à l’influence du secteur pharmaceutique et des citoyens que la situation révolte.

À long terme, la nature privée, lucrative et complaisamment régulée du secteur pharmaceutique nous expose à des périls sanitaires encore plus grands : en augmentation de 65 % dans le monde entre 2000 et 2015, les antibiotiques sont surconsommés et les bactéries développent désormais des résistances. Responsable de 700 000 morts par an dans le monde, la résistance aux antibiotiques est le défi que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) demande aux États de relever. Or, la découverte d’un antibiotique est exceptionnelle aujourd’hui, et son développement prend plus d’une décennie. Pourront-ils faire face à ce défi en continuant de confier la production et la recherche de médicaments à des entreprises qui veulent faire péter les scores de rémunération des actionnaires ? Le pourront-ils en comptant sur des gens auprès de qui des analystes financiers s’interrogent sur la « soutenabilité économique de la guérison » ? Y arriveront-ils face à des sociétés privées dont les moyens financiers et politiques ont permis de faire fermer les yeux aux instances étatiques de régulation sur leurs pratiques dangereuses ?

En aucun cas.

 Plus que jamais, il est temps de dessiner les contours d’un pôle public et citoyen de recherche pharmaceutique et de production médicamenteuse. Un groupe détenu par l’État mais contrôlé par la société, étant entendu que nos hauts fonctionnaires n’ont clairement pas brillé par leur pharmacovigilance ces dernières décennies, leurs grandes écoles les formant davantage à la complaisance de classe et aux arrangements entre amis qu’à la protection des citoyens et à la limitation des appétits capitalistes. Ce groupe public pourra être contrôlé par des instances conçues sur le modèle des comités de protection des patients, où les associations de malades auraient officiellement voix au chapitre. Ce groupe, qui n’aurait pas à assurer 20 % annuel de rétribution des actionnaires, serait débarrassé des crasses considérations financières qui ont conduit à ignorer les risques et multiplier inutilement les produits. Il produirait en outre des médicaments moins chers et cesserait de faire de notre Sécurité sociale le pigeon de l’industrie pharmaceutique. Ce groupe n’aurait pas peur de sa soutenabilité financière et accepterait de guérir plutôt que de seulement traiter. Ce groupe ne serait pas obligé de mentir pour survivre. Ce laboratoire public remettrait de l’ordre économique, sanitaire et démocratique dans le chaos pharmaceutique.

 

Des livres et des films pour aller plus loin

–       Les Médicamenteurs, labos, médecins, pouvoirs publics : enquête sur des liaisons dangereuses. Stéphane Horel, éditions du Moment, 2010. Enquête passionnante et très accessible sur les stratégies d’influences de l’industrie pharmaceutique.

–       Les Médicamenteurs, documentaire de Stéphane Horel, Annick Redolfi et Brigitte Rossigneux, 2008. Accessible gratuitement sur la plate-forme YouTube, documentaire pédagogique et captivant.

–       La Stratégie de la bactérie : une enquête au cœur de l’industrie pharmaceutique, Quentin Ravelli, Seuil, 2015. En immersion dans plusieurs services d’un géant pharmaceutique français, l’auteur dévoile les mécanismes d’une stratégie d’influence décomplexée, dans un métier où le marketing remplace progressivement la recherche.

–       La Fille de Brest, film français réalisé par Emmanuelle Bercot en 2015. Ce film raconte le combat d’Irène Frachon, pneumologue au CHU de Brest à l’origine de la révélation du scandale du Mediator.

 

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