L’homophobie en col blanc

L’homophobie en col blanc

Alors que les débats sur la prochaine loi bioéthique réaniment les membres de la mouvance “Manif pour tous” et ravivent leur discours sur l’incapacité des couples homosexuel.les à être de bons parents, les personnes non-hétérosexuelles font encore face à des inégalités et à une hostilité qui va bien au delà de ce courant politique. Sur le plan professionnel par exemple, les hommes homosexuels, à poste et qualification égales, gagnent en moyenne 6,2 % de moins que leurs homologues hétérosexuels dans le secteur privé et 5,5 % dans le public, un écart important, toutefois inférieur à celui des femmes vis-à-vis des hommes. Plus frappant encore, les homosexuels subissent sur le marché du travail un taux de chômage deux fois plus élevé que celui de leurs homologues hétérosexuels. Ces inégalités persistantes ne sont pas le propre des professions les moins qualifiées, théorie que le préjugé qui associe classes populaires et homophobie tend à alimenter. L’homophobie existe fortement dans les milieux qualifiés et prestigieux, parmi nos “élites” dont “l’ouverture d’esprit” et la “tolérance” sont régulièrement louées. Dans cet extrait de notre enquête “être homosexuel en 2018, c’est toujours la merde”, parue dans le numéro 13 de Frustration, nous décrivons cette homophobie “en col blanc”.

L’homophobie professionnelle se concentre parfois dans des secteurs où l’homosexualité est massivement mal perçue. C’est le cas du milieu du football, qui, dans sa version professionnelle, compte 41 % de joueurs ouvertement hostiles à l’homosexualité. De ce fait, très peu de professionnels se sont déclarés homosexuels, et ceux qui l’ont fait en ont payé le prix : le premier, l’Anglais Justin Fashanu a fait son coming out, en 1990. Attaqué de toute part, exclu de l’entraînement à Nottingham Forest, puis accusé d’agression sexuelle aux États-Unis en 1998 (les charges seront abandonnées faute de preuves), il s’est suicidé peu de temps après. En France, un joueur du FC Chooz (Ardennes) a informé son entourage professionnel de son homosexualité en 2004, ce qui a sonné le glas de sa carrière. Interrogé par Sud Ouest en août 2017, il raconte connaître des dizaines d’autres joueurs homosexuels qui ne sont pas « sortis du placard », « Au vu de mon expérience, ils ont eu raison de se taire », conclut-il. Des enquêtes éclairent davantage sur les causes de rejet, évoquant notamment l’ambiance des vestiaires, où un footballeur sur deux expliquerait avoir « peur de se doucher avec un coéquipier gay ».

“Wonderkid” est un court film réalisé en 2015, racontant le parcours d’un jeune espoir du football anglais confronté à la gestion de son homosexualité dans un milieu profondément hostile. Rendu possible par un financement participatif, le film est diffusé gratuitement.

Mais le milieu du foot est loin d’être le seul environnement professionnel touché par une forte homophobie collective, quasi constitutive de l’identité du groupe. D’autres professions, bien plus « respectables », possèdent une configuration similaire, où une compétition associée à un univers viriliste exclut femmes et non-hétéros. Cette ambiance est souvent associée aux métiers physiques, mais ne s’y cantonne pas : le monde de la médecine n’en est pas dépourvu. En janvier 2017, l’association de défense des droits LGBT Le Refuge pointait les propos d’une homophobie décomplexée tenus par un praticien sur une page Facebook très fréquentée de la profession (30 000 membres). Cela a ouvert le débat sur l’homophobie d’un métier qui a pour particularité une formation longue et particulièrement immersive, où une sociabilité intense et extrêmement compétitive s’accompagne de rituels sexistes et homophobes, où les hommes sont continuellement amenés à produire des démonstrations de virilité identifiées à des preuves d’hétérosexualité.

Les jeunes grands bourgeois de “The Riot Club” sont élitistes, sexistes et violents. Dans ce film sorti en 2014, ces jeunes gens de haute naissance mettent en scène leur virilisme triomphant.

En fac de médecine, un folklore fait de soirées à thème et de chansons paillardes a bonne place, et le sexisme et l’homophobie y sont bien représentées, notamment pour dénigrer les autres promotions, dans la concurrence intense qui se joue entre elles. Un jeune médecin témoigne ainsi sur son blog : « Les secondes années viennent scander, en amphithéâtre, face aux premières années (P1) : “Les P1 sont des homosexuels, des homosexuels, des homosexuels…”, ce à quoi, selon une créativité artistique à toute épreuve, lesdits P1 répondront : “Les P2 sont des homosexuels, des homosexuels, des homosexuels…” dans un combat vocal de puissance en décibels ». Ce qui appartient à la « culture carabine » (surnom des étudiants en médecine) n’est pas remis en question et reste hors de toute critique, avec une complicité tacite des administrations : « Bien entendu, lorsqu’on pointe le problème (par exemple des chansons) à qui les entonne, il nous rétorque avec innocence et un brin d’agacement que ce n’est pas de l’homophobie, que ça n’a rien à voir, qu’ils n’ont rien contre les homos, qu’il ne faut pas mal le prendre, que c’est juste une chanson, pire : une tradition. Et les traditions, on n’y touche pas. » Ce sont des choses qu’on retrouve dans les grandes écoles ou écoles de commerce : à l’École normale supérieure en 2012, des étudiantes dénonçaient le mode d’écriture du journal de l’école : « Des “blagues” sexistes, racistes, antisémites, homophobes, lesbophobes ou transphobes [y sont publiées chaque semaine]. On y fait sans complexe l’apologie du viol (“Jeudi, c’est sodomie non consentie !”), on y traite untel de “tarlouze” parce qu’il ne boit pas assez de “binouzes” ».

Il faut bien avoir à l’esprit que ces établissements ont tous en commun de former une « élite », classe soudée et solidaire, et, en ce qui concerne les grandes écoles et les écoles de commerce, cela passe par l’encouragement à l’établissement d’un réseau plutôt que par un travail acharné ou une compétence précieuse. C’est pourquoi les administrations invitent à une sociabilité débridée et invasive. Et qu’importe s’il se déploie dans ces établissement un sexisme et une homophobie en col blanc, qui n’est pas liée à l’exercice d’un métier physique mais celle d’une profession compétitive, où la norme viriliste se déploie tout autant, et de façon plus cachée puisque l’homophobie est surtout accolée aux milieux ouvriers dans lesquels elle s’épanouit également. L’homophobie comme le sexisme transcendent donc les classes sociales et rien n’est plus faux que de présupposer que des milieux qui s’affichent comme cultivés et éduqués en seraient davantage exempts.

Dans “Call me by your name”, réalisé en 2017, la bourgeoisie intellectuelle est ouverte d’esprit, cultivée, bienveillante, et c’est ce qui explique certainement le fait que la romance inattendue des deux héros ne rencontre aucun obstacle réel, alors même que l’intrigue se déroule dans les années 1980. Une vision rassurante qui explique certainement une part du grand enthousiasme qu’il a suscité dans la bonne société parisienne au moment de sa sortie.

Il en ressort ainsi une contradiction cruelle car ces mêmes entreprises ou écoles qui font profession dans leurs déclarations publiques de solidarité pour les individus en butte à certaines discriminations sexuelles peuvent nourrir en interne une culture qui se repaît des pires clichés. L’éditeur parisien de jeux vidéos Quantic Dream a vu sortir de ses bureaux des centaines de photomontages représentant à l’aide de trucages certains salariés dans des mises en scène dégradantes, saturées de références homophobes ou racistes. Ces images restaient en accès libre sur le serveur de la boîte et circulaient dans les mails collectifs en pièces jointes. Les dirigeants se sont déclaré surpris et indignés, mobilisant un argument banal : « On travaille avec Ellen Page, qui se bat pour les droits LGBT […] On travaille avec Jesse Williams, qui se bat pour les droits civiques aux États-Unis. […] Jugez mon travail. » Comme si cela les dédouanait pour l’éternité alors que plusieurs de leurs collaborateurs font état de « blagues » lourdingues, telle celle adressée par le patron David Cage à son employé d’origine tunisienne devant la vidéo d’un cambriolage : « Un cousin à toi ? » Comment ne pas penser encore à ces anciens dirigeants du Mouvement des jeunes socialistes accusés à de nombreuses reprises d’abus sexuels durant leurs mandats, profitant de leur autorité et de leur statut de chef intouchable pour exploiter la vulnérabilité de certaines militantes, et qui menaient des réunions publiques sur la lutte contre les violences faites aux femmes en se déclarant féministes la main sur le cœur ? Par certains côtés, l’assurance abstraite d’être du côté des « tolérants » et des « progressistes », rengaine des macronistes, ou de se définir négativement par rapport à la droite conservatrice, laisse bride abattue aux comportements les plus arriérés dont les auteurs se sentent disculpés par de bonnes paroles empreintes de compassion en public qui valent absolution de leurs manquements éthiques dans le privé.

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Cet article est extrait du numéro 13 de Frustration, disponible en kiosque et librairie. Pour nous soutenir, abonnez-vous !

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