Lexique du système : “Nuance”

Nuance, n.f. : mot permettant à certaines professions proches de la bourgeoisie d’invoquer la neutralité, le consensus et la raison pour donner leurs opinions – au service de l’ordre établi – sans en avoir l’air. Contrairement au terme “réforme” (voir notre définition), le mot nuance est souvent utilisé de manière plus subtile mais n’en est pas moins efficace pour créer du consensus mou et convenu dans une discussion ou un écrit. 

  • Attention petit piège : Selon le Larousse, “nuance” désigne : “Chacun des degrés, des tons différents d’une même couleur, ou chacun des degrés intermédiaires entre deux couleurs”. Or, dans la plupart des professions bourgeoises, “nuance” ne comprend ni les tons trop proche de la couleur rouge (communiste) ni associé au vert foncé (écologiste trop radical).
  • S’il y a bien une profession où cette nuance s’applique comme une règle déontologique sortie de nulle part, c’est bien le journalisme. Ses grandes écoles, véritables succursales de la pensée tiède contemporaine, font de la nuance une sacro sainte règle d’or à toujours garder dans un petit recoin de sa tête. 
  • La proclamation de “nuance” existe aussi chez les universitaires, qu’ils soient sociologues, philosophes, politologues… Dans les écoles et universités, on appelle les étudiants à la nuance et au “juste milieu”. Luc Ferry, philosophe de cour, prône comme les autres la modération et la nuance, mais par contre, quand il s’agit des opposants à la futur réforme des retraites, il peut dire “il faut avoir un QI de bulot pour ne pas comprendre qu’il faut augmenter la durée de cotisation” (LCI, 1er septembre 2019). On nuance entre élites, on dégomme sans nuance le peuple. 

Dans le monde du journalisme, “nuance ton propos” peut-être alors interprété comme, au choix, selon les situations : 

1 –  Rester “objectif” ou, pour les plus malins qui ont compris que l’objectivité n’existe définitivement pas (c’est rare, mais ça peut arriver), le plus “neutre” possible. 

2 – Faire confiance aux institutions et les faire s’exprimer dans un papier en guise de contre-pied, notamment lorsqu’il s’agit d’une grève ou d’une manifestation.

3 – L’opinion tout court, ça n’existe pas. Ou bien, on laisse cela aux militants d’extrême gauche et aux journaux d’opinions, étonnamment absents de ces écoles, malgré notre héritage historique français (Combat, La Cause du peuple, etc). Dire d’où l’on parle, ça ne fait pas très “nuancé” donc il ne vaut mieux pas s’y aventurer pour gros risque de décrédibilisation professionnelle aiguë, aïe. Alors on transforme son opinion en fait objectif, son idéologie en présupposé technique.

Le journaliste du Parisien a le sens de la nuance

A contrario, la nuance ne s’applique pas dans ces nombreux cas (liste non exhaustive) :

1 – Utiliser les informations de la préfecture et de la police comme source unique sans les nuancer avec d’autres sources jugées trop “militantes” et donc naturellement plus suspectes, selon des intervenants de l’AFP en école. L’État de notre police aujourd’hui en roue libre dans le mensonge et les approximations factuelles leur donne définitivement raison. La nuance, oui, mais surtout pas lorsqu’il s’agit de journalisme de préfecture.

2 – Ne pas utiliser certains termes trop marqués à gauche lorsqu’il s’agit d’une grève et contre-balancer par ceux-ci. Parler de “charges sociales”, ne pas parler de “répression” ou “d’autoritarisme” et leur préférer “maintien de l’ordre” ou “présidentialisme”. 

3 – Quand on est éditorialiste, philosophe de plateau TV, “politologue” etc, le peuple et ses différentes émanations désordonnés comme le mouvement des gilets jaunes peut faire l’objet de constat non-nuancé : tel leader gilet jaune est débile, le mouvement est violent, les manifestants sont entrés dans l’hôpital de la Pitié Salpêtrière pour tout casser, etc. Par contre, on nuancera les jugements hâtifs sur l’attitude du gouvernement, de la police ou des patrons : ne tombons pas dans les extrêmes non plus, cher confrère.

Alors, la nuance est-elle intrinsèquement bourgeoise, ou sert-elle finalement la soupe à la bourgeoisie pour maintenir l’ordre économique, social et politique ? Attention à bien nuancer son propos et à ne pas voir ça comme une forme de désengagement de la profession et le règne définitif d’une pensée tiède dans des journaux d’extrême-centre.