Depuis le n°0 : les Chiens de Traîneaux

Critiquer un discours d’autorité.

Pour eux, au xxième siècle, le tourisme de masse a fait son temps, il faut faire place au tourisme ‘‘responsable’’. Pourquoi font-ils autant impression ? Pourquoi ce silence religieux autour d’eux ? Pourquoi cette aura ? Et pourquoi finit-on par les trouver si insupportables Quand ils nous débitent leur : « Tu sais, là-bas, les gens… » ?


descenteVous avez de grandes chances d’en connaître un ou une. Un émigré professionnel à Londres ou à Berlin, un routard en Amérique Latine, un backpacker en Australie, un humanitaire en Afrique ou en Inde… Ils reviennent transformés de leur périple. Ils en font le récit au détour d’un verre ou d’un dîner. Leur retour leur fournit l’occasion de nous faire une petite leçon d’humanité et de longue-vue géopolitique. Et c’est ainsi qu’ils en viennent à constituer une nouvelle élite : en tenant un discours d’autorité.

Voici quelques arguments pour ne plus vous en laisser imposer, pour en guérir et se vacciner que l’on reste ou que l’on parte. On fit un sort aux leçons des intellectuels bourgeois en les nommant chiens de garde, puis ce fut le tour des médias, nouveaux chiens de garde de recevoir leur pamphlet. Le temps est venu de s’atteler aux chiens de traîneaux.

BEAUF, BOURGE ET BOURLINGUEUR : COMMENT LES RECONNAÎTRE ?

Commençons par les chiens de traîneaux. On les reconnaît à leur coiffe d’abord, leur nom de code, le diminutif cool « expat » qui vient ôter au terme d’origine sa racine dure qui convoquait le mal du pays, l’exil et l’errance loin de chez soi. La mode actuelle au discours sur la mondialisation a créé cette nouvelle espèce de cosmopolite décontract.

Après la coiffe vient l’habit qui distingue pour éviter toute confusion avec le vulgaire. Il est porté par une éminence in et dorée qui court des expatriés de longue durée aux nouveaux globe-trotter de moyenne durée, ceux qui passent de capitale en capitale, d’auberges de jeunesse en hôtels avec Wi-Fi, de petits quartiers folkloriques à jungles, déserts extatiques ou encore résidences sécurisées. Leur habit les distingue des simples touristes qui ne font que visiter pour une courte durée les sites touristiques mainstream et balisés, appareil photo et babioles souvenirs en main. Ces beaufs qui ne deviennent jamais citoyens du monde, ni voyageurs hypes. Au retour, les vrais voyageurs se reconnaîtront entre eux, privilégiés, aventuriers anti-conformistes, membres huppés d’un club de l’esprit ouvert. Rencontrer un autre membre ira même jusqu’à les soulager :

« Ça fait plaisir de croiser enfin quelqu’un comme toi, quelqu’un qui a fait l’effort d’aller voir ailleurs »

L’expérience dite véritable de l’étranger, pas celle du Club Med, finit donc par créer un entre-soi autour d’une expérience commune qui devient monopole nanti, mais aussi intérêt à laisser les autres dans le noir, la merde et à leur prouver qu’ils y sont par leur faute. Pervers mécanisme de discours dont il faut démonter les engrenages avant de le briser.

Mais pourquoi le membre le plus éminent de cette communauté, l’expat’, se considère-t-il comme un être supérieur ? Pourquoi est-il si prompt à donner des leçons ? Pourquoi sous couvert du témoignage de son vécu, d’une communication avec ceux qui sont restés, cherche-t-il le plus souvent à prouver la supériorité de ses connaissances sur le réel des autres ? Pourquoi organise-t-il une promotion de son petit moi aussi affligeante que ses statuts facebook et ses photos affichés à la vue de tous ? Pourquoi les autres qui n’ont à raconter que l’enchaînement de leur train-train habituel doivent-ils la fermer béatement ? Pourquoi avons-nous à faire amende honorable en nous montrant contrits de l’infériorité inexceptionnelle de notre vécu ? Mais pourquoi devrions-nous nous soumettre devant leurs grâces ? Pourquoi à la fin ?

L’INVENTION DU CHAUVINISME RENVERSÉ

dujardinTout commence par la révélation de l’ailleurs et de ses effets secondaires. Car lorsqu’il s’agit pour l’expat’ ou le globe-trotter de retourner son regard vers sa terre natale, un basculement s’est opéré. Pour lui, le pays France n’est plus le milieu d’une diversité, d’une multiplicité vivante et bariolée. Il neige en Corse, tandis qu’il fait soleil à Paris, l’accent du Sud diffère de celui du Nord, les manifs d’extrême droite s’opposent à celles de gauche radicale, etc. Mais pour l’expat’, en revanche, c’est un bloc monolithique, figé dans son stéréotype adéquatement représenté par les grands médias. Les politiques au pouvoir sont la France, les pseudos scandales pipoles sont la France, etc., etc.
C’est là le nouveau mal du pays qu’il a inventé.

Mais ne nous y trompons pas, l’expat’ souffre de rester français, de ne pas parvenir à se débarrasser définitivement de cette sale identité. On pourrait aller jusqu’à penser que l’expat’ ne devient cosmopolite que pour mieux critiquer le fait qu’il y en ait qui restent seulement habitants de la France. Pour cela, il reste donc, de loin, français, pour mieux s’en plaindre et toujours démontrer la vertu supérieure de sa qualité d’expat’. Mais il y a plusieurs manières d’être expat’.

EXPAT’ DE GAUCHE, EXPAT’ DE DROITE

« Enfin la France s’est réveillée alors qu’à 
Pétaouchnok, c’est civilisé, ça fait déjà 
plus de trente ans que c’est légalisé »

Voilà un type de commentaire révélateur souvent fait à propos du mariage gay. L’expat’ de gauche se scandalise en effet devant les retards et les retournements qui affectent son pays d’origine. « Quels pays de racistes et de fachos ! ». Insulte d’autant plus aisée à assumer que son éloignement géographique l’en absout. Il était bien facile de commenter le sarkozysme d’un air dégoûté, tandis que sur les pavés des milliers de gens ont combattu son programme libéral et xénophobe.

L’expat’ de droite produit l’autre face de ce cliché culpabilisant et avilissant. « Pays de fainéants, de chômeurs et d’assistés ». Du haut de son recul, il justifiera les réformes libérales visant à moderniser un pays tout aussi archaïque. Revenus de Berlin, nombreux sont ceux qui nous incitent à tourner nos regards vers ces bons Allemands :

« Admirez-les, ils savent faire les réformes nécessaires comme les Anglais sous Thatcher ou les Américains sous Reagan avaient su les faire… »

 CITOYEN MODÈLE DE LA COMMISSION EUROPÉENNE

Du pareil au même. Comment s’opère une telle boucle du spectre politique ? C’est simple, qu’il soit de gauche ou de droite, l’expat’ sera un individu ‘‘flexible’’, un libéral qui s’ajuste comme il se doit aux ‘‘tendances du marché du travail’’. On peut chercher du boulot, tenter sa chance ailleurs, quel mal à cela ? Aucun, a priori. Mais aller ‘‘où ça se passe’’ va le plus souvent de pair avec un renoncement à sa souveraineté et ses devoirs démocratiques au profit d’un petit coin de bonheur et de réussite individuels. L’implication et l’intégration dans le pays d’accueil ou de passage resteront le plus souvent superficielles. On laissera faire les choix politiques à des institutions internationales non-élues mais situées à la même échelle divine que soi : le monde globalisé. Ni responsable de Hollande, ni de Merkel, l’expat’ désengagé s’occupe de politique comme l’élite attend qu’il s’en occupe : en commentateur avisé d’un spectacle à peine divertissant. L’expat’ appartient donc de plain-pied au xxième siècle. Pas d’utopie mais du pragmatisme. Il récupère l’aspect progressiste du rejet des nations mais sans prendre ce qui faisait la valeur de l’internationalisme – lutter partout contre les puissants dont il veut désormais faire partie en devenant plus encore qu’un habitant du monde, un bourgeois du monde.

 LE PIRE ET LE MEILLEUR DE L’HUMANITÉ SERA AILLEURS 

Demeurent pourtant quelques divergences idéologiques entre ces nouveaux cosmopolites, à moins que certains ne s’amusent à mélanger les deux. Suivant ce qu’il leur reste d’affinités politiques, ils éliront des destinations de prédilection. Amérique du sud, Asie du sud-est pour les uns ; pays anglo-saxons (Australie, États-Unis…) pour les autres… L’expat’ de droite fantasmera la richesse de l’étranger – la réussite de l’ailleurs vis-à-vis du perpétuel échec français, cette terre où les opportunités n’existent plus. Il faut fuir cette république ringarde, ce pays de vieux mous. Ce n’est plus l’étranger qui est arriéré, c’est la France qui l’est devenue.

L’expat’ de gauche, lui, sera fasciné par la pauvreté exotique, équitable comme on les aime, terrible mais digne et authentique, solidaire et alternative. Une misère belle, scandaleusement sublime, pas encore phagocytée par l’individualisme consumériste de la télévision et de la publicité. Car pour lui, le vrai scandale, la vraie laideur c’est bien qu’ici, en France, nous, ‘‘nous sommes tous des fantômes’’, des machines totalement abruties par la sainte trinité du métro-boulot-dodo. Ce n’est donc plus l’étranger qui est aliéné, c’est la France qui l’est devenue. Entre ces deux types, on rencontrera le plus souvent un hybride qui montre bien la complicité par-delà les obédiences. Ce sera par exemple l’ingénieur d’Areva parti exploiter les ressources de l’Afrique pour la soi-disant grandeur de la France et surtout celle de ses grands patrons. Il fantasmera la richesse vertueuse de son îlot occidental et sera fasciné par l’indigence de sa domesticité (‘‘ramassis d’analphabètes superstitieux’’) ou par celle qu’il visitera avec sa petite famille bien catho à travers petits villages et parcs naturels.

À fortiori, de gauche ou de droite, expat’ longue durée ou globbe-trotter modernes se retrouveront compères dans une mutuelle exécration du touriste ordinaire. Celui-là même qui corrompt le bon sauvage de l’étranger et défigure le beau paysage de la pauvreté avec des sites touristiques bétonnés. Pour eux, le ‘‘tourisme de masse’’ des uns fait le malheur des autres, il est le responsable de tous les maux de la globalisation négative : désastres écologiques, sociétaux, économiques et humains. Les pauvres enfants qui travaillent en Inde sont la faute du touriste beauf occidental qu’il faut satisfaire. Le fait que la majorité de ces enfants ne travaillent pas dans le secteur touristique est un détail qu’on peut se permettre de zapper. Ils détestent ensemble ceux qui ne savent pas voyager, qui ne passent qu’une semaine en voyage organisé à suivre dans la plus grande promiscuité les parcours balisés. L’eugénisme des vrais voyageurs quand il ne veut pas instituer une police touristique, propose simplement d’ôter la qualification de ‘‘tourisme culturel’’ à ces beaufs qui envahissent jusqu’aux plus grands musées en traînant de la claquette. Et les ‘‘vrais’’ voyageurs cosmopolites ne se demandent jamais si la différence entre eux et les autres ne passe pas tout simplement par la question des moyens qui imposent le choix d’un voyage éclair qui suit les formes imposées du mainstream ou offrent la possibilité d’un tourisme ‘‘éthique et responsable’’.

 LUMIÈRES DES NÉONS, LUMIÈRES DES CŒURS

De toute manière, la France fait honte, soit qu’elle n’ait pris que le dernier wagon du fameux train de l’Histoire, soit qu’elle ne soit pas non plus restée en gare avec la nature humaine, pauvre et sublime, sur le bas-côté. Car le médian ennuyeux entre sous-développement et hyper-développement est en France, est la France. Ici, c’est toujours la Nuit du Moyen-Âge répète l’expat’.debar

Plus il le répète, plus ses Lumières doivent nous sembler nécessaires, car nous serons toujours en retard. L’expat’ se pâme : ‘‘Ah, comme elles sont généreuses les fêtes de village là-bas ! Ah, comme il est noble le paysan chinois qui travaille la terre là-bas ! Ah, comme ils sont encore humains, comme ils conservent le sens de la communauté ! «Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage »… Mais « de mon petit village » en revanche, comme il est laid le bal, comme il est borné le paysan. Et comme les communautarismes y sont dangereux’’. Car la communauté est joyeuse ailleurs, phobique ici…

 L’EXPAT’ VIT L’ÉTRANGER COMME UN JEU VIDÉO 

Comment expliquer cette mentalité ? Par une métaphore. Une fois que l’on vit d’un bord ou de l’autre du monde global on risque de virer dans une simulation, de vivre dans un virtuel qui vous dégoûte du réel (français) et vous laisse fascinés par la reproduction du réel (à l’étranger). Comme le paysan français et son décor sont laids, son double étranger et ses champs seront ‘‘bien faits’’. ‘‘Regardez, dira l’expat’, les textures de son visage buriné, les détails graphiques de sa tenue folklorique sont criants de réalisme. Les effets de particules sur ses terres sont bluffants. Il fait plus réel, il fait mieux réel. Il mérite sa photographie’’. Inversement, le jeune cadre français sera morose sous le poids de la fiscalité là où son double étranger sera beau, dynamique, lisse, colgate & corporate. Pourquoi rester fascinés devant ce spectacle ? Parce qu’on peut y jouir en toute impunité du chatoiement des effets spéciaux (la richesse) ou du réalisme des textures (la pauvreté).

UNE QUÊTE MYSTIQUE POUR NOUVEAUX PÈLERINS 

Soit disant authentique, cette reproduction polie ordonne à l’expat’ le mépris de la chair rugueuse du réel. Au sein de cette simulation, ce qui compte c’est de s’expérimenter comme un avatar, libre de customiser son look et sa personnalité suivant ses inclinations ‘‘naturelles’’ : un comble. Autres temps, autres mœurs, autres mots pour désigner un voyage cosmopolite qui reste une odyssée pour nouveaux dévots. Gimmick : ‘‘Là-bas j’ai découvert qui j’étais vraiment.’’
Athées ou croyants, nous avons peut-être tous cherché un jour le noyau vrai de notre individualité. Mais le quotidien nous a bien vite rattrapés. La vanité de cette quête a fini par nous frapper. L’expat’, en revanche, de toute son âme, a cédé à cette Tentation. Il s’y est dédié d’autant mieux qu’il flotte au-dessus des contraintes. Il fallait bien qu’il donne du sens à sa démarche, futile aux yeux des autres, aussi s’est-il acharné à se trouver en toute sainteté ; il en fait sa Passion.
Le résultat ? Un catéchisme bourgeois qui recherche l’authenticité derrière les apparences, qui cherche la profondeur sous le superficiel, la rencontre avec l’inconnu contre les habitudes. Projet louable en partie ; réalisation condamnable en totalité. Pourquoi ? ‘‘Tu ne peux pas comprendre, là-bas les gens étaient tellement…’’ Tellement quoi ? L’extraversion ne sert finalement qu’à masquer l’égocentrisme et son néant toujours plus profond, c’est le mot. Et la lâcheté, d’aller chercher loin des responsabilités factices et de revenir auréolés du courage des élus qui ont su couper les amarres, finit par être bien authentique. Et oui, on souhaiterait que tout cela reste inconnu.

LES VERTIGES DE L’AMOUR

 L’expérience de l’expat’ est vertigineuse en effet parce que son ivresse virtuelle et métaphysique ne va pas sans. C’est le vertige de n’avoir que du vide sous soi, nulle part où poser ses valises. Heureusement, ce trouble sera compensé par la nausée du retour au pays. Ce sera l’occasion d’une vérification rassurante de la grossièreté de ses origines. Au premier dérangement, à la première nuisance quelconque du réel (retard d’un train, mauvaise humeur du voisin, etc.), le retour sera toujours sanctionné par la phrase type : ‘‘Ah ! Ça, c’est bien la France !’’.
Et oui, c’est la France, infâme chez soi. Finie la dispersion divertissante de l’étranger, finie l’impression de liberté de son double virtuel. Fini le cocon : bienvenue chez les gros cons. Ici, jouent les déterminismes sales du concret et du quotidien. Ici, il faut encore se battre parce que l’utopie du fameux monde globalisé ne s’applique et ne s’impose que par la négative. Les licenciements, les délocalisations, l’austérité, les recommandations du FMI. Et effectivement, ce négatif de votre rêve mondialisé en révèle toute la bassesse. Ici, on n’y est pas encore. Ici, c’est la précarité, ici c’est la crise et pourtant vous nous dites de ne pas trop nous plaindre parce qu’on est encore dans un pays ‘‘riche’’.

JE VOUS AI COMPRIS !

Le retour de bâton, c’est que ces expat’ sont le prototype d’une mode dominante qui empêche ceux qui voudraient expérimenter autrement l’étranger de le vivre en dehors de ces cadres branchés et biaisés. Dans l’idéal, voyager affranchit des contraintes, des habitudes aliénantes : plus besoin d’être une bonne fille, un bon fils-fils, plus besoin d’être ‘‘toujours le même’’, ce ‘‘bon vieux untel’’ qu’affectionnent tant les vieux amis… On découvre qu’on peut être autre. Reste ce qu’on en fait. Au retour, il y a en effet l’incommunicable qui se raconte et se la raconte et il y l’incommunicable de celui qui se tait, dont le vécu est muselé car il ne sait plus comment se formuler. Car au retour des premiers bienheureux rien n’a l’air d’avoir changé : ils sont toujours aussi creux, toujours aussi cons. À croire qu’ils l’étaient avant de partir et qu’ils n’ont fait que renforcer et masquer leurs préjugés sous un alibi contraire : ‘‘l’ouverture d’esprit’’ qui finit par nous débecter.

EXPAT’ = NÉO-COLON

L’époque n’est pas lointaine où ce Français à l’étranger s’appelait plus justement colon, avec le comportement dégueulasse de supériorité, de morgue à l’égard de l’indigène que le terme impliquait. Sauf que, depuis, le prêcheur a retourné sa veste, son mal et son discours. L’autochtone que l’on condescendait à aimer (le bon peuple de métropole) est désormais ailleurs – on peut l’aimer sans appartenir à son monde. Cela empêche alors d’appartenir à la même humanité que le beauf français qu’on a laissé chez soi. Double exclusion, double élection. L’expat’ sera là pour donner au vrai patriote de gauche mauvaise conscience. Aimer son pays, quelle étroitesse d’esprit ! La prise de recul fait office d’exorcisme. Pour l’expat’ revenu de tout, le raisonnable n’est ni de droite, ni de gauche et surtout ailleurs…

citation

EFFETS PERVERS 

À force de subir vos leçons rances d’humanisme, de pragmatisme économique vantant la performance des uns (d’ailleurs) contre les autres (d’ici), vous poussez ceux qui restent à bout. D’un simple ras-le-bol, vous suscitez une part de la xénophobie ambiante, du repli identitaire qui fait gueuler : ‘‘Ras-le-cul des amerloques, des jaunes, des bougnoules, des boches, des bamboulas et des espingouins’’. Car, comme vous caricaturez la France, vous caricaturez vos terres d’élections et leurs habitants. Les Chinois travailleurs, les Mexicains souriants, les Américains dynamiques, tous unis contre les Français mous, fainéants et râleurs. Ainsi, votre anthropologie cosmopolite finit par nourrir le nationalisme réactionnaire parce qu’ils logent à la même enseigne : promotion ou réduction d’un pays à son cliché, un ensemble, un bloc monolithique.
Dans le pire des cas, c’est vous-même qui pointerez au parti du conservatisme. Car bien circonscrite entre l’adolescence (âge de passion) et l’âge adulte (âge de raison), la mode actuelle à l’expatriation et au voyage autour du monde, donnera ensuite foi à un retour d’autant plus radical aux valeurs traditionnelles. Parce qu’on a vécu vraiment intensément l’espace d’un instant, qu’on a eu sa dose de folie et de liberté, on peut alors revenir de tout, bien sage, armé de la rhétorique du “moi aussi quand j’étais jeune”. Revenir pour quoi ? Pour se conformer. Obéir au travail, se marier en famille, donner des leçons de sagesse… Mais on ne devient pas sage en vieillissant. On s’assagit, on se fatigue, on se soumet et on s’en fait un titre de gloire.

Vous ne nous laissez jamais en paix, partis ailleurs ou de retour au pays. Et votre universalisme virtuel, qui n’est, disons-le, qu’une nouvelle forme d’élitisme qui profite de tous ses droits sans jamais assumer les devoirs de la vie collective nulle part, nous n’en voulons pas. Mais notre idée n’est pas de défendre à l’inverse un patriotisme absolu qui condamne l’envie de vivre ailleurs que dans son pays d’origine. Seulement il faut au moins choisir pour donner des leçons et se prétendre responsable. Sinon, au revoir et à jamais expat’. Que tu sois petit-moyen-grand-bourgeois, au revoir sinon c’est trop facile. À croire qu’il faudrait pour toi rétablir l’exil politique : l’ostracisme.