L’entreprise capitaliste est un frein au développement économique

démocratiqueLes défenseurs de la Loi travail insistent beaucoup sur la nécessité pour les patrons d’être serein, même si cela se fait au détriment des droits fondamentaux des salariés. Quand des dirigeants ont besoin, pour remplir leur mission, d’oppresser leurs subordonnés, alors ça veut dire qu’il est peut-être temps de changer de modèle. Le modèle de l’entreprise capitaliste est en bout de course, après deux siècles d’existence. Nous pensons même qu’il est un frein au dévelopement économique. Voici une partie de notre numéro 3 « Pour l’économie démocratique » :

L’économie contemporaine est majoritairement constituée de petits royaumes, les entreprises privées, dont les habitants évoluent tous dans un lieu qui ne leur appartient pas. Des royaumes où la majorité des habitants ne possèdent rien de ce qui les entoure, parfois même pas leurs vêtements de travail. Des royaumes où tout appartient à une seule personne ou bien, pire, à un groupe de personnes qui vit dans un autre monde que celui des travailleurs. Cette personne ou ce groupe peut disposer du royaume-entreprise comme il le souhaite : le liquider, le fermer, augmenter les rendements, baisser les salaires. Il peut décider, selon une charte, que ses sujets ont dû toutefois signer, de régenter les moindres aspects de leur vie. C’est lui qui décide, seul ou avec son groupe de propriétaires, ce qu’il convient de faire pour le salut du royaume. Régulièrement, la loi permet aux membres du royaume de faire remonter des doléances, de se plaindre, mais le chef et son conseil sont libres d’écouter ou non.

Les similitudes entre le fonctionnement des entreprises privées et l’État sous l’Ancien Régime sont nombreuses et frappantes. On y pense rarement tant on est habitué à cet état de fait, mais la majorité d’entre nous, lorsque nous allons au travail, renonçons à nos libertés comme autrefois des sujets d’un royaume étaient privés des leurs. Bien entendu, il y a des nuances à apporter à un tel constat : en théorie, nous sommes libres de quitter une entreprise, plus facilement qu’ils ne l’étaient de quitter un État. Certes, cela reste cependant moins vrai depuis que le taux de chômage se maintient à un niveau aussi élevé, multipliant les risques pour les salariés trop exigeants. Ensuite, en France, en moyenne 64 % de notre journée se déroule hors du lieu de travail, ce qui est une nuance de taille. Sauf que si l’on enlève le temps de sommeil, on passe alors la moitié de son temps dans son entreprise. Un demi-royaume. La structure des entreprises capitalistes semble donc à première vue un peu datée. Est-ce un problème ? Après tout, ne dit-on pas que c’est dans les vieux pots qu’on fait la meilleure soupe ? Une structure pyramidale et autoritaire n’est-elle pas une condition nécessaire du dynamisme économique ?

Pour répondre à cette question, nous sommes revenus un peu en arrière : on croit souvent que la monarchie a été balayée au cours du 19ème siècle parce qu’elle était injuste et contraire aux « idées des Lumières ». En fait, c’était aussi et surtout pour des raisons très matérielles que ce système autoritaire devait être remplacé. La monarchie est très vite économiquement devenue un poids pour un pays pacifié et en pleine expansion au 18ème siècle. Le coût de la monarchie, de ses symboles et de ses fastes, était clairement trop élevé par rapport à sa gestion douteuse du pays (de guerres inutiles en taxations trop fortes). Or, cette concentration du pouvoir dans les mains de quelques-uns dans le domaine de la gestion administrative et politique d’un État ne serait-elle pas devenue aussi néfaste dans le cadre du fonctionnement économique de la production des biens et des services ? Ce qui était une aberration économique pour un pays ne le serait-il pas pour une entreprise ? C’est la question que nous nous posons ici.

Deux points ont principalement soulevé notre attention.

1 – Il est dangereux pour une entreprise d’avoir un patron

Est-il sage et avisé de confier l’ensemble des décisions relatives à la vie d’un collectif à une seule personne et son conseil restreint ? Au cours du 19ème siècle, en ce qui concerne la politique intérieure de leur pays, les Français ont tranché : un roi et sa suite sont mauvais juges. Parfois il y en a des doués, mais souvent il y en a des dépensiers (Louis XIV) ou encore des faibles (Louis XVI). Mais la monarchie absolue semble définitivement has-been.

Les choses ont à présent évolué et le pouvoir politique est confié à une représentation nationale qui, en théorie, est censée être à l’image du peuple, et sous son contrôle. En réalité, ça ne marche pas si bien, ne serait-ce que parce que l’on a conservé la monarchie sous la forme d’un président dont on attend (pas tous, certains) tous les 5 ans qu’il change nos vies. Les chefs d’entreprise ont-il une qualité supplémentaire qui les rendraient meilleurs gouvernants que les rois ne l’étaient ? Non :

Ils ont du mérite : c’est faux, vu la faible mobilité sociale en France, en ce qui concerne les PME et les grandes entreprises, très rares sont ceux qui accèdent au statut de patron grâce à leurs efforts. De nos jours, ¾ des enfants issus des classes populaires (ouvriers ou employés) restent dans cette classe toute leur vie. Il en va de même des enfants de cadres et de patrons. Combien de méritants cela nous laisse-t-il ?

Ils sont compétents : c’est très discutable, si l’on considère la pauvreté de la formation professionnelle des chefs d’entreprise en école de commerce, telle qu’elle a été dénoncée récemment. « On n’y apprend pas à se remettre en cause », dénonce une ancienne élève de la prestigieuse HEC, Florence Noiville, auteure d’une enquête (J’ai fait HEC et je m’en excuse, 2009) sur le sujet : « On en sort gonflé du sentiment de sa propre importance, obnubilé par la seule réussite économique. »

Ils prennent des risques : le degré de responsabilité qui est assumé par un chef d’entreprise, face à ses créanciers et ses salariés, justifierait son pouvoir et sa rémunération. Ce qui est vrai pour des très petites entreprises (n’ayant pas ou peu de salarié, et n’entrant donc pas dans notre étude), est faux pour les moyennes et grandes entreprises. Il faut considérer le risque effectif encouru par un salarié de base en temps de crise (se retrouver au chômage en cas de faillite de l’entreprise, dans un contexte où retrouver un travail est extrêmement difficile) et le risque encouru par un chef d’entreprise, qui possède du capital, qui a accumulé des revenus nettement plus importants que ses salariés. Souvenons-nous qu’aussitôt débarqué d’Airbus, Louis Gallois a immédiatement retrouvé du travail auprès du gouvernement. Tandis que pour le Français moyen, le licenciement ça signifie retour à Pôle Emploi, pour un grand patron français ça veut dire retour à Pôle Pantouflage. Car il y aura toujours pour eux une commission où traîner leurs savates.

Que ce soit le patron d’une moyenne structure ou d’une très grande, le risque encouru par un entrepreneur face à l’échec de son entreprise est moins grand que le risque supporté par ses salariés. Ceci explique d’ailleurs pourquoi, lorsqu’une usine ferme quelque part, ce sont les salariés qui résistent corps et âme. Les chefs d’entreprise prennent un air concerné, mais ne mettent que rarement tout en œuvre pour sauver leur outil de production et ses travailleurs. En Argentine lors de la crise de la dette, en 2001, des centaines de patrons se sont d’ailleurs sauvés avec leurs fonds, laissant des usines abandonnées, finalement en partie reprises et remises en route par leurs salariés. La même chose s’était produite en 2012 aux ateliers de lingerie Lejaby en France, mais aussi en mai 2014 lorsque les salariés de l’usine Fralib ont obtenu du groupe Unilever la reprise de leur usine en liquidation.

Comment expliquer un tel détachement de la part des patrons ? L’économie mondiale s’étant concentrée, de nombreuses entreprises sont devenues les filiales d’entreprises plus grosses. Les patrons deviennent donc des super-cadres postés un jour ici, un autre là-bas, et leurs promotions, mutations et rémunérations ne dépendent qu’en partie de leur bonne gestion. C’est ce que les scandales successifs de « parachutes dorés » révèlent : on peut couler sa boîte et s’en aller avec un pactole. C’est ainsi que Noël Forgeard, président du groupe EADS, a quitté le navire en 2006 avec la somme de 8 millions d’euros, alors même que l’entreprise connaissait de graves difficultés avec la vente de l’Airbus A380, énorme avion voué à un succès international. Il était toujours, au moment de son départ, l’objet d’une enquête pour délit d’initié (il aurait vendu ses actions Airbus à un moment opportun, connaissant par avance l’annonce des mauvais résultats de sa propre entreprise, et voulant faire une bonne affaire avant tout le monde). Les exemples de ce genre-là se sont multipliés. En France en particulier, où les grands patrons peuvent passer à l’envi des entreprises publiques au privé, du cabinet de consulting à la direction de la SNCF, leur implication est minime. Qui s’interroge sur le réel talent de Louis Gallois comme gestionnaire ? Quand a-t-il été évalué pour la dernière fois ? Il passe d’une entreprise publique au conseil de surveillance d’une entreprise privé non pas parce qu’il est doué mais parce qu’il a le soutien pour.

Ces différents constats nous poussent à nous interroger : n’est-il pas hasardeux de confier la direction du collectif de production qu’est une entreprise à un type d’individu qui n’est pas spécialement compétent, qui n’a pas grand mérite à être là, et surtout dont la situation financière et face à l’emploi le rend personnellement détaché de son entreprise ? Pourquoi ne pas penser les choses différemment ? Par exemple, confier la prise de décisions aux salariés qui, eux, sont clairement liés personnellement au destin de l’entreprise.

Une objection a été soulevée par la commission à cette proposition de sortie de crise : le chef d’entreprise n’est pas le seul possesseur, dans l’économie contemporaine, des capitaux de l’entreprise. Il faut penser avec le poids des actionnaires.

2 – Il est mortel pour une entreprise d’être financée par des investisseurs extérieurs

Depuis la fin des années 1970, le modèle basé sur le pouvoir du patronat a en partie cédé la place à un système économique où le financement des entreprises s’effectue sur les marchés financiers. Depuis la crise économique de 2008, ce système est dénoncé par les hommes politiques de tous bords, sans que de réelles mesures soient prises. Les critiques contre ce mode de fonctionnement sont multiples, et véhiculées par de nombreux acteurs politiques et économiques (du prix Nobel d’économie 2001 Joseph Stiglitz à l’ancien président Nicolas Sarkozy, en passant par le candidat Hollande et par Marine Le Pen).

Le capitalisme financier est né de la mutation suivante : le capital des entreprises de l’économie dite « réelle » est de plus en plus possédé par des entreprises de l’économie financière (appelées « investisseurs institutionnels »), qui sont spécialisées dans l’achat et la vente de parts de capital (les actions), pour obtenir des taux de profits optimaux (ce qu’on appelle la spéculation), selon une temporalité et sur un lieu dématérialisé (la bourse) qui n’a plus grand-chose à voir avec la réalité quotidienne de la production de biens et de service.

La crise de 2008 a montré qu’on pouvait spéculer sur absolument tout, sans aucun égard vis-à-vis de la valeur réelle des capitaux : le surendettement d’Américains pauvres auprès des banques était devenu un produit financier que les investisseurs se refilaient, jusqu’à ce que cela explose et provoque un choc financier sans précédent, qui a coûté des milliards d’euros aux contribuables du monde entier, tout en mettant des centaines de milliers de personne à la rue. En 2011, la crise de l’euro a montré que les difficultés des États eux-mêmes étaient devenues un jeu de spéculation, et que plus un État était en difficulté, plus il devait payer cher sa dette parce que les investisseurs avaient joué ainsi, ce qui est complètement illogique et destructeur à long terme. C’est en raison de taux d’intérêts trop élevés que la dette grecque a explosé, déclenchant une crise humanitaire dans un pays où l’État a été contraint par ses créanciers de cesser d’entretenir son système de santé.

En France, toute l’élite politique répète que le capitalisme financier est le mal absolu, à cause de cette séparation sans précédent entre le travail réel et ce que les possédants pensent et font du capital qui conditionne et rend possible ce travail. Mais tous font comme si l’actionnariat était une simple anomalie, alors qu’en réalité l’entreprise capitaliste a toujours fonctionné ainsi. Le capitalisme financier a seulement engendré la mutation suivante : alors qu’il pouvait y avoir des « gentils patrons », il n’y aura jamais de « gentils actionnaires », parce que dans le jeu mathématique que mènent les marchés financiers, les considérations éthiques et sociales n’ont absolument aucune place.

Les considérations économiques non plus. C’est ça le plus stupéfiant. Les actionnaires jouent un jeu en huis clos, ils se moquent pas mal du dynamisme économique d’une région, d’une vallée encaissée, d’un pays tout entier. Ils ne s’intéressent pas à la quantité de carbone lâchée dans l’air par l’importation de fruits et légumes de l’autre bout de la planète pour produire des yaourts en France, ils se moquent pas mal du nombre de chômeurs que l’ouverture d’un site là-bas va créer ici. C’est pour ça qu’il est toujours pathétique de voir un ministre français invoquer des considérations humaines et patriotiques face à un grand groupe mondial. Lorsqu’en 2012 Arnaud Montebourg avait déclaré, face caméra, que Lakshmi Mittal, le PDG repreneur de l’usine sidérurgique de Florange, ne « respectait pas la France », il faisait preuve d’une grande naïveté devant ses concitoyens. Bien sûr que le groupe Mittal se moquait pas mal de l’usine de Florange ou de la grandeur de la France. Bien sûr qu’on ne fait pas plier une multinationale avec des principes ou avec des mots.

À l’échelle d’une entreprise, le recours à l’actionnariat extérieur aggrave donc les contradictions que nous avons mises en valeur à propos de la structure patronale. Un patron d’une entreprise financiarisée n’est qu’un riche pion. Les décisions sont prises en fonction d’enjeux qui n’ont absolument aucun rapport avec ce qui se fait ici et maintenant. Maintien de l’emploi, qualité du travail, qualité des biens et services produits, responsabilité à l’égard des clients ou du public… Le capitalisme actionnarial est la forme d’économie la plus irresponsable que le monde ait jamais connu.

C’est une pratique, qui plus est, extrêmement coûteuse. Toute action devant être énumérée, les entreprises se retrouvent à n’orienter leurs choix qu’en fonction du taux de rendement que telle ou telle politique pourra engendrer. Le taux de rendement n’a ni morale, ni vision, ni scrupule. En France, alors que la part des revenus du travail (salaires) dans la richesse nationale ne cesse de diminuer, celle du capital augmente. Le coût du capital devient un véritable problème, parce qu’il est ce qui, dans une entreprise, doit nécessairement augmenter. Donc au détriment des autres postes budgétaires comme l’investissement ou les rémunérations du travail. Naturellement, les actionnaires et leurs alliés médiatiques ont beau jeu de dire l’inverse, que c’est le coût du travail qui pose problème, parce qu’eux ne peuvent pas se rémunérer assez s’ils doivent payer les travailleurs trop cher, et que si c’est comme ça ils iront ailleurs.

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