Le Salaire des rêves – 27 mars 2014

Dimanche 9 mars au soir, je m’installe devant la télévision. Sur le plateau, le journaliste trépigne déjà : Si là, vous pouviez sortir votre carnet de chèques et acheter quelque chose qui vous fait rêver. Ça serait quoi votre prochain investissement ? De quoi vous avez envie ? – Moi, je vais prendre mon carnet de chèques et je vais acheter M6 ! (rires).

C’est par ce genre d’interview choc que Capital la bien nommée émission de M6continue de programmerles rêves d’aujourd’hui. Ce soir-là, la chaîne nous offre une splendide hagiographie : la légende dorée du Prince Abdullah al-Thani du Qatar, un homme “fascinant”, un milliardaire “pas comme les autres”. Qu’importe presque que le reportage ait été réalisé par une société extérieure qui l’a confié à une proche et une associée du Prince – Elisabeth Bouteiller (Canard Enchaîné mercredi 19 mars). Qu’importe, puisque à chaque nouvel Aladindes temps modernes, le journaliste petit génie ne manquera pas de chanter : “Prince al-Thani ! Oui, c’est bien lui !” Et, au moins maintenant, à l’instar de Disney, le PSG fait enfin rêver ses foules. Tandis qu’al-Thani, lui, vole sur son chéquier magique au-dessus d’un désert où crèvent – la gueule ouverte, oui – les ouvriers immigrés qui construisent les oasis de la Coupe du Monde de 2022.

Ces employés, rappelons-le, vivent des conditions de “travaux forcés”. Ils ne sont pas payés durant des mois, ils n’ont parfois plus de quoi manger et ils subissent des conditions infamantes de logement (insalubrité et loyers sur-élévés). “Plus de 1 000 personnes ont été admises en 2012 dans l’unité de traumatologie à la suite de chutes au travail”, dont 10 % sont handicapésrapporte Amnesty International dans un article numérique du journal Le Monde(18 novembre 2013). Le tout participe, nous informe l’ONG, d’un taux de mortalité “significatif”. Oui, le terme technocratique est ignoble. Alors quoi ? Si vous vous tuez au boulot mais que ça ne soit voit pas trop, ce n’est pas “significatif” pour la défense des “Droits de l’Homme” ? “Al-Thani ! On t’avait pourtant dit : pas de pakistanais au-dessus de 2m50 !”.

Le “temps de cerveau disponible” sur fond de bande originale de Lawrence d’Arabie ne l’est pas ici pour la publicité qui suit. Et pour retrouver le regard bleu, la peau tannée de Peter O’Toole et le visage enturbanné d’Omar Shariff, il n’y a qu’à regarder dans nos rues : 50 % de plus de SDF entre 2001 et 2011. Un chiffre lancé à la volée et oublié, un pourcentage bouffi comme les plateaux d’abondance du Prince. Cette partie-là de l’économie de marché, Capital ne la décrypte pas. Le temps de cerveau dégagé par M6 l’est donc pour la soumission contemplative devant “lespuissants, les grands de ce monde”, côtoyés le temps d’un reportage. Ah ! L’ONU et la FFF ont beau jeu alors de “pointer du doigt” (« bouh c’est pas bien ! ») les “conditions déplorables” de travail au Qatar. Ce n’est pas très fair-play, sauf que, répond France Télévisions, les “grands réformateurs” de l’Histoire n’ont-ils pas toujours été forcés de faire des sacrifices ? C’est ce que nous rappellent les séries de reportages,tout aussi “fascinants”, sur Louis XIV et Versailles, Pierre le Grand et la dynastie des Romanov. Monopole de l’image. Rien n’empêche donc la domination des gouvernants de croître,sûrement pas les pisse-copie d’investigation télévisée.

La semaine suivante, la petite musique du reportage fait son bout de chemin. Le décor se déplace. D’abord, il fait si chaud qu’on se croirait passé de l’autre côté du miroir de M6. Paris, milieu mars, en pleine Arabie. Règne d’une “dolce vita des températures saisonnières” oblige, en compagnie d’un ami, je flâne à la nuit tombée du nord vers le centre de Paris. Nous traversons l’île de la Cité et fourbus, nous stoppons faute de mieux notre périple à Odéon. Nous nous résolvons à y payer le tribut coûteux d’une bière et nous installons à une terrasse en face de la statue du révolutionnaire Danton. A quelques mètres à peine, une mère sur un matelas veille sur son gamin, de trois quatre ans. Lui aussi badine, il fait rouler un petit camion cabossé sur le bitume du trottoir, entre deux coulures d’urines et une merde de chien. Face à de telles “particules fines” de pollution sociale, la discussion ne manque pas de tourner court et un sentiment de malaise mêlé de révolte de vous prendre à la gorge. Il est 23h30, je n’ai plus soif. Le bar ne sert plus de toutes manières.

Il est 23h30 et ma bile entre en ébullition.

Hum, alors, quelle était déjà la solution entrevue en ce début d’année ? Quelle solution à la crise qui “continue de frapper les plus fragiles« , les « exclus » (euphémismes de circonstance, dire les pauvres serait grossier – des « misérables », c’était bon pour le XIXème siècle et Victor Hugo) ? Un “virage social-démocratede François Hollande, titraient les grands quotidiens.

Attention donc, “social-démocrate” mais : ni social (pas plus d’argent pour la Secu, l’Education Nationale, les hôpitaux et tout le toutim) ; ni démocrate (des candidats PS aux municipales qui se fichent de la loi de cumul des mandats valable dans trois ans et toujours pas le droit de vote promis aux étrangers pour les élections locales). Social-démocrate doit s’entendre – style-ancien-chancelier-allemand : Gerhard Shröder. Un ancien, toujours un “grand de ce monde”, un homme influent. Sauf qu’en matière de style désormais, Shröder, en plus de sa petite retraite de ministre (11 000 euros mensuels), dirige une filiale de Gazprom, consortium germano-russe de gaz (imaginez le salaire).

Il faut voir sa photo avec Vladimir Poutine – façon Golden Boysdébarqués d’un hélico de James Bond, dans Le Mondepapier du 5 mars – photo qui, illustre “on ne peut mieux les intérêts croisés des deux pays” commente le journaliste. Mais de qui se moque-t-on ? Revoyez l’image : elle n’illustre, “on ne peut mieux” en effet, que la corruption/collaboration croisée des deux dirigeants. “Les patrons allemands ne veulent pas de sanctions contre le partenaire russe [au sujet de la Crimée]” titre l’article. Cela nuirait à leurs “intérêts stratégiques”. Après “partenaire”, terme à nouveau ignoble, d’hypocrisie cette fois – on a droit aux “intérêts stratégiques” : leur pognon en somme ? Mais, au fait, d’ailleurs qui leur a demandé leur avis aux patrons allemands ? Le Monde, plus grand quotidien de France, la voix de ses maîtres.

Bref, revenons au “virage social-démocrate”. Social-démocrate, c’est-à-dire ? C’est-à-dire, après une ligne déjà très droite, un virage libéral, l’inverse donc d’une lutte contre la pauvreté. La concrétisation ? Un “Pacte de responsabilité” made in France. Ce pacte devrait être prêt dès fin mars et, disait François Hollande pour ses vœux de nouvelle année, il est : “fondé sur le principe simple : moins de charges sur le travail, moins de contraintes sur leurs activités [aux entreprises] et, en même temps, une contrepartie, plus d’embauches et plus de dialogue social”. On délivre les entreprises et les actionnaires de leurs obligations financières envers la solidarité nationale en attendant, qu’en échange, elles veuillent bien faire l’effort de consentir à créer des emplois. Mais d’abord, pour le “dialogue social, c’est plutôt mort avec moins de 6% de salariés syndiqués et une centrale syndicale, la CFDT, qui dit toujours « Oui-Oui ». Quant aux embauches, “Les entreprises ne créent pas l’emploi” nous explique un article de Frédéric Lordon dans Le Monde Diplomatique de février (en accès libre sur les Blogs du Diplo). Si l’activité reste la même, le carnet de commande le même, pourquoi en faire des embauches ?

Pour évaluer la valeur de ce contrat (de dupes), ce “pacte” où une seule des parties signe avec son sang, suffit-il alors de poursuivre le fil de mes pérégrinations ? Rebroussons chemin dans l’espace et dans le temps. D’Odéon, prenons le boulevard Saint-Michel vers l’île de la Cité (lieu de concentration des pouvoirs préfectoraux et judiciaires de la capitale). À l’aller, mon ami me raconte que, quelques jours plus tôt, il a assisté à un procès au Palais de Justice : des « jeunes » conduits en prison pour vol à l’arrachée. Qu’emportaient-ils avec leur scooter ? Des sacs à main Chanel à 20 000 euros pièce, avec à l’intérieur un modeste bijou, une montre et un portefeuille ; l’ensembleévalué à 120 000 euros. Ce fut leur première prise, qu’ils espéraient sûrement revendre dix fois moins. Recel escroc – pour la famille ou pour leurs propres rêves de fortune ? Qui sait ?

Pas le juge qui leur rappelle fermement que la Cour est là pour examiner les faits. Compte rendu simplistecher magistrat. Un montant de vol équivalant au moins 6 ans de SMIC mensuel : où est le crime ? Dans l’acte ou dans le butin lui-même ? Une collègue, qui a travaillé dans la mode, me rappelle plus tard que ces sacs, lorsqu’ils ne sont pas vendus, reviennent à la maison mère qui les brûle. Pourquoi ? Pour éviter qu’ils puissent être revendus à moindre prix à un public (les “petits” de ce monde ?) qui dégraderait l’image de marque. Elle n’interprète pas, c’est la politique officielle du luxe, son coquet “intérêtstratégique” à elle : distinction sociale avant tout et sans bavures. Mais personne n’appelera ce témoignage à la barre.

Jeudi arrive. Ma rage me souffle une idée folle.

Au lieu de ses “investigations”, M6 devrait relancer la mode des feuilletons. Les effets émancipateurs ne se feraient pas attendre ! Le Zappingde Canal + nous apprend bien qu’une femme aux Emirats Arabes Unis a compris que la Femme pouvait revendiquer ses droits en regardant une série télévisée turque.

Voici donc mon synopsis. On pourrait le faire retro, façon Dallas,et nommer la série Capital & Justice.Générique :[Musique] Plan aérien sur le Palais de Justice : (effet de brillance façon Feux de l’Amour) le portail serti “des dorures de la République” se referme (plan 1). Des split-screen commencent à défiler sur l’écran : dans un autre arrondissement, le ministère de la « Justice » veille (plan 2) / sur les grandes bijouteries et les hôtels de luxe (plan 3) qui l’avoisinent place Vendôme (plan 4) (même effet de brillance). [Lancement des paroles : “Pariiiis ton univers impitoyaaAaable !”] Nouveau split-screen sur les Champs Elysées cette fois (plan 3) [“Glorifie la loi du pluus fooort !”] / les autodafés de sacs griffés par les grands noms de la mode (plan 5) éclairent la nuit de la Ville Lumière [Lancement des trompettes] (toujours même effet de brillance)… L’épisode commence. On y suivrait le récit que je viens de vous faire. Fanfares pour le Prince. Fouet pour ses esclaves. Les grands réformateurs. Flânerie parisienne et indigence. Et pour finir. Une petite morale sous la forme d’un procès de “jeunes délinquants. Quel cliffhanger pour la fin du premier épisode : le téléspectateur doit-il mépriser d’égoïstes sous-travailleurs plus canailles qu’employés modèles,aliénés par les strass et les paillettes ou bien doit-il acclamer des Robin des bois des temps modernes ? En voilà des héros “fascinants” et “ambigus” ! En voilà un concept “d’une grâce inouïe”, des scènes “à couper le souffle” et un tableau “bouleversant” pour journalistes cinéma et télé mercenaires !

Mais où trouver le directeur des programes qui acceptera ce projet ? Nulle part. On dira que tout cela n’est que de l’amalgame. Pour autant, dans les medias, personne ne nous ment. Pas de vérité cachée à dévoiler. La critique n’est plus affaire de déconstruction, ou plus seulement, mais d’abord de montage, au sens cinématographique du terme. Pas besoin de grandes théoriques démystificatrices contre une idéologie qui n’organise plus de tromperie mais seulement l’amnésie journalière d’hier, d’aujourd’hui et de demain ; l’amnésie journalière d’ici, d’à côté et de là-bas ; amnésie qui empêche un jeu de reconstruction au profit d’une adoration amalgamée du système. Opposons notre slogan : monter pour mieux régner. Pas besoin pour cela de “vulgarisation” pour les ignorants mais d’une nouvelle “popularisation” contre les arrogants. Il suffit d’un intérêt à vouloir remettre le puzzle en place. Pour diriger la bataille, tous les éléments sont là, sous nos yeux, simplement dépourvus de liens, de connexions – de champ contre champ (Al-Thani et ses pauvres ; des jeunes emprisonnés et des sacs incinérés ; les sociaux-démocrates et les SDF) ; de narration éclatée façon film noir (walk-movie dans Paris, flash-back et flash-forward sur des récits en voix-off – l’ami se rendant au Palais de Justice, l’amie témoin des pratiques de la mode) ; de travelling devant les décors (bâtiments officiels d’apparat, façon donjon dans la forteresse des quartiers huppés où fleurissent les boutiques et les hôtels). Ce travail chacun peut le faire, il suffit de la rage d’un jeudi.

Ce programme est disponible mais pas sur M6.

La série s’appelle Frustrationaprès le pilote (numéro 0), la saison 1 pour bientôt.