Le dernier des évergètes – A Bernard Arnault, la Nation reconnaissante

Dans la Grèce antique, un évergète était un notable qui faisait profiter de sa richesse à la collectivité. Avec la fastueuse ouverture de la Fondation Vuitton pour la Création, Bernard Arnault s’assure la reconnaissance éternelle de la Nation en exposant à la populace les trésors qu’il a accumulés au fil de sa vie. La démarche du patron du groupe de luxe LVMH s’inscrit dans une très longue tradition de bienfaiteurs. Ce que n’a pas manqué de souligner une journaliste du bien nommé magazine Luxe.net, d’après qui « l’inauguration du bâtiment l’année dernière en présence de Bertrand Delanoë a permis de souligner la volonté d’évergétisme du virtuose du capitalisme. » Parce que sa caverne d’Ali Baba est destinée à l’élite et à la basse-cour qui lui tourne autour, on se méfiera du discours bien-pensant qui recouvre les « ailes de verre » de la Fondation.

Il y a peu encore, le tout-Paris trépignait d’impatience avant le Grand Jour, soit l’inauguration de la Fondation Vuitton pour la Création le 20 octobre 2014. L’occasion pour François Hollande de prononcer un discours sur la magie liée à la naissance d’un musée, de prendre la défense de tous les artistes en ces temps obscurcis et surtout de réaliser « une ode à l’entreprise LVMH, mais aussi à toutes les entreprises, y compris Dassault Systèmes qui a apporté sa technique de pointe au bâtiment de Gehry ». Les convives, issus évidemment du bottin mondain, ont pu se délecter d’un velouté de potimarron aux truffes blanches, d’une joue de veau de lait aux girolles, accompagnée de Petit Cheval Saint-Émilion Grand Cru 2005 et de Château d’Yquem 2011. Jean-Louis Nomicos, disciple de Ducasse, est aux fourneaux pour contenter des palais des plus exigeants. Ces libations illustrent l’aura tout en raffinement qui se dégage de la Fondation.

Altruisme, partage, raffinement, des valeurs prônées par la maison

Bernard Arnault sait recevoir et c’est pourquoi Potel & Chabot, traiteur parisien haut de gamme, sera en charge des soirées de gala et autres événements gastronomiques et cocktails de luxe réservés aux VIP. La maison ne fait pas du tout dans le bling-bling, mais alors pas du tout. La Fondation est un jalon monumental dans l’histoire de Paris avec non moins de 32 brevets d’innovation déposés. La Fondation Vuitton pour la Création n’a pas un an qu’elle est déjà entrée dans l’histoire ! Elle est signée par l’architecte Frank Gehry et accueille la collection privée de Bernard Arnault, soit 11 galeries, autant d’expositions temporaires ainsi qu’un auditorium de 450 places. Elle s’élève à 46 mètres du sol, au niveau de la canopée, et semble prête à s’envoler dans les cieux. Spectaculaire, on vous dit. Il y a eu la tour Eiffel, la pyramide du Louvre, maintenant il y a la Fondation, celle du dernier pharaon de l’art contemporain, devenu indispensable à la Nation.

Elle va désormais pouvoir rayonner sur l’empire LVMH depuis le délicat écrin du Bois de Boulogne. Le « vaisseau de verre » de Frank Gehry mouille l’ancre dans le délicieux Jardin d’acclimatation, à côté de Neuilly-sur-Seine. Tout le monde est unanime, l’édifice est une prouesse architecturale avec ses douze « voiles de verre » de Saint-Gobain. Il est tout en courbes et tout en légèreté. L’intérieur, en béton doux de « blanc immaculé », est surnommé « l’Iceberg ». Comment en est-on arrivé là ?

Le Jardin d’acclimatation, qui ouvre ses portes en 1860 sous l’impulsion de l’empereur Napoléon III, devient une propriété de l’industriel Marcel Boussac en 1952. Sa holding détient la maison Dior et les magasins Bon Marché. Officieusement, Marcel et sa femme, qui habitaient Neuilly, étaient indisposés par le rut des fauves qui s’ébattent alors dans le Jardin. Devenu propriétaire, Boussac compte bien se débarrasser des fauves. En 1981, Bernard Arnault rachète la holding alors en faillite et récupère dans le portefeuille d’actifs le Jardin d’acclimatation. Dès le début des années 2000, le patron a l’intention d’y créer sa Fondation mais l’espace manque. La providence lui sourit quand le Bowling de Paris, situé au sud du Jardin, ferme en 2002. Le bâtiment, décrépi, est racheté par LVMH qui en profite pour le raser. 4000 m² supplémentaires s’offrent à l’imagination de Frank Gehry.

La « starchitecte » nord-américaine s’est tout de suite imposée à Bernard Arnault qui avoue avoir été bouleversé par le musée Guggenheim de Bilbao conçu par celui-ci. Gehry, qui dit se remémorer les déambulations de Proust dans le bois de Boulogne, conçoit alors « un vaisseau magnifique qui symbolise la vocation culturelle de la France ». La maquette est finalement présentée au public en 2006 et le chantier s’installera en 2008 sous l’égide de la société Vinci. De 400 à 500 millions d’euros, c’est ce qu’aurait coûté le projet, dont le budget reste secret. Lors de la pose de la dernière pierre fin 2013, Bernard Arnault s’est fait acclamer par 400 ouvriers. Magnanime, il a même dédicacé des casques de chantier. Trop la classe ! Tout le monde s’est mis d’accord pour dire du bien de l’édifice. Grâce à lui Paris retrouve de sa superbe, grâce à lui Gehry a fait parler de lui, grâce à lui c’est tout un tas de choses formidables qui se sont réalisées.

evergètes extrait

Et vint le temps des grands patrons bienfaiteurs

Le pharaon a eu du génie. Il valorise l’image de son empire pour la postérité et lui donne une aura institutionnelle. Le collectionneur d’art met à la disposition du plus grand nombre des œuvres qu’on nous présente comme exceptionnelles. Sa volonté de laisser derrière lui quelque chose à la Nation ne fait aucun doute s’extasieront ceux qui ont été gagnés par une étrange fièvre l’automne dernier. Mais avant de recevoir les honneurs du président de la République et des 500 journalistes internationaux le jour J, Bernard Arnault l’évergète avait malheureusement fait parler de lui en septembre 2012 pour avoir envisagé un temps de demander la nationalité belge, mais sa demande sur le point d’être déboutée par les autorités, il a préféré dire qu’il y renonçait. L’affront a depuis heureusement été lavé et même blanchi. Et l’amnésie laisse place maintenant à la féerie. Altruisme, partage, raffinement sont autant de valeurs affichées par la maison. Après le temps des présidents et de leurs institutions culturelles, Beaubourg et Georges Pompidou, Orsay et Valéry Giscard d’Estaing, la Bibliothèque nationale de France et François Mitterrand, le quai Branly et Jacques Chirac, vient le temps des grands patrons bienfaiteurs.

En période de crise, la paupérisation des pouvoirs publics en matière de culture autorise et favorise la mainmise des hommes d’affaires sur sa promotion. Les trouble-fêtes sont invités à ne pas évoquer la question des avantages fiscaux et spéculatifs liés au monde de l’art (les œuvres d’art ne sont pas prises en compte dans le calcul de l’impôt de solidarité sur la fortune, l’ISF). Le maquillage doit résister à d’éventuelles questions perfides, comme : la Fondation cache-t-elle des motivations marketing ou industrielles ? Il y a évidemment un allègement fiscal permis par la loi Aillagon sur le mécénat de 2003, lors de la présidence de Chirac. L’État participe donc aussi au financement de ce genre de projet. Ainsi un glissement s’est opéré. La postérité des hommes politiques laisse petit à petit la place à celle des hommes d’affaires. L’État légitime les élites financières, qui, après tout, servent l’intérêt général et à ce titre méritent tous les honneurs médiatico-politiques ?

La presse s’est donc illustrée une nouvelle fois lors de l’ouverture de la Fondation, toujours prête à lécher les bottes des patrons et à se faire véritable relais publicitaire. Les journalistes ont rivalisé de lyrisme pour dénicher la plus belle métaphore, entre « l’oiseau de verre descendu du futur » ou « la caravelle de l’espace affrétée par des elfes », difficile de faire un choix raisonnable. François Pinault possède le Palazzo Grassi et la Punta della Dogana (Pointe de la Douane) à Venise, le long du Grand Canal. Il est le principal concurrent de Bernard Arnault concernant une collection d’art privée, il détient le groupe Kering, près de 9 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel. La rivalité qui lie les deux hommes doit sûrement les stimuler, qui aura la plus grosse ? D’autres fondations sont présentes à Paris mais ne sont pas autant adulées que le « vaisseau de lumière ». La Fondation Cartier se situe à côté de Denfert-Rochereau, l’Espace Pierre Cardin est sur les Champs-Élysées et la Fondation Ricard se trouve rue Boissy-d’Anglas à proximité de la Concorde. Les généreux mécènes, soucieux de faire profiter de leur collection privée au plus grand nombre deviennent ainsi de nouvelles figures d’autorité, en toute légitimité.

Au plus grand nombre, vraiment ?

La bien-pensance des classes cultivées

« L’oiseau de verre », à la manière d’un aimant magique, réunit en son sein cristallin les incontournables élites parisiennes mais aussi des personnes qui se réclament de gauche, des socialistes libéraux assumés à certains communistes amateurs d’art. « C’est beau quand même ! » Et comme c’est beau, pourquoi y aurait-il matière à discussion ? Quand on a du goût, on se doit d’aimer. « Y’en a marre des rabats-joie et autres frustrés. C’est vrai, quoi ? Pourquoi critiquer la Fondation Vuitton ? Il ne faut pas voir le mal partout. Tant mieux que les riches consacrent leur argent pour une bonne chose. Enfin quelque chose de nouveau dans ce pays morose » Ah bah oui alors, en voilà une bonne chose qu’on n’irait pas remettre en cause. « La culture est au-dessus des polémiques, elle s’émancipe de la politique politicienne et dépasse largement le clivage gauche-droite. » Mais de quoi est-il question au final ? On a tant lu, vu et entendu à propos de l’architecture de l’édifice qu’on en oublierait presque qu’il s’agit surtout d’un lieu dédié à la monstration des œuvres d’art de monsieur Arnault.

La classe moyenne cultivée est le principal relais sur lequel s’appuie « le nuage de verre » pour communiquer. Les professions intellectuelles invitent toutes celles et ceux qui le peuvent à venir dépenser leur argent et communier dans le nouveau temple parisien de l’art contemporain. Temple qui accueille à bras ouverts badauds, amateurs et consommateurs prêts à débourser la bagatelle de 14 euros au tarif plein, le billet étant payant dès l’âge de 3 ans. La classe moyenne cultivée côtoie alors le temps d’une après-midi ou d’une soirée les élites d’où qu’elles viennent, bien qu’elle ne partage pas les mêmes intérêts. Car si les élites cherchent à tout prix à conserver l’entre-soi et ses réseaux, la classe moyenne cultivée quant à elle projette ses fantasmes d’ascension sociale grâce à la culture, qu’elle a l’impression d’avoir en commun avec les élites le temps d’une exposition. Les inégalités sociales ne se construisent pas seulement par la richesse matérielle mais aussi par des symboles comme la culture. L’art justifie les pouvoirs et les richesses, le principal étant de se voir légitimé par la masse réunie de tous ceux qui aiment l’art et de ceux qui se croient incultes. Car il n’y a qu’une culture légitime  et légitimée par l’École  qu’on maîtrise et qu’on utilise tout en haut de la pyramide sociale. Finalement, de Paris au numéro 8 de l’avenue du Mahatma Gandhi où se situe le « vaisseau de verre », le chemin a été poliment balisé, comme dans l’histoire du Petit Poucet, par la bien-pensance d’une classe cultivée qui se conforte dans l’art qu’on lui donne à voir.

L’art et le marché convolent en justes noces à longueur d’année. Des entreprises généreuses et prestigieuses (Ricard, Audi, SFR) distribuent des bourses pour récompenser l’audace de jeunes artistes prometteurs, des poulains montrés sur chaque salon, de Los Angeles à Singapour, des trophées pour les marques. Si certaines d’entre elles investissent dans l’humanitaire, d’autres affichent leur goût pour l’art et la création. En conséquence de quoi le mécénat consiste en l’achat d’un enrobage culturel. Le péquenaud qui ne connaît rien aux artistes exposés peut aller faire du lèche-vitrine en s’imaginant combien de vies passées à travailler il lui faudrait pour s’acheter la même œuvre. L’important est de voir au-delà du commercial nous dit-on. Car seules les langues perfides vont dire qu’il s’agit de fabricants de produits spéculatifs plutôt que d’artistes.

« La création est un voyage ». L’affirmation annonce la couleur. On l’aura compris, la poésie est au service de la Fondation. « Tout de transparence, le bâtiment se joue du dedans-dehors », on admire la « confrontation virtuose entre la nature et la technique. La courbure des poutres en mélèze de la Fondation repousse les limites du possible du matériau bois. » Ce florilège de phrases à la mords-moi-le-nœud qui légendent les photos de la Fondation sur les réseaux sociaux a de quoi filer la gerbe. Surtout, on se rappellera que « ce n’est pas parce qu’on rajoute du glaçage sur un gâteau à la merde qu’il a meilleur goût ». Concéder que le travail de Frank Gehry est beau même si la Fondation Vuitton est merdique ne fait aucun sens. Les deux sont à jeter aux orties. On l’aura bien compris, la Fondation ne s’efface pas pour mettre la création en lumière. Elle fait oublier son contenu pour être la plus belle, elle n’est que le reflet du narcissisme des grands capitalistes.

La Fondation symbolise une folie des grandeurs, celle d’un évergète « désintéressé ». Elle revalorise l’image du groupe LVMH pour des décennies. C’est un gri-gri qui légitime une fortune indécente qui ne semble choquer personne, du moins pas les clients et clientes du groupe LVMH. La Fondation Vuitton, c’est l’argent, le succès et le rêve, tout ça à la fois. Bernard Arnault avait l’argent, il a maintenant le pouvoir sur son trône de verre. Il « entrera » dans l’histoire dans 55 ans, quand la Fondation reviendra de fait à la Ville de Paris. Le droit de superficie dont a bénéficié le groupe pour la construction du bâtiment arrivera alors à échéance. Une glorification absolue pour celui qui offre à Paris une merveille architecturale à l’ouest de la capitale.

Mais du Caire à Neuilly, une question subsiste, y aura-t-il d’autres évergètes ?