La preuve que nous ne sommes pas en démocratie

On s’apprête à installer un champ d’éoliennes sur la crête du bois qui domine ma maison. Que puis-je faire ? Demander des comptes au maire. Problème, c’est lui et son conseil municipal qui ont voté toutes les autorisations préalables à l’installation des éoliennes.

Je pensais partir à la retraite à 60 ans. Finalement ce sera à 62 ans. M’a-t-on consulté pour cette décision grave ? Non. On n’a pas écouté non plus le refus des millions de personnes qui ont manifesté le 12 octobre 2010 (entre 1,23 et 3,5 millions de Français étaient dans les rues).

Nous avons souvent l’impression que les décisions importantes pour notre vie quotidienne se prennent sans nous. Nous ne comprenons pas pourquoi, car on nous apprend depuis la plus tendre enfance que nous avons la chance de vivre en démocratie et que nous avons le devoir de voter parce que nos ancêtres se sont battus, à la Révolution française, pour qu’on ait cette possibilité. Le vote serait si essentiel à la démocratie que certains pensent aujourd’hui à le rendre obligatoire pour lutter contre l’abstention.

Nous élisons donc des responsables qui gouvernent pour nous, quitte à prendre des décisions contraignantes (comme les champs d’éoliennes ou l’âge de la retraite) pour le bien de l’ensemble de la société, l’ « intérêt général » (ici la transition énergétique et les solutions à trouver contre le vieillissement de la population).

Au point que les hommes politiques, qui définissent ce qu’est l’intérêt général en gouvernant, ne reconnaissent plus à « leurs » électeurs la capacité de juger de leur propre situation et de décider pour eux-mêmes. En 2012, le candidat Hollande nous répétait qu’il avait « le devoir de dire la vérité aux Français », comme si nous ne pouvions pas comprendre les problèmes et réfléchir à des solutions et que seuls les hommes politiques étaient investis de cette qualité : connaître la France. Il nous traitait comme des voteurs et non en tant que citoyens.

Alors on regarde les élections en attendant que soit dévoilé le visage du nouveau président, comme on attend de connaître le titre du film qui décrochera la Palme d’or au Festival de Cannes. On attend le renouvellement d’un pouvoir qui est loin, là-bas, dans un palais, mais qui prend pourtant des décisions en notre nom à tous. C’est donc cela la démocratie ?

Nous, on a décidé qu’on allait rassembler ici un faisceau de preuves pour faire la démonstration mathématique que non, nous ne sommes pas en démocratie. Le pouvoir actuel se nomme lui-même « démocratie ». Il a accaparé le mot à son profit (« dans nos démocraties occidentales »). Mais il est le contraire. Attention, le contraire de la démocratie, ce n’est pas une dictature militaire. Le contraire de la démocratie, c’est quand ce n’est pas le peuple (le plus grand nombre de la population) qui exerce le pouvoir. Et aujourd’hui, on est dans ce cas. En voici la preuve.

Les données du problème

 Qu’est-ce qui fait que « la France est une démocratie » ? Le droit de vote universel, c’est-à-dire que tous les citoyens peuvent voter (femmes comme hommes, pauvres comme riches) et chacun compte pour une voix. Les citoyens votent pour des représentants. On est donc dans une démocratie « représentative » garantie par la forme républicaine de nos institutions.

Seulement, concrètement, le vote n’est pas pris en compte s’il est contraire aux intérêts des gouvernants. Un exemple : en 2007, les dirigeants européens avaient jeté à la poubelle le « non » des Français au traité constitutionnel européen (référendum du 29 mai 2005 : 54,68 % des suffrages contre, plus de 69 % de participation) en instituant le « traité de Lisbonne ». Preuve que ce ne sont pas les urnes qui gouvernent.

Donc VOTE ≠ DÉMOCRATIE

Mais, si « ce n’est pas la rue qui gouverne » (célèbre mot de Jean-Pierre Raffarin quand il était Premier ministre), si ce ne sont pas les urnes qui gouvernent, alors…

 

Qui gouverne vraiment ?

Quand quelqu’un s’avise de dire que les responsables politiques sont des pourris, il s’entend répondre que si certains traînent en effet des casseroles (on allait en citer mais on n’a pas la place), de nombreux élus de terrain, comme les maires, sont sensibles aux problèmes de leurs administrés et font du très bon travail. C’est possible. N’empêche que le pouvoir, le vrai, celui de faire des réformes qui infiltrent toute la société française, est entre les mains du président de la République élu personnellement et du gouvernement non-élu que le président nomme parmi la « majorité parlementaire ».

En effet, un certain nombre de gouvernants et décideurs importants n’émanent pas du suffrage populaire. À commencer par le Premier ministre, désigné par le président de la République, qui propose ensuite au président des ministres (qui eux-mêmes choisissent leurs conseillers). Ils forment ensemble le « gouvernement ». On a pris l’habitude d’appeler « classe politique », « dirigeants » ou « gouvernants » l’ensemble que forment les élus nationaux (députés et sénateurs) et ce personnel politique nommé. Les premiers sont chargés de donner leur accord (notre accord donc) aux lois établies par les seconds.

D’ailleurs le principal rôle de nos représentants directs à l’Assemblée nationale, c’est de poser des « questions au gouvernement », pas de lui dicter les réformes à mener. Car le fameux « pouvoir exécutif » est entre les mains du président de la République et du gouvernement. Si l’Assemblée nationale rechigne à aller dans leur sens (ce qui est plutôt rare car les députés étant élus juste après la présidentielle depuis 1997, la majorité est toujours du camp de l’exécutif) ou débat plus qu’il ne faut, le gouvernement dispose d’articles d’exception dans la Constitution, comme le 49.3 qui permet à certaines lois d’être adoptées sans l’aval du Parlement. C’est ce qui s’est produit en mars dernier lorsque le gouvernement a fait passer sa loi Macron de libéralisation des services publics. Donc les représentants du peuple n’ont pas réellement le pouvoir de décider.

Alors qui sont ces gens qui nous gouvernent ? Une classe bien arrimée au pouvoir. Un membre du gouvernement quitte ses fonctions ? Pas grave, il retourne à l’Assemblée nationale ou se dégote un poste dans une grande entreprise publique. Prenons par exemple deux des ministres « frondeurs » qui ont quitté le gouvernement le 25 août 2014, Benoît Hamon et Aurélie Filippetti. Ils sont ensuite redevenus députés, récupérant les places que leurs suppléants leur avaient gardées bien chaudes. Quel que soit le résultat de l’une ou l’autre élection et des « aléas de la vie politique », les membres de la bien nommée « classe politique » s’en sortiront toujours : Alain Juppé sera ministre, ou Premier ministre, un jour président de la République, et dans l’intervalle maire de Bordeaux, président de la communauté de communes de Bordeaux, président du RPR (UMP), ou député… Ces gens-là sont des professionnels, qui ne prennent aucun risque dans leur carrière. En sortant de l’École nationale d’administration (ENA), ils choisissent droite ou gauche et roule ma poule. Par la suite, ils cumulent les fonctions et mandats aux rémunérations importantes en retombant toujours sur leurs pattes, dans la fonction publique ou dans le secteur privé.

Ensuite, notre « classe politique » n’est pas représentative des Français. Ni ethniquement – on voit clairement moins de personnes originaires des Antilles, du Maghreb, d’Afrique ou d’Asie à l’Assemblée nationale que dans le reste du pays – ni du point des vue des genres : on est très loin de la parité femmes/hommes. Mais imaginons que cela change brusquement, est-ce que la diversité suffirait à rendre la « classe politique » représentative ? Clairement non. Elle n’est pas et ne deviendra pas subitement représentative économiquement.

Car les responsables politiques sont, dans leur immense majorité, des notables. Si on regarde les professions, on constate que 82 % des députés sont cadres et professions intellectuelles supérieures, alors que cette catégorie représente moins de 10 % de la population active. Quant aux ouvriers et employés, ils ne sont que 3 % à l’Assemblée, alors qu’ils représentent près de 60 % de la population française et le phénomène ne fait qu’empirer depuis l’après-guerre.

 

Mais surtout notre classe politique est constituée de possédants, en bref, de riches. Les ministres du gouvernement « Valls I » avaient un patrimoine moyen de 791 439 euros, ce qui les plaçait parmi les 4 % des Français les plus riches. À ce petit problème pour sa « représentativité », la « classe politique », répond « transparence ». La Haute autorité pour la transparence de la vie publique, créée en 2013 suite à l’affaire Cahuzac, recueille les déclarations de patrimoine des politiques. Déclarations qui démontrent qu’ils sont bel et bien riches. Mais vu qu’ils l’assument, c’est que tout doit être normal…

De plus, le train de vie des gouvernants républicains est indécent. « En juin 1984, Pierre Moscovici [futur ministre des Finances], sorti sixième de l’ENA, téléphone à celui qui fut son professeur [Dominique Strauss-Kahn] pour lui demander ce qu’il pense de l’Inspection des finances : « C’est la meilleure business-school française. Vous y restez quatre ans et vous gagnez plein de fric. » » (L’Express, 24 juin 2010). Ce n’est qu’un exemple un peu cru du vol légal que la classe politique inflige en permanence aux finances publiques.

Le personnel politique appartient donc à une classe : la grande bourgeoisie. Cela signifie qu’elle vit dans les mêmes lieux (7ème arrondissement de Paris, Neuilly-sur-Seine), qu’elle fréquente les mêmes restaurants et clubs (parmi beaucoup d’autres moins connus, le fameux club du Siècle qui rassemble hommes politiques, hommes d’affaires, hommes de médias, tous hommes influents), que ses enfants passent par les mêmes écoles, « voies royales » de la reproduction sociale (l’école alsacienne, « Sciences Po », l’ENA).

La classe politique et les puissances économiques ne font qu’1. Prenons un exemple, celui de Stéphane Richard. Toutes nos informations sont tirées de la page qui lui est consacrée sur Wikipédia. Études : HEC (prestigieuse école de commerce), ENA (prestigieuse école d’administration). Un bon bagage. Avec ça on est ministre ou grand patron selon qu’on se mette plutôt « au service de l’État » ou à celui du capitalisme. Il a commencé sa carrière en 1991 au cabinet du ministre de l’Industrie, « DSK ». Il est entré en 1994 au pôle immobilier (futur Nexity) de la Générale des eaux (future Véolia), qu’il a racheté partiellement avant son introduction en bourse qui lui rapportera 20 millions d’euros pour 600 000 investis. Un bon placement. En proie à des démêlés avec les services fiscaux (660 000 euros de redressement fiscal dont 5 % de pénalité pour « mauvaise foi »), il est devenu en 2007 directeur du cabinet (n2) du ministre de l’Économie, Jean-Louis Borloo, puis a été reconduit par Christine Lagarde. Au bon moment au bon endroit. En 2013, il sera mis en examen pour « escroquerie en bande organisée » dans l’affaire « Tapie-Crédit lyonnais ». Avant cela, en 2011, il était devenu PDG de France Télécom (maintenant Orange). Évidemment, Nicolas Sarkozy lui avait remis la Légion d’honneur, en 2006. Un bon soldat. Dans son numéro du 10 septembre 2009, le magazine Challenges qualifiait Stéphane Richard de « pur produit de l’excellence à la française ». Ce n’est donc pas un cas isolé. C’est la norme. Le rapport entre les puissances économiques et politiques n’est pas qu’une question de proximité, de « porosité » entre deux milieux. Elles forment ensemble une seule classe sociale qui nous gouverne. Nous vivons donc dans le système du conflit d’intérêts.

La classe politique pratique le hold-up des biens communs au profit des puissances économiques. Les autoroutes françaises ont été privatisées en 2005 pour 11 milliards d’euros alors qu’elles rapportaient à l’État 1 milliard par an et que leur coût initial était déjà amorti. Une bien mauvaise opération qui a été autorisée sans vote de l’Assemblée nationale. Non seulement la classe politique protège les biens des très-riches mais elle accroît leurs possessions au détriment des biens publics.

Autre exemple de cette politique qui ne s’adresse pas qu’aux ultra-riches : la « loi Pinel » de 2014 offre une réduction d’impôt lors de l’achat d’un logement neuf, à condition que ce dernier soit mis en location pendant 6 ans minimum. Le dispositif Pinel profite donc non aux locataires qui n’ont pas les moyens de devenir propriétaires, non aux « primo-accédants » (personnes qui achètent leur habitation et deviennent propriétaires pour la première fois) mais à ceux qui ont les moyens d’acheter des apparts pour les louer et se créer des rentes (revenus obtenus de la possession sans travail).

De plus en plus de gens ne se reconnaissent pas dans la classe politique et s’en méfient. C’est normal, car la classe politique constitue une élite qui ne connaît pas les lieux que fréquente la majorité de ses concitoyens et ne connaît pas les problématiques de son existence.

Donc CLASSE POLITIQUE ≠ DÉMOCRATIE

Un des problèmes de la France pour se renouveler serait son « offre politique limitée », entend-on parfois. Mais comment pourrait-il en être autrement ? La classe politique ne défend pas les intérêts du peuple parce qu’elle fait partie de la grande bourgeoisie et qu’elle défend les intérêts de la classe qui la porte au pouvoir.

 

Les causes du problème – La domination des puissants

Alors comment les hommes politiques arrivent-ils au pouvoir et comment s’y maintiennent-ils ? Par les élections, certes. Mais pour qu’un candidat se fasse entendre au cours d’une campagne électorale, il doit être crédible, c’est-à-dire avoir l’étiquette d’un grand parti, la grosse machinerie qui financera sa campagne et lui donnera une exposition importante dans les médias. Qui décide qui est crédible ?

 Les médias. Or, ce sont les très-riches qui ont la mainmise sur les médias. Le Monde est détenu par Matthieu Pigasse (vice-président de la banque Lazard Europe, groupe de conseil financier et de gestion d’actifs), Pierre Bergé (secteur du luxe, Yves Saint Laurent notamment) et Xavier Niel (fondateur de Free). Le Figaro est propriété du sénateur Serge Dassault (armement, aéronautique). Le groupe Lagardère possède Hachette pour l’édition, Europe 1 pour la radio, Télé 7 jours, etc. Les Échos, quotidien d’information économique, est détenu par Bernard Arnault (du groupe de luxe LVMH). TF1 et Direct Matin appartiennent à Martin Bouygues (le groupe Bouygues fait dans la construction et les télécoms).

Les journalistes. Alors qu’ils font partie de cette élite, comme Jean-Pierre El Kabbach qui l’interviewe sur Europe 1 depuis la Préhistoire mais qui n’a pas honte de traiter les chauffeurs de taxi de « rentiers », et qu’ils admirent cette élite, comme Raphaëlle Bacqué qui raconte dans Le Monde les petits tracas et les grandes détresses des hommes politiques, pour en faire des stars de magazine sur papier glacé.

Les banques. Un candidat, pour faire campagne, doit emprunter de l’argent à titre personnel. Ce sont donc les banques qui sont chargées d’évaluer ses chances d’obtenir le minimum des suffrages nécessaire pour obtenir le remboursement de ses frais de campagne (5 % pour la présidentielle). On leur confie le soin de sélectionner les candidats « bankables » pour être élus par les citoyens. Peut-on espérer avoir autre chose au pouvoir que des candidats favorables au capitalisme ? De plus, il faut savoir qu’un emprunt en vue d’une élection obéit au même principe que n’importe quel emprunt : plus vous êtes riches, plus vous avez de patrimoine, plus facilement on vous prêtera. Ce qui signifie qu’un candidat ouvertement hostile aux banques et faisant partie de la majorité de Français non propriétaire n’aura quasiment aucune chance d’avoir un budget de campagne conséquent. Les meetings géants, les conseillers en communications, les attachés de presse ne sont abordables que pour des grandes organisations représentées par de riches candidats.

Non content de sélectionner nos candidats, le secteur de la banque et de la finance infiltre les gouvernements. On sait qu’Emmanuel Macron, actuel ministre de l’Économie, a été banquier d’affaires à la banque Rothschild avant de devenir secrétaire général adjoint de la présidence de la République. Il en va de même dans de nombreux pays européens. En Ukraine pro-occidentale, Natalie Jaresko, américaine d’origine ukrainienne, administratrice déléguée d’un fonds d’investissement du groupe Horizon Capital, est devenue ministre des Finances. Dans les institutions européennes, Mario Draghi, vice-président de Goldman Sachs pour l’Europe entre 2002 et 2005, est président de la Banque centrale européenne depuis 2011. Voilà quelques exemples qui prouvent que ce sont les banques qui font la politique financière des États.

Les banques et les principaux médias décident de l’ « offre politique » visible et fixent les enjeux du débat politique. Les banquiers détiennent le pouvoir exécutif. Alors pourquoi s’étonner d’entendre encore et encore qu’il n’y a pas d’alternative à la rigueur et au remboursement intégral de la dette sous peine de finir aussi pauvres que les Grecs ? Les médias ont d’ailleurs injurié pendant des mois le nouveau gouvernement grec et s’attachent aujourd’hui à montrer son échec après moins de 4 mois de mandat.

 

En France, l’enjeu de la présidentielle de 2017 est déjà fixé : la montée du Front national. Les médias ne parlent que de ça, montent le phénomène en épingle, en font la question centrale : « barrage républicain » ou « ni ni » ? Ça permettra aux élites de faire le procès en irresponsabilité du peuple. Elles se feront un plaisir d’expliquer que ce sont les agriculteurs arriérés et les ouvriers déçus du communisme qui ne savent pas voter. Elles éviteront ainsi que le débat porte sur le quotidien des Français. Par exemple, sur les conditions de vie de la population qui habite ces villes que Manuel Valls appelle lui-même « ghettos ». Par exemple sur les possibilités de « redressement économique » en taxant les activités des très-riches.

Quand les puissants ont autant de pouvoir entre les mains, le régime s’appelle une oligarchie (pouvoir d’un petit nombre). Et c’est cette oligarchie qui fait son petit spectacle de démocratie dans les médias. Elle débat, se contredit, rivalise, se tire dans les pattes. Parfois elle parvient à entraîner une partie du peuple avec elle, comme on l’a vu lors de la loi sur le mariage pour tous. Mais, de manière générale, les puissants se disputent entre eux. Et entre eux seulement.

Donc OLIGARCHIE ≠ DÉMOCRATIE

 

Les causes du problème – Les institutions

 

Cependant, on pourrait penser que les institutions républicaines, en premier lieu la Constitution de la Vème République, nous protègent de tels abus de pouvoir. Mais qui nos institutions protègent-elles vraiment ? Ceux qui les ont conçues, le pouvoir constitué. La classe politique, en plus de décider de notre sort, décide du sien : du mode de scrutin, de la carte électorale, de ses rémunérations, etc. C’est absurde, non ? Et qui est le gardien des institutions ? Le Conseil constitutionnel composé des anciens présidents de la République et de 9 membres nommés pour 9 ans par le président de la République, le président du Sénat et le président de l’Assemblée nationale. Entre eux, disions-nous.

Connaissons-nous nos institutions politiques ? Assez mal, car elles sont très nombreuses : mairies, communautés de communes, département, régions, super-régions, État dans les régions, parlements (Assemblée nationale et Sénat), État, Gouvernement. Saviez-vous par exemple que les députés sont avant tout des élus nationaux ? Toutes ces institutions fournissent donc à la classe politique plusieurs milliers de postes.

Surtout, elles nous effraient. Vers qui se tourner ? Qui fait quoi ? Le nombre excessif des structures dirigeantes et leur complexité nous font croire que nous avons besoin de professionnels pour se retrouver dans ce labyrinthe que serait l’État. Donc nous élisons des technocrates : des personnes qui ont fait les études permettant de comprendre ce fonctionnement, comme l’École nationale d’administration (ENA). C’est encore plus vrai avec une structure qui est au-dessus de l’État, l’Union européenne. Les décisions sont encore plus éloignées des citoyens qui se rendent bien compte qu’ils n’ont aucun contrôle sur rien quand ils entendent parler de « directive européenne ».

Heureusement, nous n’avons pas à nous en occuper nous-mêmes, car nous sommes dans une démocratie « re-pré-sen-ta-tive ». Mais nos représentants ne sont pas des représentants. Ils sont des décideurs à qui nous consentons (même si on ne nous a jamais posé la question) à déléguer tout notre pouvoir. Nous élisons en fait quelqu’un qui est ensuite libre de ne pas appliquer le programme pour lequel nous pensions l’avoir élu. Vous avez bien entendu : l’élu en a parfaitement le droit. Certains disent que François Hollande, devenu président, aurait trahi ses électeurs majoritairement « de gauche ». Moralement peut-être, mais légalement c’est faux. Quand il sort de son chapeau la « réforme territoriale » qui modifie les institutions en créant des super-régions, il est dans son bon droit. Quand il déclare la guerre, il est dans son bon droit. Quand il impose la loi Macron, ou la loi sur le renseignement, il est dans son bon droit. Comment est-ce possible ?

Parce qu’il est écrit dans la Constitution que nous ne contrôlons plus rien après avoir voté. Un élu nous représente en général, dans l’idée. Nous donnons un mandat-chèque-en-blanc à des gouvernants et non à des représentants. Sans mandat impératif (qui impose au représentant de réaliser ce qui est prévu lors de son élection), nous ne décidons strictement rien, nous votons pour une pochette surprise. Tout notre pouvoir consiste à faire pression en ne réélisant pas un élu dont nous serions insatisfaits, le fameux « vote de sanction ». Du coup, quand on va voter, on choisit un candidat sur une « famille d’idées » assez vague, une étiquette : socialiste, conservateur, écologiste, nationaliste, communiste. Une famille dans laquelle on doit se retrouver du fond du cœur. Pas sur un programme que le candidat élu devra mettre en œuvre.

Même les « responsables » politiques sentent confusément un problème qui se traduit par la montée de l’abstention. Alors ils proposent des solutions pour « plus de démocratie ». Tout serait question de dosage. L’UMP qui devient Les Républicains se dit basée sur « le trio décentralisation, démocratisation, modernisation ». D’autres prônent la « démocratie participative ». Par exemple, la ville de Rouen a créé une « direction de la démocratie participative et locale » qui a tenu, le 16 avril dernier, des assises intitulées « Parlons-en ensemble ». Sur les affiches les mots-clés : « partage, débat, construire, écoute, proximité, expression libre, échange ». Donc la démocratie participative c’est la liberté d’expression et l’écoute des responsables politiques. Mais pas le pouvoir de décider. À Paris, si : la maire, Anne Hidalgo, « fait confiance aux citoyens » (et non l’inverse, remarquons le retournement). Elle leur « laisse les clés du budget » (5 % du budget). La dépense « murs végétalisés » a été plébiscitée parmi de nombreuses autres propositions coûteuses et sans impact réel (fêtes dans les kiosques, espaces de « coworking » entre étudiants et entreprises, de l’art dans les rues). Comme l’offre politique en fait.

Donc SYSTÈME REPRÉSENTATIF SANS CONTRÔLE ≠ DÉMOCRATIE

Le système représentatif sans contrôle des citoyens est-il un simple petit « déni de démocratie » ? Non, c’est un système construit, voulu, consistant à élire des gouvernants, des décideurs, et non des représentants avec un mandat. C’est le contraire de la démocratie, c’est la confiscation du pouvoir par une élite.

 

Quelle est notre part de responsabilité ?

Clairement nous nous laissons imposer cet état de fait dont nous sommes certainement tous un peu responsables. Pourquoi nous défendons-nous si peu contre l’accaparement du pouvoir ?

Déjà, parce qu’en échange de notre vote, on nous offre un certain confort. Pas besoin de s’occuper de politique. On délègue le sort commun à des professionnels qui se présentent comme seuls capables d’œuvrer pour l’intérêt général. Et il ne nous reste qu’à nous occuper de notre propre vie. Et c’est déjà beaucoup. En plus, en démocratie, on raconte qu’on a des médias indépendants, qu’on peut rire de tout dans les limites de la bienséance, que les hommes politiques font ce qu’ils peuvent pour limiter les dégâts du système mondial qui est le seul possible. On a donc la chance de vivre dans pays de cocagne !

En plus, on a appris très jeune à se débarrasser de notre pouvoir comme d’une patate chaude. Dès le collège unique, on élit des « délégués de classe ». On comprend alors que la démocratie, c’est choisir un représentant pour toute l’année, sympa et brillant, qui sait quels sont les intérêts de la majorité de la classe. Autant dire souvent un fayot, un ambitieux ou une grande gueule. Et c’est lui qui détiendra tout notre (petit) pouvoir. C’est l’éducation civique.

L’apprentissage de la citoyenneté en démocratie se poursuit avec l’idée que la France est « le pays des droits de l’homme » et des « Lumières », que nous avons la mission de perpétuer ce destin et d’aider les autres peuples à obtenir leur liberté, leur propre petit régime démocratique, comme lors des printemps arabes ou de la révolution ukrainienne. On nous apprend à être imbus de notre « démocratie ». Alors comment contester son existence ?

Et puis, nous sommes gentils. Nous recommençons, désillusion après désillusion, à voter, même « utile » (pour l’UMP ou le PS contre le FN), même « blanc » (pour montrer qu’on se préoccupe quand même de l’ « intérêt général » mais qu’on ne se reconnaît pas dans l’ « offre politique »), à voter en tout cas. C’est là que ça se joue. La classe politique met son plus beau costume pour battre les campagnes et serrer des mains. Et on vote, avec une pointe d’espoir ou non, peu importe, ce qui compte c’est que ce vote la rend légitime.

Nous sommes respectueux des ors de la République. Les mêmes forteresses dorées contres lesquelles « nos ancêtres se sont battus ». Respectueux des diplômes des politiciens et des symboles du pouvoir. Par conséquent, nous sommes complexés. Nous nous sentons incompétents face au vocabulaire technique, face aux « experts » qui viennent étaler leurs avis dans les médias. Nous ne nous sentons pas aptes à avoir un avis sur des questions que nous n’avons pas étudiées. Mais pensez-vous vraiment qu’un « expert », si « intelligent » et bardé de diplômes soit-il, est légitime à poser les questions qui guideront les débats sur notre avenir à tous ? Pensez-vous vraiment qu’un ministre de l’économie est un pro en économie ? Clairement pas, ils se trompent en permanence. Le pacte de responsabilité, un ensemble de mesures très coûteuses en faveur des entreprises, était présenté en 2013 comme une loi qui allait créer des centaines de milliers d’emplois. Un an plus tard, la rapporteure générale de la commission des finances de l’Assemblée nationale, Valérie Rabault, expliquait calmement qu’en fait les dépenses publiques engendrées par cette mesure allaient détruire de l’autre coté plus d’emplois que les mesures n’allaient en créer, une différence de l’ordre de plusieurs dizaines de milliers de postes ! Qui a mal calculé ? Qu’ont fait les cracks du ministère des finances qui nous disent « dormez tranquillement, on s’occupe de tout » ? En attendant, les actionnaires et le patronat vont bien profiter de ces mesures pour réduire leurs coûts.

 Nous sommes divisés. Car on nous a appris à se méfier les uns des autres, voire à se mépriser. Si ce n’est pas « les Français sont des veaux » ou « les Français sont racistes », c’est « en France on ne peut rien faire, aucune réforme ». On nous répète tous les jours que notre voisin est un con, que le peuple est con, mais pas nous-mêmes, comme si nous n’en faisions pas partie, du peuple. Et nous nous percevons en tant qu’individus ou comme appartenant à une communauté.

Nous sommes attentifs à ce que racontent journalistes, intellectuels et experts qui se font les intermédiaires entre le pouvoir et le peuple. La plupart d’entre eux se contentent de reproduire ce qu’ils apprennent dans leurs écoles et maintiennent par leur discours dominants ces deux idées : 1° la démocratie c’est le vote, 2° il n’y a pas d’alternative sérieuse à la politique libérale actuelle.

Tout nous pousse à nous désengager de la vie politique. L’apprentissage de la démocratie, les intermédiaires entre le pouvoir et le peuple. Et même l’entreprise d’aujourd’hui, qui incite au mépris du syndicalisme et à la négociation individuelle. A contrario, la vie associative est très bien vue car elle n’est « pas politique ».

Donc DÉSENGAGEMENT ≠ DÉMOCRATIE

 

Pourquoi c’est grave ?

Quand on a vu que la classe politique qui confisque le pouvoir est un groupe homogène de grands bourgeois, on comprend, un peu tard, qu’on a laissé les clés de la voiture au fou du volant, et qu’on n’a plus le contrôle de la situation.

Les inégalités augmentent comme jamais. Le chômage progresse. Cette hausse, alliée au discours sur la compétitivité du pays à l’international, tenaille les salaires des employés. Dans le même temps, sous prétexte d’ « harmonisation européenne » ou de « cure d’amaigrissement » de l’État, les derniers vestiges du service public sont privatisés. L’économie est libéralisée dans tous les secteurs. Ces remèdes ne faisant pas effet, l’endettement de l’État se poursuit, et ce auprès des possédants. Cela n’est pas sans conséquence : le revenu annuel des 10 % les plus pauvres a baissé de 6,2 % entre 2002 et 2012, tandis que celui des 10 % les plus riches a augmenté de 11,8 %, selon l’Observatoire des inégalités. Et en 2012, il y avait environ 112 000 SDF, une augmentation de 44 % depuis 2001, selon l’Institut national de la statistique (INSEE).

Que font les politiques que nous choisissons contre ça ? Sont-ils nuls ? C’est impossible qu’ils le soient tous depuis quarante ans, ou alors c’est un sacré concours de circonstances. Sont-ils impuissants à lutter contre le cours des choses, le capitalisme mondialisé, la concurrence généralisée ? C’est faux. Ils pondent des lois tous les jours, font des pactes avec les entreprises en brassant des milliards. Ils ont donc vraiment le pouvoir d’agir. Sont-ils des médiateurs qui arbitrent entre les intérêts divergents des Français et qui gouvernent selon le « principe de réalité » ? C’est faux, ils ont tranché depuis bien longtemps en essayant de rendre la France compétitive sur le marché mondial, en livrant le peuple à l’agressivité des puissances économiques, quitte à bazarder le droit du travail, à retarder l’âge de la retraite ou à diminuer les salaires des fonctionnaires, pour prendre quelques exemples de ce qui arrive en ce moment. Ils font donc le jeu des inégalités. Dans ce cas, la crise socio-économique n’est pas un accident mais une réussite, le fabuleux résultat de politiques menées sur le long terme. Car l’action politique se fait au détriment de la grande majorité des citoyens, au détriment des défavorisés, et au profit des plus riches.

Est-ce un complot ? Les élites dirigeantes et économiques se réunissent entre elles pour délibérer et définir l’action à mener. Mais toutes les réunions ne sont pas secrètes, la plupart se tiennent devant nous, au grand jour et on les appelle « le débat démocratique ».

Nous vivons dans un pays où 2 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, où 3,6 millions de personnes sont mal-logées, où 3,5 millions de personnes bénéficient de l’aide alimentaire, et où les grands patrons les mieux payés gagnent entre 400 et 1 100 fois le smic. Un pays où un petit nombre gouverne le grand nombre et l’asservit. Voilà pourquoi ce pays n’est pas une démocratie mais une dictature. Et voilà pourquoi c’est grave au quotidien pour la très grande majorité d’entre nous.

CQFD

Alors que fait-on ? On laisse une classe décider pour nous comme maintenant ? On l’ « interpelle » en espérant encore et toujours qu’elle daigne nous écouter et agir dans l’intérêt du peuple ? On vote pour un dirigeant conservateur à poigne qui guide le pays (Le Pen) ? Ou bien on songe sérieusement à se débarrasser d’une élite qui est là pour empêcher le peuple de se déterminer lui-même et pour participer à son appauvrissement ?

 

Les solutions au problème

Commencer par ne plus hésiter à s’abstenir. Pour ne pas cautionner le mensonge et donner une légitimité, même la plus faible, au pouvoir en place. En partant de là, on pourrait penser à une vraie démocratie dans laquelle nous devrions tous nous occuper du bien commun (pas juste d’une cause associative mais de l’intérêt général) et décider des lois que nous nous donnons ensemble.

Mais une grande question demeure : est-ce que nous sommes prêts à passer du temps, à nous investir dans la prise de décisions communes ? Il faut se rendre à l’évidence que, sans engagement, pas de démocratie possible. Comme pour tout, si on ne s’intéresse pas à une affaire, on se fait arnaquer. Les hommes politiques qui gouvernent, eux, passent leur temps à rechercher et exercer le pouvoir. Nous devons nous donner collectivement des moyens équivalents.

Que pourrait être une démocratie radicale ? Nous ne voulons pas proposer de système, de constitution mais voir sur quels principes pourrait prospérer une vraie démocratie.

Cela consisterait d’abord à s’accepter les uns les autres comme citoyens, à cesser de se prendre mutuellement pour des cons et à croire en la capacité de chacun à décider de l’intérêt général.

 

Le peuple écrirait une constitution, qui déciderait des institutions que nous nous donnerions.

Qui pourrait instituer l’égalité totale entre hommes et femmes, sans laquelle une démocratie n’en est pas une.

Qui pourrait donner davantage de pouvoir à des échelles locales permettant une démocratie directe.

Qui pourrait disséminer les lieux de pouvoir afin de minimiser l’effet de réseau.

Qui pourrait interdire les partis politiques sous leur forme actuelle tout en encourageant les groupes de discussion citoyenne.

Qui pourrait donner du temps de parole médiatique à différentes voix, comme on en a un aperçu deux semaines pendant la campagne présidentielle, les médias ayant l’obligation de faire entendre d’autres paroles que celles des partis dominants.

Qui pourrait faire en sorte que la politique ne soit pas une carrière lucrative mais un travail difficile, dans lequel on ne pourrait pas s’enrichir, ce qui découragerait bien des ambitions, en interdisant le cumul des fonctions et en réduisant les rémunérations à la rémunération moyenne des Français.

Qui pourrait instituer un mandat impératif, avec des missions à remplir, de courte durée, par les représentants du peuple. Un véritable pouvoir exécutif en somme (celui d’exécuter les décisions), avec un roulement entre les citoyens.

Qui pourrait instaurer un contrôle populaire sur toutes les institutions, avec des comptes à rendre, une surveillance régulière « par le peuple, pour le peuple » avec possibilité de révocation, afin d’éviter les conflits d’intérêts. Concrètement, ça pourrait être le même principe que les jury d’assises : vous êtes tirés au sort pour aller contrôler le fonctionnement des institutions. Vos employeurs doivent vous aménager du temps, c’est votre devoir que vous allez remplir. Ce qu’on accepte pour les assises, qui se prononcent sur des crimes graves, pourrait exister aussi pour le contrôle des institutions qui prennent chaque jour des décisions graves.

Qui pourrait permettre au peuple de se prononcer souvent directement. Ce qu’on appelle le référendum d’initiative populaire, qui se pratique notamment en Suisse : un certain nombre de citoyens assemblés réclament un référendum. C’est, à l’échelle nationale, une forme de démocratie directe, puisque chacun peut se prononcer sur un sujet et non sur une personne ou un parti.

En ce sens, une meilleure diffusion et un apprentissage généralisé d’Internet pourraient faire du réseau un excellent outil démocratique qui permettrait de participer à la vie publique sans que des grandes élections soient convoquées. C’est déjà ce à quoi on a assisté en 2005, il y a 10 ans, lors de la campagne autour du référendum concernant le traité constitutionnel européen. Alors qu’on entend souvent qu’Internet et ses forums ne seraient qu’un dépotoir de toutes les haines, cette campagne nous a montré que blogs et forums peuvent être un lieu d’intense débat politique, poussant des citoyens nombreux à s’intéresser à des questions complexes et à se prononcer contre l’avis des principaux partis politiques et ce malgré leur propagande.

Rien ne garantit qu’une démocratie basée sur de tels principes serait le régime politique qui prendrait les meilleures décisions. Mais ce serait le seul système juste, reconnaissant l’égalité entre les hommes, le seul système qui garantisse la prise en compte des intérêts du plus grand nombre et non celui d’une minorité qui détourne l’ « intêret général » à son profit. On peut imaginer que la justice sociale, l’égalité socio-économique, aurait sa place place placeplace dans le programme du peuple au pouvoir : la démocratie.