Une grève peut-elle se faire sans la moindre nuisance ? Pour le 5 décembre, c’est, semble-t-il, le souhait d’une partie de la classe politique, de la droite qui condamne à la gauche qui soutient. Des préavis ont été déposés dans l’énergie, les transports, l’aérien et une partie des services publics, mais aussi dans l’ensemble du secteur privé. Les politiques s’angoissent, prétendument en notre nom : est-ce que ça va être le chaos ? 

Que Muriel Pénicaud espère sauver votre journée de travail en incitant votre employeur à vous faire télétravailler – alors que 80% des salariés français sont ouvriers, employés ou professions intermédiaires et qu’ils ont besoin d’être sur place pour soulever, tirer, trier, scanner, parler, soutenir, contrôler… – c’est une chose bien compréhensible de la part d’une ministre qui soutient son gouvernement d’oligarques. Que Jordan Bardella du Rassemblement national, fasse des vidéos contre les grévistes, c’est bien logique car dans la pure tradition de son parti pour qui le problème c’est l’immigré, pas l’exploitation du travail. A « gauche », on appelle à faire grève en s’excusant : « manifester, ce n’est pas forcément faire grève. On peut aussi manifester sans faire grève et faire passer les mêmes messages », nous disait dimanche une sénatrice PS. Enfin, sur les réseaux sociaux ou à la machine à café, nombreux sont les citoyennes et citoyens qui s’exclament : « Mais pourquoi toujours emmerder les gens ? Ils ne peuvent pas faire autrement ? ».

Eh bien non. Une grève qui ne cause aucun trouble, c’est une grève ratée. La grève doit bloquer, la grève doit paralyser, la grève doit empêcher les salariés d’aller bosser, la grève doit faire chuter la production de l’ensemble des secteurs, la grève doit foutre en l’air la sainte croissance de notre PIB, la grève doit encombrer les trottoirs d’ordures et en définitive faire bien flipper les déchets qui nous gouvernent.

Sans la grève, on serait tous au fond du trou

Revenons en arrière : si la grève existe c’est parce que les travailleuses et travailleurs en France comme ailleurs se sont rendus compte qu’il s’agissait de leur seule arme pour faire pression sur la classe dominante et récupérer des droits et des richesses. Ce qu’on appelle des « conquêtes sociales » et qui, rappelons-le, comprend (entre autres) ce qui vous permet d’avoir au moins 5 semaines de congés payés, le droit à une assurance-maladie, à ne pas travailler 12h par jours sans compensation. Ça n’a JAMAIS été avec de simples manifestations mégaphone-merguez-drapeaux, ça n’a JAMAIS été seulement par les urnes, ça n’a JAMAIS été grâce à une pétition par Change.org, ça n’a JAMAIS été par le truchement d’un boycott citoyen que de telles choses ont été obtenues. Sans la grève, on serait tous encore au fond du trou.

Pourquoi ne pas rendre les services gratuits pour que les gens soutiennent les grévistes ?” A chaque grève, les salariés y pensent. Coté transport, c’est ce que propose l’un des syndicats de la SNCF, Sud Rail : « Les cheminots travaillent et les gens ne paient pas leur billet. On remplirait l’objectif de blocage économique de la grève, sans l’impact sur les déplacements, ce serait parfait. L’entreprise serait obligée d’écouter ». Le problème, c’est que la SNCF refuse, évidemment. Et aucun salarié ne peut imposer la gratuité de ses services sans que cela soit considéré comme une faute lourde valant potentiellement licenciement. Contrairement à la grève qui elle, est encore un droit. Les grévistes perdent déjà leur salaire, c’est mieux s’ils ne perdent pas leur job.

Le chaos, mais pour qui ?

Oui, la grève, qu’elle soit de vos commerces, de vos transports ou de vos écoles, va perturber votre journée, votre semaine, voire votre mois. Oui, il va falloir s’organiser. Les politiques s’indignent d’une telle grève « à l’approche de Noël » : L’argument des fêtes présuppose que tout le monde s’aligne sur les publicités Carrefour ou Galerie Lafayette et se passionne pour les achats de Noël dès le 25 novembre. Alors que, franchement, c’est pas formidable de briser la routine consumériste « à l’approche de Noël » ? N’est-ce pas génial, en cas de grève massive et très suivie des transports, de pouvoir arriver en retard – voir, ne pas bosser du tout – sans que votre employeur puisse vous le reprocher ?

Sans même parler des effets politiques de la grève – l’abandon d’un projet de réforme des retraites qui va réduire le niveau des pensions et une défaite phénoménale des classes laborieuses sur Macron et ses amis fortunés  – ses effets individuels et sociaux vont être jouissifs : vous vouliez plus de fraternité ? A vous la solidarité du covoiturage. Vous vouliez de l’écologie ? A vous les samedi consuméristes ratés et le retour du vélo en ville. Vous vouliez de la liberté ? A vous la discipline relâchée au boulot, les retards impunis et les débats à la pause-café.

Il est bien normal que les sénatrices, les ministres, les eurodéputés et les grands journalistes s’expriment contre le désordre à venir : il va venir bouleverser un ordre routinier dont ils kiffent chaque instant, dont ils cueillent chaque fruit, dont ils fêtent chaque heure. Sous leur arbre de Noël, les bibelots chers et les mets raffinés vont s’entasser comme chaque année, et ils ne veulent pas qu’on gâche leur fête. Mais pour nous autres que l’ordre capitaliste oppresse, la routine consumériste déprime et le théâtre politico-médiatique saoule, le chaos à venir ne sera pas du désordre mais le juste retour des choses, et de la vie.

La grève ne vous prend pas en otage, elle vous libère.


Photo de Une par Serge d’Ignazio