Jeudi de la rage : Les nouveaux gardiens de la galaxie

Comment un scénario catastrophe permet de mener une politique de classe

Face aux critiques sur leur politique, « L’important, disent les membres du gouvernement, c’est de garder le cap et lutter contre le fléau du chômage » et pour ça tous les moyens sont bons. Voici le synopsis du film catastrophe auquel adhèrent la plupart des journalistes. Alors même que son intrigue est nulle, ses effets spéciaux complètement ratés et qu’il cache la véritable entreprise de sous-traitance en faveur des riches à laquelle se livrent nos dirigeants, sous couvert de lutte sans merci contre le chômage.

Voici comment ça a fonctionné jusqu’à présent :

1 – Simuler une attaque d’astéroïde

Il faut « tout faire pour lutter contre le chômage », dit le gouvernement, car c’est l’ennemi numéro un. C’est l’astéroïde qui fonce sur la terre. Et la fin justifie les moyens, tous les moyens. Un gouvernement, nommé par un président élu sur un programme et un mandat dits « de gauche », peut donc remiser ses engagements et ses principes au placard, attestant au passage l’idée selon laquelle dans ce pays l’élection n’est qu’une vaste blague. Car rien n’est plus important que la lutte contre le chômage, on la mènera pour notre bien et contre notre gré s’il le faut.

Hollande et son gouvernement nous demandent ensuite de juger la réussite de leur politique en fonction d’un indicateur, le taux de chômage, qui ne veut en fait RIEN DIRE. Se servir de ce taux comme seul critère est une première arnaque. Comme si l’évolution du taux de chômage était un indice aussi fiable que la distance qui sépare la terre de l’astéroïde ! Il n’en est rien. On peut le remarquer quand on entend les comparaisons internationales dont nos médias sont friands : les États-Unis et le Royaume-Uni ont un taux de chômage beaucoup plus bas que nous ! C’est donc bien qu’il faut faire pareil non ? Eh bien non. Car ce taux ne dit rien des temps partiels, des travailleurs pauvres, de la misère quotidienne. Autrement dit, on pourra avoir un taux de chômage à 5 % ET un taux de pauvreté qui aura doublé.

On matraque sur les ondes depuis 20 ans que « le problème phare c’est le chômage ». Il devient alors difficile de dire que, peut-être, on devrait aller regarder d’autres facteurs ou poser le problème autrement : en montrant que le chômage a des causes, que le chômage est lié à un système économique, que la croissance ne peut pas être indéfinie donc qu’il faudrait trouver autre chose, etc. Questionner les préceptes – chômage = mal ; croissance = bien – est quasi impossible, ce serait comme dire qu’on s’en fout que l’astéroïde fonce sur la terre. Pas le temps pour ces élucubrations, il y a urgence : il faut exploser l’astéroïde du chômage et pour cela il faut aller « au-delà des clivages idéologiques ». Traduction : on peut se lâcher et faire des trucs de droite, avec un petit air compatissant et affligé de ministre ou de député qui, de près ou de loin avec son entourage, ne s’y trouvera jamais au chômage, ne connaîtra jamais les allocations de misère, le déclin social, la honte, les insultes dans les magazines qui parlent de profiteurs, les galères administratives et les rendez-vous pôle emploi inutiles, simplement là pour fliquer et déprimer.

Et comment lutte-t-on contre le chômage, nous répète-t-on à la télé, à la radio, sur internet ? En relançant la croissance ! Et comment on relance la croissance, nous répète-t-on à la télé, à la radio, sur internet ? En relançant l’investissement ! C’est ici que les nouveaux gardiens de la galaxie entrent en scène.

2 – Les nouveaux gardiens de la galaxie

Tandis que l’astéroïde chômage fonce en direction de la terre, nous, pékins moyens, ne pouvons pas faire grand-chose à part regarder le JT pour nous tenir informés. Tiens, le chômage a reculé de 0.1 point ! Oh ! Il a augmenté de 1.2 point ! En voilà un baratin aussi absurde et instable que les cours de la bourse devant lequel nous n’avons rien à faire d’autre qu’attendre le secours de quelques divinités, invoquées en permanence par les politiciens : « les investisseurs et les entreprises ». Eux seuls peuvent « relancer la croissance », eux seuls peuvent nous tirer de cette mauvaise passe.
Qui sont les investisseurs ? Ceux qui peuvent investir, donc probablement ni vous ni moi. À l’image, les investisseurs sont grands, visionnaires, audacieux et ils sont dans la lutte contre le chômage ce que les gardiens de la galaxie seraient dans le combat contre une véritable l’astéroïde : les sauveurs suprêmes. Concrètement, un investisseur c’est quelqu’un qui a suffisamment d’argent pour le placer dans des entreprises. Donc, moins de 20 % de la population possédant un montant de patrimoine significatif, et parmi eux, ceux « qui comptent » et dont vont parler Challenges et Les Échos, qui se situent dans les 5 % de la population la plus fortunée. Votre mamie et son livret A ne pèse que dalle, que les choses soient claires.

Toute politique « qui veut lutter contre le chômage par la relance de la croissance » passe par ménager un maximum ces investisseurs pour qu’ils daignent nous aider. Mais comme on est dans un pays démocratique, on évite de dire que les gardiens de la galaxie, ceux qu’il va falloir avantager et chouchouter, ce sont en fait… les riches. Pour justifier une politique en leur faveur, on feintera en disant qu’elle est « en faveur des entreprises ». Gouvernement, journalistes et grand patronat s’amuseront à confondre les très petites entreprises et les moyens ou grands groupes dans ce terme miracle. Ils créeront de toutes pièces une communauté d’intérêt entre l’épicier du coin et Édouard Leclerc.

Pratique ! Parce que si vous étiez prêts à dire que le gouvernement ne devrait pas aider le second, pourriez-vous dire la même chose pour le premier ? Eh non ! Car, par les termes « investisseurs » et « entreprises », on vous interdit de fait de faire cette distinction. Si vous critiquez une politique en faveur des entreprises, alors vous serez contre l’épicier du coin, alors que vous vouliez viser Leclerc. Non seulement vous sembliez déjà vous en balancer de l’astéroïde mais voilà que devant la grande solidarité qui se forme pour la combattre, vous attaquez le voisin et frisez la traîtrise !

Mais trop tard, car ça y est votre épicier a été décrété gardien de la galaxie junior. Lui aussi appartient au grand monde « des entreprises et de ceux qui investissent ». Ça n’a beau être qu’un titre honorifique, ça a tout de même plus de classe. Deux trois politiques viendront lui serrer la paluche sur le marché en le qualifiant de « force vive de la nation » et deux ans plus tard un Leclerc ouvrira à la sortie du village et il pourra crever la gueule ouverte, en silence, dans cet espace où on ne vous entend plus crier.

Pourquoi tant d’indifférence ? Parce que le commerçant du coin n’est pas un vrai gardien de la galaxie. Personne n’a pas besoin de le charmer pour qu’il reste en France. Le riche, lui, est précieux. Contrairement aux petits, les grands groupes et les grands investisseurs peuvent jouer la carte du « si je suis pas content je m’en vais ». C’est une carte utilisable à chaque tour, pas besoin de repasser par la case « départ » : il y aura toujours un politique ou un journaliste pour relayer les menaces de délocalisation des grands patrons. Par contre il n’y en aura pas un pour assister à l’énième liquidation judiciaire d’un commerçant au bout du rouleau. Grâce à la mondialisation, les riches ont maintenant le choix des pays où ils investissent. Merci à tous les gouvernements depuis les années 1980, socialistes compris, qui ont permis la dérégulation financière et le libre-échange, en Europe comme ailleurs. Désormais, le riche peut se réveiller un matin et si la France le gonfle, aller mettre son argent ailleurs. L’ironie, c’est que ça le rend d’autant plus désirable.

3 – Retenir nos sauveurs

Face à la « crise », que faire pour que le gardien de la galaxie reste en France et lutte contre l’Armageddon du chômage en investissant et en « créant de l’emploi » ?

Première mesure : augmenter la compétitivité du pays. C’est quoi être compétitif ? C’est faire en sorte qu’il soit aussi intéressant de produire en France qu’en Chine. Pour ça, il faut « baisser le coût du travail ». Notez au passage l’emploi du terme « coût » : ça rabaisse le travail au rang d’une matière première dont on peut négocier le prix, une contrainte comme une autre. Pour baisser ce coût, on diminue les salaires, en commençant par la partie comprise dans le brut, qui revient pourtant dans la poche du travailleur sous la forme de services publics, retraites et autres indemnités chômage, puis en taillant direct dans le net. Ça se fait au niveau national, ou au niveau local, quand des actionnaires menacent de fermer des usines sauf si les salariés font un « petit effort » et acceptent de travailler 39h pour le tarif de 35h, comme ce fut le cas de l’usine Goodyear d’Amiens en 2007. Ce qui n’a pas empêché l’usine de fermer depuis. Merci pour le geste, mais salut !

Deuxième mesure : dans le même temps, on donne aux riches de l’argent public sous forme de déductions d’impôts, petits cadeaux en signe de bonne volonté. Sarkozy, le premier, a été l’expert toute catégorie en la matière. L’été qui a suivi son élection, c’est environ 8 milliards d’euros qui ont été rendus aux plus riches dans le cadre du « Paquet fiscal ». Sacrée offrande pour nos sauveurs, non ? Mais cette année, Valls a battu le record avec le « Pacte de responsabilité » ! Entre 30 et 40 milliards de ristourne pour les entreprises, c’est-à-dire les grandes qui n’en ont pas besoin et les autres à qui ça ne sert à rien quand les carnets de commande sont vides.

Mais attention, on ne leur file pas le gros « paquet » et on s’en va. Dans ce « pacte », on demande une contrepartie, un supplément d’âme. Les gardiens de la galaxie sont invités à remplir pour de vrai leur mission de créer de l’emploi. Qu’ils claquent tout d’un coup ou qu’ils aillent le placer ailleurs, ça non ! Sauf que depuis 10 ans que les gouvernements successifs leur filent des cadeaux, les patrons et les investisseurs ont la fâcheuse tendance de le garder pour eux en n’investissant pas, ce qui est plutôt embarrassant. Alors moralisons-les sur leur responsabilité ?

Non ! Car, cerise sur le gâteau, en plus de ménager le portefeuille de nos riches sauveurs, il faut veiller à leur « bon moral » en leur envoyant « des signaux positifs ». Regardez la loi Duflot qui visait à encadrer – très mollement – les loyers dans les grandes villes : elle n’est même pas encore promulguée, même pas appliquée, car elle aurait entraîné, nous matraque-t-on une grosse chute de la construction et de l’investissement dans l’immobilier. Pourquoi ? Parce que les gardiens de la galaxie spécialité logement auraient été « démoralisés » par la perspective, rien de moins, de ne plus pouvoir louer un studio parisien de 14m² 650 € par mois. Autant dire, le gros blues. Alors surtout, il ne faut pas avancer là-dessus, et sur tout ce qui pourrait ennuyer le gardien de la galaxie. Il faut faire des cadeaux fiscaux, multiplier les arrangements et les assouplissements. Les riches apprécieront, et ils lutteront contre le chômage en investissant, peut-être.

Pour qu’un tel scénario tienne la route à chaque remake, il faut accepter la vérité de l’équation suivante : si on courbe l’échine et si on file nos impôts et nos droits aux riches, le chômage va baisser. Mais rien n’est moins sûr, nous disent à peu près tous les économistes indépendants et au passage les trois zigotos, Hamon, Montebourg et Filippetti, qui ont été virés du gouvernement. Pourquoi ? Parce qu’à force de « baisser le coût du travail », on appauvrit la population, donc les gens achètent moins de Renault neuves et de mixeurs Moulinex. À force de filer de l’argent public aux gardiens de la galaxie, le pékin moyen n’a plus que son JT pour pleurer, car vu qu’il ne faut pas creuser la dette publique, il faut bien que quelqu’un paye le buffet à volonté qu’on sert à nos protecteurs.

Pour nous plus d’impôts et moins de services publics. Pour les gardiens de jolis abattements et des entreprises publiques privatisées à faire fructifier ! Mais malheur ! Comme ils en veulent toujours plus et qu’en France les réformes ne sont « pas assez rapides », les gardiens de la galaxie finiront de toute façon par délocaliser leurs usines et leurs capitaux. Mais dire ça, c’est vraiment faire l’oiseau de malheur. Les ministres, eux, tiennent le discours de l’optimisme et nous demandent d’attendre, parce que « la reprise est pour bientôt ». Quelqu’un y croit encore ?

4 – Les sous-traitants

Parce que le hic, c’est que la lutte des gardiens de la galaxie contre l’Armageddon du chômage est un vrai navet. Le scénario est bancal, l’intrigue, complètement improbable. Cette politique ne va pas relancer la croissance, ne va pas diminuer le chômage. Il n’y aura de relance que lorsque la « compétitivité » française aura atteint celle de la Chine : bas salaires, pas ou peu de droit du travail, pas de syndicats. Et quand les travailleurs chinois auront obtenu mieux, alors ils délocaliseront en Afrique, et ainsi de suite. Pourquoi les gardiens de la galaxie se mettraient à table ici alors qu’ils peuvent manger gratis à côté ? On n’assiste pas à un scénario catastrophe qui trouvera sa résolution un jour, mais à un chantage infini de la part de nos concitoyens les plus riches qui ne s’arrêteront pas tant qu’ils n’auront pas été rassasiés.

Pour faire passer la pilule et organiser cette extorsion, les riches peuvent compter sur de bons sous-traitants : les journalistes qui nous passent le film en boucle, mais aussi les gouvernements qui orchestrent le transfert de fonds et de droits. Celui de Hollande est peut-être le meilleur allié que la grande bourgeoisie ait connu depuis longtemps, meilleur que celui de Sarkozy quoiqu’on en dise.

D’abord parce que, étant donné qu’il est censé être « de gauche », il vend le film des gardiens de la galaxie avec plus de talent. Le sacrifice idéologique de son « programme de gauche » est censé prouver l’impérieuse nécessité d’une telle politique. En bonus, les socialistes entraînent dans leur collaboration toutes les anciennes forces d’oppositions qui vivaient accrochés à leurs flancs comme de vieilles sangsues nostalgiques : le Parti Communiste, les syndicats et les « intellectuels ». Eux sont tout tristes, versent deux trois larmichettes à la télé  mais préfèrent s’abstenir de dénoncer la nullité du jeu d’acteur des nouveaux gardiens de la galaxie parce que quand même c’est la gauche et faut rester unis. Bande de courges.

Ensuite, parce que comme le répète en boucle son premier ministre, Hollande est co-hé-rent : les dirigeants actuels ne sont pas une petite clique de politicards bordéliques comme Sarkozy et ses amis l’étaient. Clairement du côté des riches, ils s’en sont mis plein les poches et affichaient leur goût du luxe avec grossièreté. Hollande, Valls et ses amis c’est différent : c’est une entreprise de sous-traitants très organisés, presque honnêtes (Cahuzac c’était une exception non?), normaux quoi. Ils travaillent pour le compte de la minorité très riche de la population française et mondiale en les faisant passer pour des sauveurs. Ils ont déjà détourné 60 milliards d’euros en quelques mois (Crédit d’impôt pour la Compétitivité et l’Emploi, 20 milliards d’euros + Pacte de Responsabilité, 40 Milliards d’euros : l’amour des patrons, ça n’a pas de prix). En un an, leur politique a permis d’augmenter de 30 % les dividendes des actionnaires français. La France compte 55 milliardaires de plus. Ça marche donc très bien.

Pendant ce temps, il y a concrètement et quotidiennement des SDF qui continuent de mourir dans les rues, des retraités qui ont moins de 600 € mensuels pour vivre alors qu’ils bossent depuis qu’ils ont 16 ans, des jeunes obligés de renoncer à leurs rêves à 18 ans, des travailleurs qui dorment dans leur voiture. La pauvreté a augmenté dans le pays et il est fou de voir à quel point le gouvernement est détendu face à sa politique de classe. D’ennemie, la « finance sans visage » est devenue leur « amie ». Après la droite décomplexée, nous avons donc maintenant à faire à la trahison décomplexée.

Ceux qui veulent sauver un minimum les apparences commencent par nous assurer que si si, ils sont toujours de gauche, car « être de gauche, c’est être responsable » (énoncé aussi convaincant que « être de gauche c’est détester l’hypocrisie » ou « être de gauche, c’est aimer la mousse au chocolat »). Puis ils annoncent qu’ils assument la triste réalité suivante (d’autant mieux qu’eux ne vivront jamais dans la misère, trouveront toujours une place ailleurs même s’ils échouent lamentablement) : «  On vit dans une économie mondialisée, où les riches sont des anguilles, impossibles à coincer, impossible à taxer, et tant qu’à faire, autant devenir le paradis des riches qu’un pays ruiné »

Eh bien NON. Pour mettre fin à ce film catastrophique, il va falloir réaffirmer notre puissance collective. La puissance du peuple qui peut encore, s’il a un gouvernement qui lui appartient, exproprier, socialiser, réguler, et être le premier à mettre fin à la concurrence internationale qui autorise les riches à jouer sur la planète à un immense jeu de stratégie où les gouvernements sont leurs pions, plus au moins consentant selon les États, et les individus leur combustible. C’est un film autrement plus audacieux, haletant, exaltant et humaniste que la daube qu’on nous passe en ce moment.

Ce n’est ni un film de gangster, ni un film catastrophe. C’est un film de guerre.