Arnaque aux partenaires sociaux

Ils avancent masqués derrière un nom rassurant. Ils incarnent le nouveau dialogue social. Ils décident de notre avenir. Ce sont les « partenaires sociaux ». Mais qui sont-ils vraiment ? Frustration a enquêté pour vous. Blague à part, c’est juste que, comme tout le monde, à force d’entendre cette expression de « partenaires sociaux », on a fini par se demander qui était ce couple divin patronat-salariat à qui est délégué le pouvoir de réformer entre autres le droit du travail

Qui sont ceux qui s’apprêtent à « détricoter » ce chandail miteux des 35 heures ? Qui sont ces « acteurs » du « dialogue social » qui brûlent les planches, seulement si des intermittents du spectacle se trouvent dessus ? Ceux qui s’apprêtent à vider le CDI comme un vulgaire poisson et à repousser l’âge de la retraite à la morgue ? Le tout dans la concertation – donc juste et égalitaire, puisqu’on nous le dit. Les angéliques « partenaires sociaux » sortent toujours accompagnés d’un tas de petits angelots sympatoches : modernisation, dialogue social, transparence, concertation, accords de flexibilité, assouplissement du travail dominical, parce qu’avant, le droit du travail, c’était vieillot, unilatéral, opaque, violent, rigide, syndicats et patronat se foutaient sur la gueule et il y avait un jour de repos. Preuve qu’il fallait « dépoussiérer » tout ça. Et ils l’ont fait ! Voici comment c’est arrivé.

Le modèle allemand

À chaque grève en France, en plus de nous seriner qu’on est un pays d’insatisfaits gueulards voire dégénérés, on nous oppose le paradisiaque modèle allemand. Et ça ne date pas d’hier.
Là-bas, c’est le jardin d’Éden du dialogue entre patrons et syndicats alors que la France est systématiquement l’enfer du rapport de forces, de la grève irraisonnée préalable à toute négociation. Là-bas, grâce à la concertation, c’est devenu le royaume des cieux de la flexibilité du travail pour relancer la croissance alors que chez nous, sombres damnés, nous croyons encore que la flexibilité c’est moins de contraintes pour l’employeur mais surtout moins de droits pour le salarié.

La négociation collective pour tous

Or, la négociation collective relative au travail a beaucoup changé en France ces dernières années, se rapprochant du fameux paradis allemand. Pas dans le sens où la négociation en Allemagne ne serait que courtoisie et savoir-vivre, mais dans le sens où elle se fait principalement au niveau de l’entreprise. L’Allemagne compte deux niveaux de négociation sociale : la « branche » et l’entreprise. La France en compte trois : interprofessionnel (valable au niveau national pour toutes les professions), branche et entreprise.
Ce niveau national de négociation garantit une certaine égalité entre tous et un débat visible mais les lois du 4 mai 2004 et du 20 août 2008 ont créé la possibilité d’accords qui dérogent à la « loi cadre », c’est-à-dire que l’entreprise peut négocier avec ses salariés des conditions moins favorables que celles que prévoit la loi. Cette même loi de 2008 comporte une partie sur le temps de travail, prévoyant que l’entreprise fixera directement avec ses salariés le nombre d’heures supplémentaires. Si les salariés ne sont pas fortement unis, difficile de faire respecter les 35 heures. Grâce à la délégation du pouvoir de réglementation aux entreprises, il est devenu légal d’être hors-la-loi.

La « démocratie sociale »

Non contente de contourner la négociation collective devant la nation – non, pardon, de « rénover la démocratie sociale » (intitulé de cette loi de 2008) –, l’Assemblée nationale de Nicolas Sarkozy a instauré un « protocole relatif à la consultation des partenaires sociaux », autrement dit un mode d’emploi pour que toute réforme « sociale » passe par nos amis les « partenaires sociaux ». Ils sont ainsi devenus incontournables. « Au lieu que les Français gueulent, comme d’habitude, on va les forcer à se mettre autour de la table », nous disait-on à l’époque. Magnifique ! Mais quelle légitimité allaient avoir ces « partenaires sociaux » pour négocier le droit du travail pour nous humbles Français ? Suivons cette piste.

La représentativité

La représentativité des syndicats de travailleurs (CGT, CFDT, CFTC, FO, CFE-CGC) est liée depuis le 20 août 2008 aux élections professionnelles. Il y a en France moins de 7 % de salariés syndiqués, mais, aux élections professionnelles, 63 % des inscrits participent. Mieux qu’à la plupart des élections nationales. Seulement les élections professionnelles n’ont lieu que dans les entreprises de plus de 50 salariés, qui ne constituent que la moitié du salariat. Donc moins de 32 % des salariés votent à ces élections. Plus invraisemblable : un syndicat représentant 30 % des votants, soit environ 10 % du salariat, peut signer seul un accord avec le patronat et décider de l’avenir du droit du travail de tous les Français.
Quant au patronat, le terme même est monopolisé par le MEDEF, car de Gattaz pépé à Gattaz junior en passant par le baron Seillière, tous ces roitelets se revendiquent « patron des patrons ». Trône usurpé ? Un peu, car il n’y a pas de règle de représentativité des syndicats de patrons. Leurs adhérents sont bien souvent des syndicats de branche et pas directement des entreprises. C’est pourquoi, dans l’ensemble ces quelques « grands patrons » représentent davantage leur gueule que entrepreneuriat français.
Les « partenaires sociaux » sont donc de droit divin.
Élémentaire, mon cher Nicolas.

La pratique

Mais d’ailleurs comment se passe la négociation collective ? Au vu et au su de tous ?
Encore raté ! Elle a lieu au siège du MEDEF, à deux pas du Champ de Mars.
Vous vous attendez à des syndicalistes fulminants, prêts à lancer des demandes complètement farfelues pour améliorer les droits des salariés ? Ou bien vous craignez qu’ils soient timorés et défendent mal nos droits ? C’est intimidant le bureau du patron, vous dites-vous. En tout cas, vous, vous auriez les chocottes.
Eh bien figurez-vous des bureaucrates par l’odeur des cigares cubains alléchés, bien loin de cette « base » (ou plèbe) qui les « lâche » quand elle poursuit la grève, parce qu’elle considère que tout n’est pas perdu, comme à la SNCF en juin dernier. Il y a sûrement quelques vraies bonnes âmes, mais pèsent-elles sur le résultat de la négociation ?
Autre entourloupe, la « technicisation » du droit, l’art de rendre complexe pour dire à la fin qu’il faut simplifier et donc supprimer des droits. S’agit qu’on n’aille pas y fourrer notre nez. Actuellement, une grande question porte sur les « seuils ». Rien à voir avec votre palier, non non non, c’est que plus une entreprise est importante en nombre d’employés plus elle a d’obligations envers ces derniers. Le MEDEF veut augmenter ces seuils pour réduire les droits de nombreux salariés, tout simplement.
C’est pas clair tout ça, hein ? Ça tombe bien, ça n’existe plus pour longtemps. L’Assemblée nationale a organisé un petit colloque intitulé « Le droit du travail, un frein à la compétitivité ? » (12 septembre 2013). Il reste un point d’interrogation, sûrement une faute de frappe.
Les « partenaires sociaux » finissent-ils simples partenaires dans des « boîtes » des beaux quartiers comme dans le film De l’autre côté du périph ? On vous l’a dit, Frustration n’a pas enquêté.
Les havanes se consument. Écran de fumée.
Avant cela, un document d’orientation gouvernementale a prémâché le boulot, laissant apparaître quelques « options ». L’idée est de légiférer en dernier recours, mieux vaut s’entendre, sinon c’est le gouvernement qui tranche.
Vient ensuite une rencontre avec le ministre et les soixante-dix-huit mille représentants des branches. Réunion très productive.
Réponse : la négociation collective se fait au nez et à la barbe de la majorité.

La tactique MEDEF

Bien plus aboutie que celle de Laurent Blanc ou de Marcelo Bielsa, la tactique du MEDEF pour prendre le dessus dans la négociation consiste à faire « fuiter » des « ballons d’essai » : suppression du régime des intermittents – février dernier – ou fin du CDI et du SMIC – il y a deux semaines… On laisse l’idée faire son chemin, soutenue par les sbires habituels, gens actifs comme il se doit. Pour donner le change à « leur base », les syndicats font de grandes phrases sur la mort du droit mais finissent par accepter de gré ou de force la moitié de la réforme voulue par le MEDEF et soutenue par le gouvernement. Par exemple, le régime des intermittents du spectacle a finalement véritablement changé, créant un différé d’indemnisation d’environ 30 jours, soit un mois sans salaire.
Gageons qu’un jour les syndicats d’employés auront une tactique aussi féroce qui consistera à couper les vivres à l’ennemi.

Légitimer la compétitivité

Cette réforme à petits pas du « marché du travail » va dans une direction très claire, plus de compétitivité, c’est-à-dire pour nous : moins de droits, moins d’argent, plus de temps de travail, plus d’asservissement au pouvoir hiérarchique direct.
Par exemple quand votre patron vous reçoit pour vous proposer une « rupture conventionnelle », cet outil existant depuis… 2008, une rupture à l’amiable pour « le bien de l’entreprise » qui est en difficulté, une rupture qui vous permettra d’aller vous épanouir sous d’autres cieux plus cléments, allez lui parler d’État de droit. Cet outil, excellent pour changer de travail sans être dans une merde noire, a été pensé pour l’épanouissement alors qu’on sait qu’il faut bouffer avant de s’épanouir. C’est un moyen de pression de l’entreprise pour se débarrasser d’employés en douceur. Des garanties contre le harcèlement moral sont prévues mais pas la peine puisqu’on vous permet de partir tranquille, indemnisé.
Pendant ce temps la compétitivité compétitionne et le fameux modèle allemand, tourné uniquement vers l’industrie haut de gamme, appauvrit chaque jour davantage la population. Maintenant, grâce au modèle allemand, on peut être certain que la « flexibilité » ne produit que des emplois au rabais, à temps partiel et sous-payés. Maintenant on peut être certain que l’espérance de vie régresse parmi les petits revenus (en Allemagne, elle est passée de 78 ans en 2001 à 74 ans en 2010).
Élémentaire, mon cher Manuel.

Le terme de « partenaires sociaux » et tout ce vocabulaire autour rassurent, donnent l’idée d’équivalence, d’équité dans la négociation collective. Ce couple infernal est devenu incontournable. Il monopolise la parole médiatique et se trouve à la base de décisions qui ont un impact sur nous tous alors qu’il représente un part minime de la population.
On fait comme si les intérêts bien compris des « partenaires » allaient dans le même sens. Mais bien sûr que non, il n’y a plus de véritable contre-pouvoir syndical, il n’y a qu’une immense arnaque derrière ce spectacle d’âpres négociations auquel nous ne croyons pas. Car le « dialogue social » s’appelle en vérité lutte des classes.