Les inégalités sociales face au risque industriel

Les inégalités sociales face au risque industriel

17 février, une explosion dans une usine « soumise à autorisation administrative d’exploitation » à Dieppe. Des morts parmi les employés d’un sous-traitant qui intervenaient sur le site. Au-delà du drame, il faut rappeler que le risque industriel est très inégalement réparti dans la population. Dans le numéro 13 de Frustration (en kiosques et librairies vendredi prochain, 23/02), l’article « Polluer plus pour gagner plus ; Ce n’est pas à vous de culpabiliser sur l’état de la planète, c’est aux riches ! [rubrique Criminalité] » revient sur quelques idées reçues, notamment celle comme quoi : « Nous sommes tous égaux face aux désastres ». Beau mais complètement faux !

« Il existe également en France près de 700 sites industriels classés “Seveso”, c’est-à-dire des zones soumises à des réglementations strictes car potentiellement sujettes à des accidents industriels majeurs. Les deux tiers de la population résidant dans ces zones sont des habitants de zones urbaines sensibles. Autrement dit des quartiers en difficulté économique et sociale, confrontés plus qu’ailleurs au chômage et à des inégalités d’accès aux services publics. »

 

Bruit, pollution, déchets, produits chimiques… affectent bien plus souvent les pauvres. Les classes populaires subissent une très large part des conséquences néfastes du changement climatique. Et en leur sein, les minorités ethniques, les immigrés et les habitants des outre-mer sont encore plus défavorisés, même en France ! Parce que la voix des habitants pèse moins face à l’État et aux multinationales, les quartiers populaires sont les premiers de cordée face aux désastres.

En France, si la population immigrée d’une ville augmente de 1 %, il y a 29 % de probabilités en plus pour qu’un incinérateur à déchets, émetteur de différents types de pollutions, soit installé[1]. Les incinérateurs ont donc tendance à se trouver à proximité de quartiers populaires ou d’immigration récente, car les populations qui s’y trouvent ont, aux yeux des promoteurs, une capacité moindre à se défendre face aux autorités. Ou bien simplement parce que les autorités préfèrent préserver les catégories aisées de ces nuisances. Fin 2016, les élus franciliens ont donné le feu vert à la construction d’un nouvel incinérateur géant à Ivry-sur-Seine. Coût du projet : 2 milliards d’euros pour les poches de Vinci et Suez. Un demi-million de tonnes de déchets devraient y être traité chaque année à partir de 2023. Pourtant, près de la moitié des déchets des poubelles de Paris et de sa banlieue sont recyclables. Pourquoi ne pas investir cette somme dans une meilleure politique de sensibilisation et de tri ? La maire de Paris Anne Hidalgo a d’ailleurs annoncé des objectifs ambitieux pour rattraper le retard parisien dans ce domaine. Des expériences pilotes sont menées dans les 2e et 12e arrondissements de la capitale. Mais il est vrai que ce n’est pas très chic de poser un incinérateur sous les fenêtres des voisins du bois de Vincennes, ou au pied du siège du CAC 40. Alors la banlieue continuera, elle, de brûler les poubelles de Paris.

Autre exemple de discrimination territoriale : la Seine-Saint-Denis, le 93. Les pics les plus importants de pollution de l’air de l’ensemble du pays y sont enregistrés. Autoroutes A1 et A4, A3, A186, A103 et A104, aéroports de Roissy et du Bourget, échangeurs, voies rapides, 200 000 voitures par jour. Résultat : 192 jours de dépassement des normes européennes en 2012, 73 en 2016. Et puis, au milieu de ce chaos toxique, il y a la maternité la plus dynamique de France : 12 naissances par jour dans un air pollué et dans le vacarme permanent. À Saint-Denis, 36 000 habitants, soit un tiers de la population, seraient exposés à des niveaux de bruit supérieurs au seuil autorisé de 68 décibels. On est loin de la maternité de Neuilly, en bord de Seine et à un petit kilomètre du bois de Boulogne. Cette discrimination est-elle due au hasard ? Pas vraiment. La commune de Saint-Denis, ville polluée, est aussi une des communes où le taux de pauvreté est le plus important : 35 % de sa population vit sous le seuil de pauvreté, contre une moyenne nationale de 14 %.

Les quartiers populaires sont aussi davantage touchés par les grosses chaleurs, en raison de la hauteur des immeubles et de la densité du bâti, du bétonnage et du peu de végétation. Ce à quoi s’ajoutent souvent une mauvaise isolation thermique des bâtiments. Et du fait du changement climatique, cela ne va pas aller en s’arrangeant. L’artificialisation des terres avance en France au rythme de la surface d’un département coulé de béton tous les 7 ans. Les banlieues sont défigurées, et on continue de construire. En témoigne le gigantesque projet de centre commercial EuropaCity, 3 milliards d’euros et la carotte de 11 000 emplois pour anéantir les terres les plus fertiles d’Île-de-France. Que ne ferait-on pas pour offrir comme perspective de vie celle d’un petit soldat du consumérisme aux jeunes de banlieue. Mais ce raisonnement est aussi valable hors des villes. La Meuse, territoire fortement rural et agricole, a été choisie pour accueillir à Bure le projet de poubelle nucléaire nationale. Et pendant que le gouvernement tente d’acheter les consciences, ce territoire subit de plein fouet les conséquences d’un projet pas encore mis en œuvre : le village n’attire plus personne. En 2015, la commune comptait 82 habitants, en diminution de 10 % par rapport à 2010.

Il existe également en France près de 700 sites industriels classés « Seveso », c’est-à-dire des zones soumises à des réglementations strictes car potentiellement sujettes à des accidents industriels majeurs. Les deux tiers de la population résidant dans ces zones sont des habitants de zones urbaines sensibles. Autrement dit des quartiers en difficulté économique et sociale, confrontés plus qu’ailleurs au chômage et à des inégalités d’accès aux services publics. En 2015, les pouvoirs publics ont diagnostiqué 1 247 établissements « sensibles » parmi les 66 000 qui accueillent des enfants jusqu’à 17 ans, situés sur d’anciens sites industriels. Parmi eux, plus de la moitié comporte un risque potentiel lié à la pollution des sols aux hydrocarbures, au plomb ou aux solvants chlorés. Ils sont classés par catégorie, la catégorie C regroupe les établissements pour lesquels les diagnostics ont montré la présence d’agents polluants et qui nécessitent la mise en œuvre de mesures techniques ou sanitaires. 101 établissements (8 %) figurent dans cette catégorie. Sur ces 101, dix concernent des établissements de la métropole de Rouen. Plus précisément situés au Petit-Quevilly, dont 23 % des 23 000 habitants vivent sous le seuil de pauvreté, et 20 % sont au chômage. Des scores nettement supérieurs aux moyennes nationales. Double peine pour les enfants de précaires. Un millier d’établissements français potentiellement pollués n’ont toujours pas été analysés. À Paris, par exemple, seules les crèches ont été testées. La première vague de résultats serait-elle trop gênante ?

 

[1] « Justice environnementale en France ? Une étude spatio-temporelle des emplacements d’incinérateurs », Lucie Laurian et Richard Funderburg, Journal of Environmental Planning and Management Vol. 57, Iss. 3, 2014.

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