Frustration papier, c’est fini. La suite bientôt.

Chères lectrices, chers lecteurs,

C’est avec pas mal d’émotion que les membres de la rédaction vous annoncent l’arrêt du magazine Frustration, trimestriel papier. 5 ans après son lancement, notre magazine va quitter les kiosques et librairies, et une nouvelle équipe va travailler à un nouveau magazine, intégralement sur internet.

Il y a 5 ans, en 2013, les membres fondateurs de Frustration avaient 25 ans. Nous occupions des boulots mal payés et extrêmement ennuyeux, nous n’avions aucun parti ou syndicat qui nous convenait, nous avions de l’énergie à revendre et du temps. Nous n’avions (pas du tout) d’argent mais grâce à deux levées de fond, donc grâce à vous, et à un emprunt à un particulier, nous avons pu passer d’année en année de 100 exemplaires à 10 000 distribués dans tous le pays. Peu à peu, les abonné.e.s sont arrivés, d’authentiques fans qui ont fait connaître Frustration, l’ont soutenu, l’ont offert à leurs ami.e.s.

Bénévolat ou auto-exploitation ?

En 2018, nous avons été victimes de notre succès, avec un nombre d’abonné.e.s, de librairies et de demande diverses croissantes, et alors même que nos vies ont bien changé : il y a eu une naissance, il y a eu un PACS, il y a eu la fondation d’un journal par Benoît, Yvette Mag, il y a eu le nouveau boulot de Nicolas pour les députés de la France Insoumise, Thibaut et Benoît sont partis vivre respectivement vers Perpignan et Tarbes… Le temps libre est devenu une denrée rare. L’argent n’étant pas pour autant arrivé – bien qu’on ait eu la grande fierté de rester à l’équilibre sans trop de souci – nous n’avons pas pu nous salarier.

Où commence l’auto-exploitation et où s’arrête le bénévolat ? Nous qui prônons dans nos colonnes “tout travail mérite salaire”, nous avons refusé de faire mal les choses. Nous avons refusé les stagiaires, faute de pouvoir les payer et les encadrer. Nous n’avons payé que les illustratrices et illustrateurs aux tarifs en vigueur, mais nous étions toujours incapables de payer les piges des contributrices et contributeurs. Pourtant, écrire un article pour Frustration, c’est du travail : des heures d’écriture, de relecture, de discussion, de choix des illustrations. Faire la (très belle) maquette de Frustration, c’était un sacré travail, des soirées et de nuits volées à Benjamin puis Alexandre. Recevoir 1500 exemplaires et les mettre sous pli, les porter à la Poste, écrire des mots, entrer les adresse, les gérer c’est deux jours de travail tous les trois mois. Et ensuite il y a toute la com’, la gestion commerciale, la comptabilité… qu’on faisait de plus en plus mal.

“Frustration c’est de la balle mais niveau service client c’est zéro !”

A l’approche du n°16 (qui était prévu pour décembre), nous avons eu la boule au ventre. Le précédent numéro était bien sorti, mais dans la douleur : grosse galère pour tenir les délais, et à la fin même pas suffisamment de temps pour prendre un verre histoire de fêter la sortie. Encore moins de “vendre” ce numéro auprès de nos confrères. Et comme nous a écrit un lecteur, courroucé, “Frustration c’est de la balle mais niveau service client c’est zéro !”.

Nous ne sommes pas devenu, en effet, une entreprise de presse. Nous n’avons d’abord pas pu, faute de la moindre thune à avancer (notre banque, le Crédit Coopératif, nous a rit au nez quand on a évoqué un crédit – cette banque “qui appartient à ses clients”, les méprisent très fort, paradoxalement), mais aussi nous n’avons pas voulu : nous avons nos vies, nos complications familiales et professionnelles, et nous avons fait ce choix. Et avec Benoît (c’est Nicolas qui parle), on s’est toujours dit qu’on ne deviendrait pas ces “patrons de gauche” qui payent les gens au lance-pierre et s’assoient sur le Code du travail au nom de la Cause.

D’où l’envie d’arrêter Frustration papier avant de nous bousiller la santé, de nous engueuler et surtout de faire de la merde : ne pas assez mûrir nos positions politiques, ne pas avoir le temps de vérifier nos démonstrations, ne plus débattre de là où on allait et à quoi on servait. Et l’envie de penser à autre chose, avec une nouvelle équipe plus grande, selon un format plus compatible avec une majorité de travail bénévole, et qui se pose la question de sa place dans cette nouvelle époque qui s’ouvre.

Et ce qu’on a vu, surtout ces dernières semaines, c’est que les articles qu’on publie sur Facebook et sur notre site cartonnent. Paradoxalement, c’est la semaine où nous avons décidé d’arrêter que notre site a enregistré son record de visite

Un nouveau média pour une nouvelle époque

Il faut dire qu’entre Frustration et les gilets jaunes, c’est la symbiose. Depuis le temps qu’on refuse de prendre les gens de haut, qu’on lutte contre le mépris de classe y compris de la gauche, qu’on dit que la question du partage des richesses doit revenir au premier plan, qu’on refuse l’élitisme militant et le vocabulaire châtié de la critique sociale universitaire… On est servi ! Bon et sans compter le fait que pour nous Macron est l’ennemi ultime du peuple depuis qu’il a été vendu comme jeune ministre de l’économie iconoclaste. Aussi le voir autant dans la merde nous comble de joie. Mais avant tout, l’idée que les gens parlent, sur les ronds points, de fiscalité des riches, de référendum, de riches et de pauvres… nous fait nous dire qu’on a presque gagné. Le cercle infernal de l’individualisme et de la haine entre pauvres, et de l’impunité des riches, semble derrière nous.

Notre premier numéro s’appelait “Pourquoi il faut détester les riches” et le dernier “les riches nous tuent”. Deux mois après sa sortie, le 8e arrondissement de Paris, là où tout ruisselle, est investi par une foule émeutière joyeuse. Les grands bourgeois flippent, ça y est, on est sorti des années de plombs où le débat identitaire et la haine de l’assistanat s’étaient substitués à la lutte des classes.

Quelle est notre place là-dedans à présent ? C’est la question qu’on va se poser lors de la création de notre prochain média. Il s’appellera probablement “LA FOULE” ou “LES FOULES”. Il sera principalement sur le web (même si on exclue pas la sortie d’un numéro papier de temps à autres), il comportera du texte, des vidéos, du podcast.

Les fondamentaux de Frustration y seront, des aspects nouveaux seront creusés, l’envie de ne jamais nous reposer dans nos habitudes et nos certitudes également. Si vous avez aimé Frustration, vous aimerez la Foule.

-> D’ici le lancement de la Foule, la page et le site de Frustration continueront d’être alimenté. On réagira aux entourloupes de Macron, aux crasses médiatiques des bourgeois, aux vils attaques des éditocrates contre les peuples en lutte. Tout ça continue.

-> Au moment du lancement de la suite, cette page en sera la clef, donc restez dessus !

-> Pour nos abonné.e.s, celles et ceux qui nous ont porté et fait confiance depuis plusieurs années : d’abord un grand merci. Votre suivi, vos petits mots, vos encouragements, nous sont allés droit au coeur. Vous avez fait la solidité financière de Frustration, et c’est gràce à vous que ça a tant fonctionné. Plusieurs cas vous concernant :

1 – Celles et ceux qui se sont abonnés récemment, pour recevoir un abonnement à partir du 16, seront remboursés directement par le biais de la plate-forme Hello Asso ou par chèque, selon les possibilités techniques. Aucun des chèques reçus depuis octobre n’ont été encaissés : on vous les renverra.

2 – Celles et ceux qui ont un abonnement en cours, on vous remboursera au prorata du nombre de numéros restants si vous en faites la demande. On fera tout ce qu’on peut.  On ne vous cache pas qu’on doit aussi rembourser ce qu’il reste de notre emprunt pour financer le passage en kiosque (5 000€) et que donc si à tout hasard vous avez une phobie administrative et la flemme de demander le remboursement, ça pourrait nous aider à clore les comptes de Frustration à zéro.

Frustration continue donc sur le web, avant de changer de nom et de devenir quelque chose de plus grand, de plus fort, et de faisable !

Nicolas, pour la rédaction de Frustration