En défense des taxis contre Uber, système de domesticité 2.0

Cette semaine, les taxis se mobilisent à nouveau contre la concurrence déloyale d’Uber. Ils ont raison et nous les soutenons. Le système des VTC et de toutes ces plates-formes dites « collaboratives », se présente de manière séduisante comme l’avant-garde d’une société où chacun pourra être taxi ou hotelier à ces heures. Sauf qu’en fait, cela devient un vrai métier, mais sans les garanties d’une profession. En plus de l’économie des normes et des conventions collectives, les plates-formes de ces nouveaux métiers n’ont plus à assurer le contrôle de leurs « associés », le client le fait pour eux ! C’est contre cette nouvelle domesticité que nous nous dressons. Voici un extrait de notre article « Les nouveaux domestiques » issu de notre n°5 :

La domesticité 2.0 : Les entreprises n’ont plus besoin de mettre sous pression leurs employés, les clients le font à leur place !

Au printemps dernier, les taxis français se sont mis en grève contre l’arrivée sur le marché des chauffeurs de chez Uber. Ce groupe américain fonctionne de la manière suivante : via une application mobile, l’entreprise met en relation un client avec un particulier qui, quand il le souhaite, devient taxi amateur. Malgré la commission prélevée par l’entreprise, les tarifs sont forcément avantageux par rapport aux taxis assermentés : le particulier prestataire de service ne possède ni licence d’exploitation ni assurance spécifique. Il ne coûte rien en termes de cotisations sociales, pour la bonne raison que soit il a déjà un travail où elles sont payées, soit il est auto-entrepreneur et paye donc lui-même cotisations sociales et patronales. Il en va de même pour les prestataires d’AirBnB : hôteliers amateurs, ils louent leurs appartements sans s’encombrer de la paperasse, des assurances et des taxes !

Les commentateurs enthousiastes, qu’ils soient économistes, journalistes ou politiques, vantent l’idée d’une société où nous pourrions tous être, selon notre humeur, taxis, hôteliers, cuisiniers… On pourrait par exemple devenir livreur pendant notre pause déjeuner. C’est ce que propose un nouveau service d’Amazon aux États-Unis, ou n’importe qui peut faire des livraisons quand il le souhaite. Ne serait-ce pas super amusant ? Notons tout de même que ceux qui prônent cette société multitâches sont le plus souvent des éditorialistes bien en place, des universitaires employés à vie ou des ministres de l’économie au réseau long comme le tunnel du Mont-Blanc. Des gens au statut hyper-stable, qui n’ont sans doute jamais connu l’ « amusement » de jongler avec plusieurs boulots à la fois. Mais passons. Ce qui est grave dans l’histoire, c’est que dans les faits, personne ne va être « taxi à ses heures ». Rapidement, être chauffeur Uber devient un métier à temps plein. Il en va de même pour AirBnb : ce n’est pas une mince affaire de devenir un hôtelier du dimanche, il faut satisfaire le client et être bien noté pour avoir une chance de continuer à arrondir ses fins de mois. Alors on investit, on passe du temps, et ces « professions d’appoint » deviennent des professions à part entière, strictement semblables aux professions traditionnelles sauf qu’elles ont perdu toute régulation, convention collective, protection sociale et fiscalité. Et qui récupère la mise ? Les entreprise plates-formes, qui ont réussi à obtenir une main d’œuvre peu chère, dont elle ne sont pas responsables et qui s’autodiscipline, garantissant la crédibilité de la marque.

C’est là qu’intervient le client : alors que dans une entreprise traditionnelle, le client mécontent ne peut s’en prendre qu’à elle (« C’est fini, je n’achète plus jamais chez Darty ! » « Ils vont m’entendre à Pierre & Vacances ! »), les entreprises de la nouvelle économie des services se tiennent au-dessus de la mêlée : le « rating », la notation des prestataires par les clients, épargne la plate-forme. Lorsqu’on note un appartement AirBnB, on ne note pas la plate-forme. Si l’on est mécontent, c’est le particulier loueur qui en subira les conséquences, pas l’entreprise. Ce système de management par l’avis clientèle s’est diffusé dans d’autres secteurs qui utilisent la sous-traitance d’indépendants. Lorsqu’un technicien dépêché par votre opérateur de télécoms quitte votre domicile, il est contraint de vous faire remplir un petit questionnaire de satisfaction sur sa tablette en permanence synchronisée avec la maison-mère (il ne peut donc contourner cette règle). Ensuite, vous recevez par e-mail un autre questionnaire de satisfaction, où vous pouvez balancer sévère. La responsabilité des erreurs est déléguée aux prestataires. Un technicien SFR – sous-traitant – me racontait ainsi, à l’issue d’une intervention ratée pour l’installation de la fibre optique, que, alors même que l’entreprise était en cause (elle ne s’était pas bien coordonnée avec Orange et mon immeuble n’était en fait pas raccordé à la fibre), l’intervention allait s’ajouter à son quota de « missions échouées », lui valant le maintien ou non de son travail pour la compagnie. De mon côté, je pouvais en rajouter une couche, en bon client empereur romain, levant ou baissant mon pouce sur mon questionnaire de satisfaction, contribuant au destin financier de ce travailleur indépendant.

De plus, la soi-disant liberté que ce non-statut fait miroiter vis-à-vis des entreprises est balayée par la dépendance à l’égard de leurs commandes ou de leur plate-forme, tandis que la protection sociale est plus fragile, et difficile d’accès.

Ce modèle de travail se diffuse pourtant dans toute l’économie française, en raison des avantages certains qu’il génère pour les entreprises et de l’apparente liberté qu’il offre aux travailleurs, qui ne sont plus salariés mais « indépendants ». Or, lorsque vous n’êtes pas sûr d’avoir des filets de sécurité comme l’assurance chômage ou les conventions collectives, votre capacité à résister à une plate-forme puissante ou à des clients capricieux est d’autant réduite. Le travailleur indépendant de l’économie « ubérisée » est un travailleur entièrement soumis à des contraintes extérieures, sans contrepartie.

Les arguments des défenseurs du système UberPop, au moment des grèves de taxis du printemps dernier, donnent une idée du petit contremaître tyrannique que tout client peut devenir. On entendait et lisait ainsi, dans des conversations quotidiennes ou sur les réseaux sociaux que, les chauffeurs Uber eux, n’affichaient pas leurs humeurs comme les taxis, qu’ils étaient souriants et qu’ils « n’imposaient pas leur radio » mais, au contraire, laissaient choisir le client. La revendication à être un roitelet le temps d’un trajet s’accompagnait donc d’une vive désapprobation à ce que le travailleur au volant puisse exprimer un tant soit peu sa personnalité. Uber a ainsi pu raviver ce fantasme de la domesticité : avoir quelqu’un à disposition permanente (on a pu ainsi lire que parfois « les taxis ne s’arrêtent pas » alors que les Uber arrivent « en quelques clics »), entièrement dédié à son bien-être, et dénué de toute personnalité qui pourrait un peu heurter la sensibilité du client (car ce qui déplaît dans les taxis c’est la radio, soit « trop beauf », soit, certains n’hésitent pas à le dire, « trop maghrébine »). Le travailleur indépendant de la nouvelle économie numérique est comme le domestique des temps anciens : sous jugement perpétuel de son client-maître, sans protection sociale, donc sans possibilité de partir, et multitâche, comme le travailleur rêvé des défenseurs de l’uberisation (et de l’univers d’Amazon, dont la charte précise qu’ « ils ne disent jamais “ce n’est pas mon travail” »).

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