Depuis le n°0 : Contre l’entreprise

« Qu’est-ce que vous attendez les jeunes ? Entreprenez, montez votre boîte ! »

C’est le discours écœurant à la mode. Les patrons et les politiciens le tiennent à lon­gueur de journée. Un bon jeune est un jeune entreprenant. Et de multiplier les portraits fleuris de fringants jeunes petits entre­preneurs en herbe. ‘‘Entreprendre’’ est la réponse à tout. Le chômeur, l’étudiant, le Français doit entreprendre. Alors on en­cense un ‘‘entrepreneur dynamique’’ par-ci, et on envoie par-là des intervenants pour apprendre aux élèves ‘‘l’esprit d’entreprise’’ à l’école. La dernière lubie en date ? Une ‘‘école entrepreneuriat’’ est appelée de ses vœux par une ministre du gouvernement.

ENTREPRENDRE,
A priori je n’ai rien contre. Je connais plein de gens qui entre­prennent. Par exemple, un prof qui entreprend d’être un bon prof et d’apprendre à des ga­mins à lire ou un passionné qui monte une association pour partager son savoir. Mais ce ne sont pas des entrepreneurs, d’après la radio ! Pourquoi ? Eh bien parce qu’ils ne sont pas dans une entreprise, ou que ce n’est pas la leur, voilà tout. L’entrepre­neur de leurs discours, c’est celui qui di­rige, qui innove et ‘‘qui prend des risques’’.
L’innovation, je n’ai rien contre ; être inventeur, avec plaisir. Mais l’innovant dont ils parlent doit inventer des trucs un peu tartes qui font du blé. Diriger sa propre boîte, ne pas avoir de chef, dans le fond c’est une aspiration bien huma­niste, voire anarchiste, ni Dieu ni Maître!
Sauf que pour eux, l’entrepreneur qui se dirige lui-même, c’est bien, mais s’il en dirige d’autres, c’est mieux. Précisément parce que comme il innove et qu’il prend des risques, sa récompense c’est de pou­voir donner des ordres à des subordonnés. Un petit plaisir bâtard qui n’a pas de prix !
Cette rhétorique est toute rodée, toute fluide et ronde, comme un smartphone. C’est elle qui a valu à Steve Jobs, le ‘‘génial’’ patron d’Apple, des funérailles dignes de Victor Hugo. Créez, dirigez, prenez des risques ! Qu’importe le contenu de votre création.
Les patrons seraient des aventuriers contemporains. Ce mythe va jusqu’à faire dire à des salariés correctement exploités que le chef, c’est peut-être un connard autoritaire, mais qu’il en a eu, des idées et des couilles. Étrangement, ce sont toujours les mêmes qui en ont, des idées et des couilles. C’est bizarre non?
« OUI, MAIS ON PREND DES RISQUES »
Laissez-moi rire ! La classe ‘‘qui entreprend’’ est majoritairement composée d’héritiers. Cela fait longtemps chez eux que l’hé­roïsme de l’entrepre­neur est un mythe. Pour eux, c’est un conte pour enfants, une fable après le catéchisme, une blague pour dîners de notables. De leur ‘‘mérite’’, ils tirent paraît-il leur autorité. Par leur ‘‘prise de risque’’, ils légitiment leurs exi­gences politiques (moins d’impôts, moins de service public, plus de marché).
En réalité, ils sont de francs peureux, une classe qui a beaucoup à perdre et qui ne cesse de se protéger. Je n’arrête pas de les entendre geindre en ce moment. ‘‘Les Français n’aiment pas les riches’’, ‘‘les Français n’aiment pas les gagnants’’, ‘‘les Français n’aiment pas les puissants’’.
C’est sans doute vrai qu’on ne les aime pas. Et c’est peut-être aussi le cas, au hasard, des Grecs, des Espagnols, des Ita­liens. ‘‘Mais vous ne comprenez pas que nous sommes des héros maltraités ? Vou­driez-vous être malmenés de la même manière que nous quand vous aurez vous aussi ‘‘créé’’ votre ‘‘propre boîte’’ et qu’elle vous fera nous rejoindre dans les sphères pétillantes de l’aisance et du pouvoir ?’’
Non, et non. Votre système est suffi­samment bien rodé pour que les enfants qui ne sont pas les vôtres n’aient pas la moindre chance d’atteindre vos sphères.
GRANDES ÉCOLES, CARNETS D’ADRESSE, PISTONS…
Tous vos procédés sont destinés à protéger votre progéniture et à éviter les erreurs de casting. On a tous déjà eu affaire à vos ‘‘barrières invisibles’’, vos mines antiperson­nel posées à droite à gauche, dans vos écoles, dans vos en­treprises, dans vos villes. On se prend les coups la rage au cœur, pour ensuite entendre vos éditorialistes déblatérer sur la ‘‘panne de l’ascenseur social’’. Ici en France, vos petites combines fonctionnent si bien pour vous que vous accueillez régulièrement un petit contingent de « jeunes talents » qui, une fois corrompus, ont l’honorable tâche de montrer à tout le reste du peuple qu’il ne doit son malheur qu’à son propre « manque d’initiative ».
Alors sachez que nous, on n’a pas le moindre respect pour votre ‘‘héroïsme’’. Car l’écra­sante majorité d’entre vous ne prend géné­ralement aucun risque : il suffit d’écouter vos radios et de lire vos journaux pour voir le nombre d’assurances, de conseillers, de sous-fifres dont l’unique fonction est d’éloi­gner les angles de table de vos membres délicats. Et quand bien même vous risque­riez votre deuxième Audi, ou votre maison de campagne, quand bien même vous ris­queriez, soyons fou, votre vie, cela ne vous autoriserait pas à régir celle des autres et le travail de qui que ce soit ni à exiger quoi que ce soit de la décision publique.
Car en plus de vous plaindre de ce ‘‘désa­mour’’, vous ne cessez de répéter que vous payez trop d’impôts, dans un pays dont les gouvernements successifs ne cessent de vous offrir réductions de charges et baisse de l’ISF pour que vous daigniez rester avec nous. Mais rester pour quoi ?
Les énergies que vous bridez pour asseoir votre pouvoir et vos privilèges sont supé­rieures aux ‘‘richesses’’ que vous produisez dans le pays. Vous n’êtes pas des ‘‘créateurs de richesses’’, mais des gé­nérateurs de souffrance et de frustration. Le calcul est donc vite fait.
AVONS-NOUS BESOIN DE VOUS ? NON
Car en dehors de votre réalité ouatée et auto-satisfaite, il existe des milliers, des millions de gens qui n’associent pas la créativité au pouvoir.
Des milliers, des millions qui prennent bien plus de risques que vous, n’ayant pas l’honneur de figurer dans la liste des protégés de vos institutions, et qui n’en veulent pas !
Des milliers, des millions, qui agissent par idéal et par amour, qui créent pour les autres quand vous, vous n’innovez que pour allonger vos bénéfices.
Des milliers, des millions qui conçoivent des projets en association, par solidarité et qui n’attendent pas de leur engagement une gratitude universelle et une soumis­sion de toute part.
Des milliers, des millions de citoyens que votre règne étouffe, que vos privilèges écœurent.
Des milliers, des millions d’entrepreneurs, dont la plus ambitieuse entreprise pourrait être de planifier votre chute.

Une entreprise sans chef, sans bénéfices fi­nanciers, mais une entreprise compétitive, un concept révolutionnaire puisqu’elle libérera le monde de ses parasites les plus coûteux, les plus accrochés à leurs privilèges, les plus obsé­dés par leur corporatisme archaïsant, ceux dont l’immobilisme rend toute réforme impossible : vous, les bourgeois