« Débats sociétaux » : s’engager c’est ne pas choisir – 6 février 2014

Depuis plus d’un an, le « débat public » propose aux citoyens de choisir son camp entre deux adversaires dont la lutte est aussi hypocrite qu’inutile, et ça me rend furieux.

A première vue, il y a « la gauche au pouvoir », qui mène une politique économique de droite, et « l’opposition de droite », qui aurait fait la même chose. Les leaders des deux camps ont fait les mêmes écoles, ils gagnent à peu près la même chose (se situant tous, PS ou UMP, parmi les 10 % de Français les plus riches), ils partagent la même foi dans le libre-échange, la croissance et l’Union Européenne. Pas vraiment de quoi s’étriper. C’est blanc bonnet et bonnet blanc.

Détrompez-vous. L’élite médiatique, celle qui inspire par ses bons mots, depuis Paris, le plus provincial de ses semblables, vous démontre quotidiennement que vous n’avez rien compris : il y a une VRAIE DIFFERENCE entre cette gauche et la droite. C’est la différence sociétale ! Sociétale et non pas sociale: Avec le sociétal, on peut avoir des débats passionnés et prendre parti fermement (contre le racisme, contre l’islam, contre la GPA, pour, etc.) sans risquer la moindre conséquence financière pour soi et sa famille. C’est pourquoi c’est la question politique préférée des petits et grands bourgeois. Et sur ce thème, deux camps sont en présence, nous dit-on :

À droite , il y a un puissant mouvement de masse constitué de réactionnaires et de para-fascistes : La Manif pour tous. Elle compte des centaines de milliers de « Français venus de tous les horizons » : des avocats, des médecins, des notaires, des biznessman… (« Avec Henri nous nous étions perdus de vue depuis la prépa, et nous voilà à nouveau réunis dans la rue ! »). Ceux-là sont les vrais méchants. Ils ont tout ce que quelqu’un « de gauche » déteste : un style vestimentaire affligeant, un mode de vie ringard, un phénotype d’une uniformité dérangeante (« Bonjour, je m’appelle Marie-Charlotte, je suis grande, blonde avec des cheveux très lisses, et je suis venu avec mes 5000 clones à la Manif pour tous, hihi !»). Leur cible ? Le relâchement des mœurs, orchestré par un gouvernement qui serait désireux d’aplanir les différences entre hommes et femmes puis entre hétéros et homos, catégories pourtant charmantes car elles permettaient à chacun de rester à sa place. Ce qui faisait la joie d’un père de famille versaillais.

A gauche, nous avons un gouvernement qui, heureux d’avoir confié la question de la répartition des richesses nationales au MEDEF, à la Banque Centrale Européenne et à l’Allemagne, se préoccupe de la gentillesse de sa population, de sa « tolérance » à l’égard des minorités (la tolérance n’étant pas l’acceptation), lui installe des numéros verts où raconter ses angoisses, crée des comités d’éthiques et des cellules d’urgences. Mais pas seulement ! Ce gouvernement sait aussi se scandaliser de l’obscurantisme de ses ennemis de droite. Il est d’ailleurs accompagné par une ARMÉE de chroniqueurs, de décodeurs, d’éditorialistes de la presse humaniste qui se consacre jour et nuit à « décrypter » les mensonges et « l’hystérisation » organisés par ces « cerveaux malades »  de la droite fascisante. Nul n’a de mots assez dur, chacun se pâme devant sa Marianne en plâtre, se bouffe le bonnet phrygien de dégout d’une « France rance », se tape la tête sur un fronton de mairie chaque matin pour gagner le prix du républicain scandalisé de l’année.

Entre les deux, c’est une petite mécanique bien rôdée qui s’est installée : D’abord, un « anticonformiste » de droite prétend trouver une preuve flagrante de « réformes sociétales radicales » programmées par le gouvernement. Celui-ci réplique alors avec virulence, se défendant d’avoir de telles idées, mais crie à la bête immonde de l’extrémisme, rapidement imité par une meute de journalistes humanistes. La vidéo/le bonhomme gagne alors en audience, prend un goût de subversion grâce à la condamnation unanime des bien-pensants, et on lâche alors les experts pour qu’ils hurlent à la montée du fascisme. On nous sert cette petite musique chaque semaine depuis un an, tout en s’étonnant chaque jour que les sondages « révèlent » que ça n’intéresse personne. Alors pourquoi s’acharnent-ils, ceux qui la composent ?

D’abord parce que le gouvernement et ses partisans ont besoin d’un ennemi de la République. « Parce que si vous faites les fines bouches avec nous, disent-ils, c’est le risque fasciste ! Qui vous protégera des heures les plus sombres de notre histoire ? Du racisme, du FN, du repli sur soi ? FAITES GAFFE quand même ! ». Conscient de n’avoir pas le moindre projet d’avenir en stock, le PS s’affiche en gardien des beaux restes du passé : la République, la laïcité, les droits de l’homme : le pack complet des principes qui ne mangent pas de pain, en tout cas pas celui du CAC 40.

Ensuite, mettez-vous deux minutes à la place d’un chroniqueur des Inrocks, ou du Monde. Vous êtes un petit bourgeois, vous aimez qu’on vous invite à des enchères de street art et à des avant-premières. Vous aimez que serveurs et hôtesses d’accueil vous fassent vous sentir importants et privilégiés, car votre besoin de reconnaissance est sans limite. Vous aimez rencontrer des gens connus et riches. Vous aimez raconter ça à vos amis en prenant un brunch (et vous tenez à avoir le budget pour claquer 25 balles pour deux bagels et trois litchis chaque dimanche). Pourtant, vous êtes aussi « de gauche ». Non pas parce que la gauche fait un « retour de hype », mais parce qu’être de droite reste relativement chiant. Vous n’allez pas écrire sur la politique économique, déjà parce que ce n’est pas très swag, mais surtout parce que vous n’allez pas souhaiter que les gens dont vous aimez être les admirateurs et les sous-fifres payent plus d’impôts ou se tirent.

Heureusement, il y a la Manif pour Tous ! Bouuh les Marie-Charlotte (« de toute façon j’ai jamais pu la piffrer »), bouuh les réactionnaires, bouuh le FN et sa « pensée nauséabonde » ! Notez d’ailleurs que question expressions théoriques pour qualifier l’extrême-droite, vous n’avez pas beaucoup à vous creuser la tête, c’est livré en Kit : « Nauséabond, Rance, Rétrograde, Intolérable, Vicié, Sssscandaleux ! », avec l’option référence historique au choix : « Les années 30, les années 30 et euh… Hitler ! ». Pas besoin de réviser son programme du lycée. Vous mélangez le tout, et Bam ! Vous rentrez chez vous auréolés de lutte contre l’obscurantisme, raciste ou homophobe. Voltaire, Rousseau, Gérard Klein peupleront vos rêves…

C’est quand même plus glamour de lutter contre le « racisme latent », les « pensées rances », le « fascisme rampant », pour la République, que pour des ouvriers en gilet CGT orange fluo, des opérateurs SFR surexploités en chemise à manche courte, des caissières Intermarché en polaire, contre le Capitalisme. ET PUIS C’EST PLUS FACILE !

Devant mon écran, on me demande de choisir entre les libéraux humanistes et les libéraux réactionnaires, entre les Inrocks et le Figaro, entre les costards de Bercy et les manteaux de Versailles. Je suis de gauche, je suis anticapitaliste et antisexiste. Je ne choisis pas.

Je rêve de piller Bercy ET de brûler Versailles.