Dear Europe, we are not sorry – 12 juin 2014

«Dear Europe, we are sorry».

Voici le genre de déclarations qu’on a pu lire dans la presse ou sur les réseaux sociaux le lendemain des élections européenes. Toute l’élite politico-médiatique y allait de son analyse catastrophiste, pour globalement dire la même chose : «les Français sont des cons nationalistes, ils n’ont rien compris au beau projet européen, une fois de plus». C’est une rengaine qui vise à mettre le citoyen face à la fausse alternative suivante : repli honteux ou ouverture libérale. Refusons ce jeu là.

L’Union européenne est une zone économique de libre-échange mise au point par deux politiciens, Monnet et Schumman, que les livres d’histoire ont décrit aux générations post-guerre froide comme deux visionnaires attentifs à la paix et à la grandeur du continent, ayant mis en place un «formidable projet» visant à nous permettre de résister, unis, face aux autres grandes puissances. Depuis, il est bien rare de lire quelque part que ces deux là étaient de fervents admirateurs des États-Unis d’Amérique et fortement liés aux milieux patronaux des deux continents. Qu’importe, durant toute la dernière campagne pour les élections européennes, on nous a resservi les slogans habituels sur l’Europe :

L’Europe c’est la paix, l’Europe c’est la croissance, l’Europe c’est l’indépendance.    

La paix c’est l’harmonie, on nous sert la magnifique idée, le «rêve» européen qui nous assurerait, à terme, notre salut. Les plus audacieux vont récupérer les morts de la place Maïdan en Ukraine pour nous pousser à voter, alors qu’aucun journaliste n’a été capable de nous dire clairement ce qu’il se passait là-bas, trop heureux de montrer, sans autres preuves que quelques drapeaux à étoiles jaunes sur fond bleus, que là-bas des gens mouraient pour l’Europe tandis qu’ici le pékin du coin n’était pas capable de voir sa chance. Même François Morel, l’humoriste de gauche de France Inter, abandonne son ironie pour nous faire la leçon dans sa chronique du matin: l’Europe c’est la paix, si vous ne votez pas ou si vous votez mal, bande de cons, ce sera la guerre. Il n’hésite pas à jouer le vieux con qui s’adresse aux jeunes générations qui «n’ont pas connu la guerre, elles» et qui forcément ne mesurent pas leur chance.

Quant à la croissance, on nous assure que ça arrivera plus tard, si précisément on leur fait confiance, si on abandonne nos vieilles prérogatives nationales pour un Parlement européen et une chambre de technocrates désintéressés, si on laisse nos services publics jouer le jeu de la concurrence européenne. Si on les laisse faire tout ça bien, si on adhère sans leur casser les pieds, alors dans dix ans, ça sera Starbucks à chaque petit déj’ et une nouvelle Ferrari à l’huile de colza dans chaque garage. Quand on écoute les «fédéralistes européens», on croirait entendre les partisans de la «dictature du prolétariat» dans les pays de l’Est durant l’occupation soviétique: «Laissez-nous le pouvoir sans nous emmerder le temps qu’on abolisse les classes, et ensuite on reviendra vers vous». Mais bien sûr.

Pour l’indépendance, il y a eu cafouillage dès le début. Si les éditorialistes se succèdent pour nous expliquer que l’Europe est l’une des premières puissances économiques et qu’il faut poursuivre l’intégration pour faire face aux méchants chinois et aux orgueilleux américains, qu’il faudrait penser à une armée européenne blablabla… les faits parlent d’eux-mêmes. Mais à cause d’eurodéputés à l’esprit démocratique, les négociations pour la zone d’échange avec les États-Unis ont un peu trop filtré. On sait maintenant qu’il n’est pas vraiment question de faire une zone économique européenne où on se protégerait ensemble. Non, on va s’ouvrir au marché américain, pour le plus grand bonheur des multinationales qui vont pouvoir faire jouer la concurrence entre les deux continents: moins de normes sanitaires et salariales de notre coté, moins de protections étatiques des marchés stratégiques de leur côté. Raté pour l’indépendance économique. Et politique ? Là, même les fanatiques europhiles ont du mal à tenir ce discours sans rougir, car la présence nord-américaine sous forme de bases militaires, de bouclier antimissiles, est palpable un peu partout en Europe et la plupart de ses membres, dont la France, sont affiliés à l’OTAN sous commandement américain.

Les beaux esprits progressistes, ou ceux qui ont compris qu’il était difficile de faire avaler aux électeurs ces slogans naïfs, essayent alors l’autre discours;: l’Europe est une «belle idée», mais «pervertie» par des institutions mauvaises et d’affreux politiciens qui ne jouent pas le jeu. C’est au nom de cette idée-là qu’il faut aller voter et, dans le cas présent, c’est devant elle qu’il faut se flageller pour le mauvais vote ou la vilaine abstention de nos concitoyens.

Quelle est cette Europe auprès de laquelle on s’excuse ? Pas celle de l’économie, bien sûr, qui a remballé son utopie depuis longtemps mais celle gratuite et idyllique de la rencontre des peuples. C’est l’Europe Erasmus, soutiennent les jeunes étudiants sur les réseaux sociaux. Mais Erasmus qu’est-ce que c’est ? Un film de Klapisch, ok. Romain Duris y découvre les étrangers et la consommation abusive d’alcool. Or, vu ce que l’U.E. impose avec le processus de Bologne –cette libéralisation de l’enseignement sous couvert d’harmonisation–, le coût des études augmente, les filières deviennent de plus en plus sélectives. Cette «belle expérience» va bientôt devenir celle exclusive d’une jeunesse dorée. Difficile donc d’invoquer cette belle idée européenne qui est nécessairement liée et formée par l’Union actuelle.

Mais pourquoi donc les Français se sont-ils massivement abstenus ? Journalistes et chercheurs se penchent sur les explications les plus alambiquées : désintêret de la politique, perte d’espoir, repli sur soi… Et si c’était le refus de plébisciter des institutions qui portent un projet qui, malgré tous leurs efforts pour nous en faire une épopée moderne, sont l’énième application de politiques néolibérales qui bénéficient à une minorité riche de la population qui n’en a rien a cirer de la paix, de l’indépendance ou de Romain Duris découvrant l’altérité européenne?   Non, car on ira pas plus loin dans l’analyse de l’abstention. Pour éviter de se poser ce genre de question gênante, les «europhiles» ont des alliés bien utiles: Marine Le Pen et ses petits camarades nationalistes de tout crin. Leur score permet ce phénomène bien commode pour les deux parties: d’un côté, le FN triomphe en se proclamant «premier parti de France», de l’autre, les europhiles ont une explication catastrophiste et bien commode de la désaffection à l’égard de l’UE et de «l’idée européenne» –le nationalisme bien sûr. Naturellement, personne ou presque ne va souligner que le score du FN ne traduit pas une réelle montée de son audience, que le parti perd plus d’un million d’élécteurs entre l’éléction présidentielle de 2012 et maintenant. Non, parce que côté FN, forcément, on ne va pas minimiser, et de l’autre, c’est l’opportunité formidable de multiplier les cris effarouchés dont la gauche molle raffolle. Car ils lui permettent d’exprimer des convictions fermes et de hausser le ton, ce qu’elle a cessé de faire sur tous les autres sujets depuis 1983. La gauche radicale lui emboîte le pas, parce que c’est un bon moyen de faire de l’unitaire et d’arrêter de se déchirer pendant cinq minutes. Tous refusent, par bien-pensance et «gauche-credibility», de relativiser ce résultat, pour ne pas passer pour ceux qui n’auraient pas vu ressurgir la «bête immonde».

Une aubaine pour les euro-technocrates et les europhiles français. Pourquoi perdre son temps à justifier le projet européen à un peuple qui cautionne l’impensable, les heures les plus sombres, le fascisme ? La pureté morale du «il n’y a pas à débattre avec le fascisme» vient donc parer de vertu l’élitisme profond des europhiles. L’étiquette honteuse du nationalisme vient décrédibiliser à jamais le rejet populaire du libéralisme. Elle rend honteux les citoyens réellement de gauche, elle sème la division entre eux.

Pourquoi devrait-on s’excuser de la situation impossible dans laquelle l’élite politique et économique européenne nous a mise ? Pourquoi devrait-on faire acte de contrition et surtout envers qui ? Envers une «idée » dont les seules applications foireuses ne permettent guère d’en brosser les contours ? Envers les citoyens du reste de l’Europe, qui subissent comme nous le jeu que mènent les multinationales avec notre naïveté et avec le concours d’élus et de haut fonctionnaires béats, cyniques ou corrompus ? Envers cette élite-là, qui se contrefout pas mal de notre abstention ou de notre vote et qui cherche avant tout à continuer dans sa lancée de libéralisation et d’extension de la concurrence «libre et non faussée» qui assure ses dividendes ?

Non, pour notre part : «Dear Europe, quelle que tu sois, we are not sorry». Nous ne sommes pas désolé, car, pour l’instant, ton rêve n’est que le prétexte à nos défaites.