De la laiterie à nos assiettes : enquête sur une agriculture prisonnière des grands groupes

La crise des producteurs du lait et leur conflit avec le groupe Lactalis n’a été qu’un épisode dans la descente aux enfers de l’agriculture française. Lors de ces crises, on entend parler de beaucoup de choses qu’il est difficile à comprendre : la fixation des prix, le rôle de la grande distribution, des divers intermédiaires. Les questions agricoles semblent techniques et pourtant on sent bien qu’il y a quelque chose qui cloche. Dans Frustration n°7, nous nous sommes penchés sur l’agriculture et nous avons décidé de faire un état des lieux de son fonctionnement et de sa crise, tout en cherchant les responsables. Nous diffusons cet extrait de notre enquête « Comment reprendre le pouvoir sur notre alimentation #2 : Enquête sur l’agriculture capitaliste sous perfusion », consacré à l’état de l’agriculture et les principales causes du drame écologique, social et économique qu’elle traverse. Sans surprise, les responsables ne sont ni les producteurs ni une seule entreprise : c’est toute la transformation capitaliste et néolibérale de l’agriculture qui est en train de rendre notre production de plus en plus absurde et dangereuse pour les agriculteurs, les consommateurs et les citoyens de France et du monde.

A l’aube d’une catastrophe que nous ne pouvons pas encore mesurer :

Nous avons d’abord essayé de comprendre au mieux la situation de l’agriculture en France, dans tous ses aspects. Et nous avons appris qu’il est encore difficile de mesurer l’ampleur d’un séisme dont nous ne percevons que les premières vibrations. Ce qui est sûr, c’est que la catastrophe est là, juste sous nos yeux et qu’elle prend différentes formes :

– sociale : ¾ des exploitations ont disparu en 50 ans1 (elles étaient 490 000 en 2010 contre 2,1 millions en 1960), par conséquent les exploitations actuelles sont bien plus grandes (51 hectares en moyenne en 2010 contre 17 hectares en 1955) et de nombreux travailleurs ruraux sont partis vendre leur main d’œuvre en ville, dans l’industrie à l’époque où il y avait de l’embauche : 750 000 emplois agricoles permanents en 2010 (3 % de la population active) contre 6,2 millions en 1955 (31 %). L’exode rural a laissé pour ceux qui restent de l’isolement et de la souffrance : le célibat est monnaie courante., le taux de pauvreté est deux fois plus élevé que dans le reste de la population française (25 %) et le taux de suicide est de 20 % supérieur à la moyenne nationale : « Un agriculteur se suicide tous les deux jours. C’est la population professionnelle la plus à risque. Le précédent rapport de l’Observatoire national du suicide, publié en novembre 2014, avait mis en lumière la surmortalité par suicide des agriculteurs exploitants2 ».

– territoriale : on assiste à la spécialisation régionale de l’agriculture (le porc en Bretagne, la viticulture dans le Languedoc, par exemple). Elle se fait au détriment de régions éloignées des grandes voies de communication ou aux terres moins riches : quand on parcourt la France, on voit des zones urbaines qui s’étendent sur les zones rurales (artificialisation des terres), d’interminables champs de céréales pas même séparés par des haies ou des bois (à la différence du bocage), mais aussi des terres laissées à l’abandon et reprises par la nature et la forêt, en Dordogne et dans le Lot par exemple. L’agriculture industrielle détruit des paysages façonnés par le travail paysan depuis des millénaires.

– sanitaire : les nitrates, les pesticides et les antibiotiques contaminent l’environnement, contaminent les agriculteurs directement et nous contaminent nous quand nous mangeons. Nous avons malheureusement tous autour de nous des exemples du développement des maladies graves. Mais on voit aussi se succéder les scandales sanitaires, auxquels les autorités répondent « traçabilité », la version agro-alimentaire de la transparence. On se demande bien quel intérêt il y a à tracer les 18 animaux du minerai de bœuf qui finit dans un barquette de lasagnes ? Cela permet seulement de résoudre après coup les problèmes sanitaires qui se multiplient à cause des conditions inimaginables de l’élevage intensif et de la circulation mondiale des animaux. On en a eu l’illustration au printemps avec la mesure de confinement de toutes les volailles du Sud-Ouest afin d’éviter la propagation de la grippe aviaire.

– écologique : peut-être ce qui doit le plus nous préoccuper sur le long terme. Elle conjugue une perte de biodiversité dangereuse et un appauvrissement génétique de la faune et de la flore. Tout le monde est au courant des dégâts sur les abeilles qui trouveraient refuge en ville ou de l’appauvrissement nutritif des aliments produits (des chercheurs avaient montré qu’une pomme aujourd’hui contenait nettement moins d’apports nutritifs qu’une pomme de la même variété au début du 20e siècle). On peut aussi s’alarmer de la perte de fertilité des sols, spécialité des scientifiques Claude et Lydia Bourguignon3, qui ont quitté l’Institut national de recherche agronomique (INRA) en 1989 : « partout on voit baisser les rendements agricoles », alertent les chercheurs qui voient l’agriculture intensive comme « de la gestion de pathologie végétales ». Et on compense les dégâts de la chimie par plus de chimie car « les mêmes boîtes produisent les engrais, les pesticides, les médicaments ». Les modifications génétiques et l’absence de variété dans les végétaux cultivés (monoculture) créent un appauvrissement génétique, qu’on retrouve également chez les animaux avec la sélection des races selon leur productivité (de muscle ou de lait) ou l’insémination artificielle qui augmente la consanguinité.

Ivan Mammana, auteur d’un rapport commandé par les Verts pour le Parlement européen en 20134, explique que « l’organisation de l’ONU pour l’alimentation et l’agriculture, la FAO, estime que la diversité des plantes cultivées a diminué de 75 % au cours du 20e siècle et que le tiers de la diversité d’aujourd’hui pourrait disparaître d’ici 2050. Toujours selon la FAO, plus de 7 000 espèces ont été utilisées dans l’histoire de l’humanité pour nous nourrir et satisfaire les besoins humains de base. À l’heure actuelle, seulement 30 cultures constituent 90 % des calories dans l’alimentation humaine, et seules trois espèces (riz, blé, maïs) représentent plus de la moitié de l’apport calorique humain. La richesse des espèces qui ont contribué à une alimentation équilibrée de l’humanité a donc été fortement dilapidée. »

Cette catastrophe écologique est mondialisée tant le capitalisme induit une interdépendance entre les régions du monde. Par exemple, une partie du bétail français est nourri avec du soja du Brésil dont la production prend part à la destruction de la forêt amazonienne. Selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), l’agriculture est responsable d’⅓ du réchauffement climatique, plus ou moins directement. Et selon des estimations, citées par Laurent Levard, si l’on tient compte de la partie agro-alimentaire (transformation, emballage, etc.), l’addition monte à environ 50 % du réchauffement climatique.

L’arroseur arrosé

Comment en est-on arrivé à ce modèle absurde qui conduit à la stérilisation des terres, à l’épuisement des ressources naturelles et à une catastrophe sanitaire et sociale ? En cause, une série de processus d’industrialisation, pas tous mauvais en eux-mêmes et dont certains pouvaient se justifier, mais qui, additionnés puis laissés en pâture à la libre concurrence, ont donné la compétition entre grands groupes capitalistes prêts à raser une région pour tirer du profit financier.

En gros, jusque dans les années 1960, l’agriculture était structurée de manière traditionnelle : elle reposait sur la famille et la transmission du savoir-faire et du foncier. Il y avait peu de spécialisation, on faisait à la fois du maraîchage, des céréales et de l’élevage, voire un peu de vin. La grande révolution agricole d’après-guerre est basée sur trois piliers :

– la mécanisation liée à la révolution industrielle. Aujourd’hui, avec une moissonneuse-batteuse dernier cri, il faut ¾ d’heure pour récolter un hectare, alors qu’il fallait trois jours à la faucille ;

– la chimie : après la Première Guerre mondiale, on a développé des engrais minéraux et de synthèse. Les substances chimiques sont censées protéger les végétaux des nuisibles (pesticides). Cela va jusqu’aux fameux OGM (organismes génétiquement modifiés : la plante contenant alors elle-même les répulsifs permettant une croissance non parasitée). Il faut également y inclure les médicaments de synthèse donnés aux animaux ;

– la génétique : la sélection aussi bien des plantes que des bêtes permet de ne faire se reproduire que les organismes considérés comme les plus productifs. Grâce à l’insémination artificielle, un même taureau reproducteur sélectionné peut féconder des milliers de vaches alors que, naturellement, il peut monter une trentaine de vaches.

Il y a donc eu un tournant scientifique afin d’augmenter la productivité de l’agriculture, tournant pris par la très grande majorité des agriculteurs. Il ne s’agit pas d’être dans la nostalgie de la condition paysanne des siècles passés ou du modèle familial. On peut même reconnaître certains bénéfices parmi ces changements, notamment l’assurance d’une production importante, et donc plus de sécurité alimentaire, ou la possibilité de quitter la paysannerie pour de nombreux actifs s’ils le souhaitaient. Seulement, pour les agriculteurs, prendre ce tournant revenait à se jeter dans la gueule du loup, en remettant leur destin entre les mains de quelques grands industriels. Entrés eux-mêmes dans la course à l’industrialisation, à la productivité, à la compétitivité par les prix et donc par la taille de l’exploitation, il leur faut s’adapter pour survivre. Aujourd’hui, nous pouvons distinguer trois grands cas parmi les agriculteurs : 1/ les gros industriels de l’agriculture conventionnelle ou biologique ; 2/ ceux qui ne peuvent pas suivre la cadence et doivent fermer boutique, ce sont ceux qu’on entend à chaque crise des prix, ceux que la souffrance pousse au suicide ; 3/ ceux qui décident de miser sur les circuits courts et différentes formes d’agriculture biologique.

Le modèle agricole capitaliste, un écosystème autour de grands groupes

Nous avons donc voulu comprendre le fonctionnement de l’agriculture au sein du capitalisme. Le tableau qui résulte de nos recherches est très noir. L’agriculteur nous semble menotté. Quand on regarde l’endettement, on constate la position de faiblesse dans laquelle se trouvent nos PME. Ainsi, l’endettement moyen des agriculteurs n’a fait qu’augmenter (50 000 € en 1980, 163 700 € en 2011) accompagnant un besoin d’agrandissement des structures et un alourdissement des investissements, pour tenir face à cette pression. « Comme le souligne Solidarité Paysans, il y a un lien entre l’endettement, la pression productiviste et l’utilisation de pesticides. Les paysans pris à la gorge par le remboursement de leurs mensualités ne voient souvent guère d’autres possibilités que de recourir aux pesticides pour limiter les incertitudes et accroître leur production5. » Nous en venons à croire que l’agriculteur de nos PME ou l’employé agricole des grands groupes est devenu un ouvrier de l’usine agricole, un opérateur économique de la terre. Il plante ce qu’on lui dit de planter, il pulvérise ce qu’on lui dit de pulvériser, il vend au prix auquel le marché lui dit de vendre et il dégage à peine de quoi vivre. Voici comment son revenu est confisqué et notre alimentation est contrôlée :

1 – Le contrôle des semences et des engrais ou l’accaparement de l’outil

De la graine fleurit l’écosystème capitaliste de l’agriculture. Ainsi, le rapport d’Ivan Mammana déjà cité nous apprend que 10 semenciers contrôlent 62 % du marché mondial en 2012, par rapport à 12,5 % en 1985. Il s’agit essentiellement de Monsanto (21,8 % de part de marché, groupe américain), Dupont (15,5 %, groupe américain), Syngenta (7,1 % , groupe suisse) et Limagrain (3,8 %, groupe français). En Europe, la domination est totale. Ainsi, 8 entreprises contrôlent un total de 99 % du marché de l’UE.

Les semenciers contrôlent la sélection, l’innovation et fabriquent des graines sur mesure pour les produits agro-chimiques. Les intérêts sont les mêmes que ceux du secteur de l’agro-chimie, et ce sont d’ailleurs souvent les mêmes entreprises ou des alliances étroites. L’agriculteur a le droit à une offre couplée, un package : il doit acheter les graines avec le pesticide auquel elles résistent. Le cas le plus controversé est celui du RoundUp de Monsanto, un désherbant auquel le maïs et le soja OGM de Monsanto résistent. On apprend d’ailleurs dans Les Échos du 20 mai 2016 que le groupe allemand Bayer aurait soumis une offre d’achat sur Monsanto : « Une telle fusion donnerait naissance à un géant des pesticides et des OGM », commente le journal. Engageant…

La régulation favorise de plus en plus cet oligopole. En Europe, jusqu’à aujourd’hui, les grands groupes étaient déjà aidés par le « certificat d’obtention végétal », apparu dans les années 1960. Cela consiste pour l’agriculteur à inscrire les semences utilisées dans un registre et à payer une redevance, avec certaines flexibilités telles que la possibilité de ressemer les champs avec les semences après la récolte. Mais désormais, il est question de breveter le vivant, les graines ou les animaux, comme un processus industriel. Le documentaire de Pascal Hérard diffusé par TV5Monde Europe, Les Multinationales peuvent désormais breveter le vivant, indique qu’en 2015, l’entreprise Plant Bioscience a breveté, auprès de l’Office européen des brevets, un brocoli issu d’un croisé entre un brocoli sauvage avec un brocoli cultivé. Pendant 20 ans, quiconque voudra planter ce brocoli devra avoir l’accord de Plant Bioscience et payer une redevance à Plant Bioscience, et tous ceux qui ne le feront pas seront sous le coup des lois contre la contrefaçon. Michel Metz, administrateur du Réseau Semences Paysannes déclarait : « Les sociétés multinationales disposant des moyens technologiques de décoder les séquences génétiques des plantes cultivées et des animaux d’élevage vont ainsi pouvoir s’approprier tout ce que nous mangeons. Les paysans ne pourront plus semer ou faire naître des animaux sans d’abord obtenir l’autorisation de la part du détenteur du brevet contre monnaie sonnante et trébuchante. C’est un bond en arrière de trois siècles qui rétablit la dîme versée par les paysans aux seigneurs du Moyen Âge et la porte ouverte à une biopiraterie généralisée. » La confiscation commence donc dès la graine, les agriculteurs sont obligés d’acheter à un prix donné, qui grimpe du fait de cet oligopole.

2 – Le « land grabbing » ou l’accaparement des terres

La dérégulation et la libre circulation des capitaux favorisent l’accaparement des terres par une minorité de grands groupes. Le land grabbing est arrivé en Europe. À l’origine le land grabbing, c’est la colonisation, c’est l’accaparement des terres, essentiellement en Afrique et en Amérique Latine, c’est forcer des pays à produire une poignée de denrées comme le cacao ou le coton et renoncer aux produits locaux du terroir, vitaux, tout en leur faisant importer notre blé. Et puis arrivent la Chine et les pays des Émirats, pour compléter le tableau.

Mais désormais, accéder au marché commun de l’Europe, c’est accepter la libéralisation du foncier et donc accepter de vendre ses terres aux grands groupes européens ou étrangers, épaulés par les investisseurs. Si le phénomène touche surtout les nouveaux entrants à l’Est, le land grabbing arrive à l’Ouest et existe déjà de par la concentration des grandes sociétés agricoles.

Ainsi, de nombreux rapports et reportages6 nous montrent comment le phénomène s’est rapidement développé dans les nouveaux pays entrants en Europe de l’Est. En Roumanie, 30-40 % des terres seraient aujourd’hui aux mains de grands groupes étrangers (dont 10 % extra-communautaires). Souvent, même si quelques barrières existent, la régulation est contournée en s’associant à des agriculteurs locaux.

On apprend aussi que le capital s’introduit via les fonds d’investissement7. Rabobank, l’équivalent du Crédit agricole aux Pays-Bas, partageant donc ses valeurs mutualistes, aurait lancé un fonds de 315 millions d’euros qui détient plus de 20 000 ha de terres en Roumanie et en Pologne, promettant un rendement de 8 % à ses investisseurs. Et de nombreux autres exemples existent. Allianz et Crédit suisse auraient plus de 26 000 ha en Bulgarie.

Mais il s’agit bien évidement aussi d’un phénomène dans le cœur de l’Europe. Le reportage d’Arte, La Ruée vers les terres agricoles, montre comment les terres d’Allemagne de l’Est, morcelées sous le régime communiste, ont été accaparées par une poignée de grands groupes, certains cotés en bourse faisant donc appel au capital. Les prix ont ainsi grimpé de 324 % entre 2000 et 2013, devenant inaccessibles aux PME allemandes.

En France, même si les PME agricoles ont l’air d’avoir mieux résisté qu’ailleurs en Europe, la situation reste très difficile : le prix de la terre a augmenté en moyenne de 42 % en 7 ans. Comment assurer la relève dans de telles conditions ? D’autant plus que notre tour semble être venu pour le land grabbing. Le Figaro8 a révélé qu’un groupe chinois a pu acheter une grande exploitation dans l’Indre. Force est de constater que le système de la SAFER9  sur lequel nous reviendrons plus loin – n’a pas fonctionné. Comme dans beaucoup de cas, l’entreprise chinoise a trouvé un associé local afin de garder suffisamment de parts pour ne pas être soumis au droit de préemption.

3 – Le contrôle du marché et des prix ou l’accaparement de la distribution

Alors que seuls 15 % de la production agricole mondiale sont échangés sur le marché international (selon Laurent Levard), c’est ce marché qui dicte les prix pratiqués. La suppression des subventions, des barrières douanières et des stocks régulateurs soumettent l’offre des produits alimentaires locaux à la demande mondiale, y compris celle des investisseurs, des grands négociants (à Genève) et tous se retrouvent sur des marchés virtuels à Chicago, Paris où ailleurs. Et c’est ainsi que les prix fluctuent énormément et peuvent s’accélérer très vite. Une sécheresse en Russie peut causer un effet boule de neige avec une montée exponentielle des prix du blé : les négociants vont chercher à acheter, les investisseurs vont s’engouffrer étant attirés par des rendements croissants et les pays importateurs vont accélérer leurs achats par crainte de manquer de blé. Et c’est le scénario inverse quand les récoltes sont abondantes. Ainsi, sur un contrat de blé coté sur le marché de Chicago, on constate qu’un tiers des intervenants sont des spéculateurs10 et on imagine que l’on retrouve une proportion similaire sur les contrats à Paris (Euronext). Le graphique ci-dessous montre cette volatilité des prix avec le contrat de blé le plus échangé au monde à Chicago qui avait flambé au-dessus des 1 200 $ en janvier 2008 alors qu’il coûtait 400 $ un an avant (jouant un rôle dans les printemps arabes et in fine la situation dramatique dans laquelle se retrouve cette partie du monde aujourd’hui).

http://www.tradingeconomics.com/commodity/wheat

Donc les marchés et les prix deviennent des montagnes russes. Comment prévoir ses recettes dans un tel environnement ? En guise de protection et pour remplacer les protections publiques, le marché procure ces dérivés qui permettent de fixer un prix d’achat ou de vente à un cours donné dans le futur (« contrat à terme »). Mais c’est coûteux, compliqué et cela nécessite des informations qu’il est difficile d’obtenir pour les PME. Par contre, les grands céréaliers peuvent eux se protéger, se procurer le blé au bon moment et le stocker dans des silos pour le revendre plus tard à un prix plus juteux.

Enfin, l’argument que l’agriculteur moderne peut vérifier les cours et planter en fonction des prix donnés par son smartphone nous semble maigre. Premièrement il sera peut-être poussé à abandonner davantage encore des produits propres à son terroir pour planter des produits demandés par le marché. Et comment s’assurer que les prix des produits plantés ne s’effondrent pas quelques mois après ? Et quels en seront les dégâts sur ses terres et les environs ?

4 – Le contrôle de la distribution et l’accaparement du reste des revenus

Le revenu agricole est confisqué par les intermédiaires et la grande distribution. La grande distribution capture les flux et s’impose comme le premier revendeur en France de produits agricoles : plus de deux tiers de ce que nous achetons passe par la grande distribution qui elle-même se fournit auprès de grands intermédiaires (grossistes, céréaliers, importateurs, transformateurs) qui eux-mêmes se fournissent auprès de plus petits négociants (coopératives, expéditeurs…) pour enfin retrouver nos agriculteurs. Dans cet écosystème, les petites et moyennes exploitations se font racketter. Seules les grandes exploitations peuvent survivre en misant sur les volumes.

Le « racket » s’opère sur la plupart des produits agricoles et d’élevage. C’est l’Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires – créé, comme un tas d’autres « autorités administratives indépendantes » ou « observatoires », pour porter un jugement moral plutôt que de contrôler et réguler, sous l’égide du ministère de l’Agriculture, censé protéger les petites et moyennes exploitations (les autres PME de la France qui souffre) – qui nous le montre dans son rapport annuel. La dernière édition explique comment sur nos 7,07 € dépensés pour un kilo de porc en grande surface, l’éleveur ne touche que 2,23€ pendant que la grande surface touche 3,75 € (le reste va à l’abattoir 0,63 € et à l’État 0,37 €11). Bien sûr, la grande distribution assume des charges de logistique, de personnel, de gestion d’invendus mais nous ne pouvons concevoir un modèle où l’éleveur touche moins que le distributeur.

Et le « racket » peut être sinueux, caché et sordide. Notre élite, dans nos grandes écoles de commerce, apprend avec beaucoup d’intérêt comment la grande distribution est « cash rich », c’est-à-dire génère un flux positif de trésorerie en payant les fournisseurs après la livraison (en moyenne 30 jours aujourd’hui), alors que vous payez vos courses… quand vous faites vos courses. En fin de compte l’agriculteur est payé bien plus tard qu’il ne livre. Or l’agriculteur a lui-même des frais à régler… au comptant. Lui n’est pas « cash rich » mais « cash poor » et peut faire faillite rapidement s’il ne dispose pas d’assez de trésorerie pour continuer son activité. Donc là encore il faut une certaine taille pour pouvoir tenir, pour pouvoir obtenir un prêt auprès d’une banque, pour survivre. Pendant ce temps-là notre grande distribution achète à l’étranger avec ce cash et M. Naouri engrange12.

Et puis, avec cette configuration et cette concentration, on peut se douter que les « marges arrières » sont toujours pratiquées, bien que sous d’autres formes. Cette remise additionnelle, que les grandes surfaces obtenaient auprès de leurs fournisseurs sous divers prétextes (bon positionnement dans les rayons, offres promotionnelles, pénalités fictives), étranglait les agriculteurs jusqu’à les obliger à vendre à perte, de manière illégale, afin de préserver leurs relations vitales. Le gouvernement avait fini par interdire cette pratique (loi de modernisation de 2011), après quelques décennies bien fastes. L’auteur du blog « Désobéissance alimentaire », Stéfane Guilbaud, publiait ainsi, six mois après la nouvelle loi, un article détaillant les nouvelles pratiques de racket de la grande distribution13. Il mentionne par exemple que Leclerc a imposé son propre transporteur auprès d’un fournisseur à des tarifs doubles par rapport au transporteur habituel de celui-ci.

Voilà décryptées quelques pratiques du capitalisme trop peu connues car les médias ont préféré, ces derniers mois, mettre en scène les tensions entre agriculteurs vendeurs et groupes d’abattage acheteurs au Marché du porc breton de Plérin. Or, au terme de cette enquête, on comprend que c’est bien le système capitaliste qui, à tous les niveaux, traite l’agriculture comme n’importe quelle activité lucrative. Pourtant, de nombreuses garanties semblaient exister pour assurer une agriculture pérenne et il serait possible de renverser la vapeur.

[Notre enquête au complet dans notre numéro 7 « Si nous ne voulons pas de leur monde, qui voulons-nous ? » disponible en commande web ici]


1

 Les chiffres qui suivent sont tirés du livre Pour une nouvelle révolution agricole : sortir de l’impasse du libéralisme et du productivisme, de Laurent Levard, « agro-économiste de profession et responsable de l’agriculture au sein du bureau national du Parti de Gauche », nous dit l’éditeur, Bruno Leprince, 2012.

2

 « Six chiffres-clés pour comprendre le suicide en France », article des « Décodeurs » du site Internet du Monde, 9 février 2016.

3

 « Claude et Lydia Bourguignon, damnés de la terre », article d’Hervé Morin, publié dans Le Monde le 26 février 2008. On peut également visionner sur YouTube une courte vidéo intitulée « Claude Bourguignon, ingénieur, explique pourquoi l’agriculture intensive met en danger la planète ».

4

 « Concentration Of Market Power In The EU Seed Market », Ivan Mammana, septembre 2013.

5

 Voir l’article « L’endettement dans l’agriculture: un outil de contrôle politique et social », Économie matin, 30 juillet 2013.

6

 Par exemple le rapport du Parlement européen « Extent of Farmland Grabbing in the EU 2015 ».

7

 « Tales of corruption surround Rabobank dealings in Romania », <decoreespondent.nl>.

8

 Voir l’article du Figaro du 14 avril 2016 « Des terres agricoles rachetées par un mystérieux groupe chinois dans le Berry ».

9

 Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural : organismes censés protéger le foncier agricole en favorisant l’installation de jeunes agriculteurs.

10

 Données Bloomberg, CFTC Weekly Data Futures & Options, avril 2016.

11

 Voir l’analyse de L’Humanité « Marges et prix : les goinfreries de la grande distribution », 22 avril 2015, ainsi que le dernier rapport de l’Observatoire présenté début avril <https://observatoire-prixmarges.franceagrimer.fr>.

12

 Voir le portrait du PDG du groupe Casino et ancien directeur de cabinet du ministre de l’Économie et des Finances, dans Frustration  6 : « Parcours d’un capitaliste « de gauche » : une biographie de Jean-Charles Naouri ».

13

 Voir l’article « La grande distribution. L’enquête » sur le blog « Désobéissance alimentaire » : <www.stefaneguilbaud.com/blog/?p=972>.