Le contribuable escroqué. Retour sur l’affaire Tapie – Lagarde

Le classement estival des 500 plus grandes fortunes de France de l’hebdomadaire Challenges révèle parfois quelques surprises. Cette année, c’est une mystérieuse disparition qui attire notre attention. Bernard Tapie, classé 400e l’an passé, s’est volatilisé de cette galerie de portraits où l’élite du patronat français rayonne. Raison clairement invoquée par le magazine : la décision de justice l’obligeant à rembourser les 400 et quelques millions perçus à l’issue d’un arbitrage des plus partiaux. Tapie n’a pourtant pas remboursé cet argent et, à le croire, n’a nullement l’intention de le faire. Sa fortune réside dans les méandres d’investissements tous plus occultes les uns que les autres et si estimer l’ampleur de son empire financier relève de la gageure, c’est prendre assez peu de risques que d’affirmer que l’homme d’affaires demeure l’un des Français les plus riches. Richesse qu’il doit essentiellement au contribuable français. Retour sur une affaire emblématique de la « République des copains » où se mêlent des figures bien connues du monde des affaires et de la politique et sur laquelle plane, en arrière-fond, l’ombre de Nicolas Sarkozy. [Article du n°11 de Frustration]

Tout commence à la fin des années 1980 alors que Bernard Tapie, déjà bien connu des Français pour son ton gouailleur sur le petit écran, se prend de passion pour le sport, son second grand amour avec les affaires. Tentant de marier les deux, il prend la direction d’une équipe de foot en 1986, l’Olympique de Marseille, et rachète quatre ans plus tard l’équipementier sportif allemand Adidas, alors mis à mal par la concurrence acharnée des autres géants du textile, Nike et Reebok. La présidence d’Adidas par Tapie est l’occasion d’un plan de restructuration d’envergure qui amène l’entreprise à délocaliser massivement sa production en direction de pays où la main-d’œuvre est moins coûteuse, essentiellement en Asie.

Le Crédit lyonnais vendeur de Tapie

Mais à la faveur d’un remaniement ministériel survenu en 1992, une opportunité politique se présente pour l’homme d’affaires qui ne manque pas de la saisir. Pierre Bérégovoy, fraîchement débarqué à Matignon, propose comme portefeuille à Bernard Tapie le ministère de la Ville à la condition, voulue par le président de la République en personne, qu’il renonce à la présidence d’Adidas et à ses autres affaires. C’est chose faite et Tapie enclenche instantanément le processus de vente de l’entreprise, ce qui l’arrange par ailleurs car il est conscient que ses affaires battent de l’aile. Il décide de donner à sa banque, la SdBO, un mandat de vente d’Adidas qui précise que le montant minimum de la transaction à venir sera de deux milliards de francs. De son côté la banque, filiale du Crédit lyonnais, fait expertiser l’entreprise et se rend compte que sa valeur excède très certainement le montant minimum demandé par Tapie. Soucieux d’effectuer une juteuse plus-value, le Crédit lyonnais met en place un plan minutieux pour capter des gains qui auraient dû échoir à Tapie. Plus qu’un simple mandat de vente pour Adidas, Bernard Tapie a également signé un mémorandum qui ordonne la vente de toutes ses autres affaires, notamment sa société financière, Bernard Tapie Finance, qui possède légalement Adidas. Le Crédit lyonnais décide de racheter toutes les actions de BT Finance pour empêcher Tapie de contester la transaction d’Adidas lorsqu’il se rendra compte de l’entourloupe. En février 1993, la vente d’Adidas a lieu au prix fixé par Tapie qui ne conteste pas la transaction. L’acheteur est une autre grande figure du monde des affaires, Robert Louis-Dreyfus. Le nouveau président d’Adidas réalise là une excellente affaire puisque, ayant racheté les autres parts de l’entreprise, celle-ci se révèle valoir plus du double du prix initial de l’achat, 4,4 milliards de francs ! Sur le moyen terme, l’affaire est juteuse : effectuant son entrée en bourse en 1995, Adidas voit sa valeur s’envoler et culminer à près de 11 milliards de francs ! C’est à ce moment là que Bernard Tapie prend conscience du piège qui lui a été tendu par le Crédit lyonnais. Mais entre-temps, la banque a mis à exécution son plan : ne pouvant racheter toutes les actions de sa société BT Finance, trop nombreuses, aux petits actionnaires, elle s’est résolue à la déclarer en faillite en 1994, profitant du non-respect d’une date limite pour remettre une expertise sur l’évaluation de ses biens.

Mais la révélation de la supercherie coïncide avec d’autres événements qui, dans la vie de Bernard Tapie, précipitent sa chute politique. La seconde moitié des années 1990 est le théâtre de révélations et de scandales sportifs qui lèvent le voile sur la gestion Tapie : matchs truqués, caisse noire et comptes en Suisse. Bernard Tapie est condamné dès 1995 en première instance à trois ans de prison, dont dix-huit mois fermes. Jouant sur le tempo judiciaire, il fait appel et bénéficie d’un nouveau procès le 4 juin 1998. Celui-ci est bien plus clément puisque « Nanard » n’écope que de prison avec sursis et une amende de quelques dizaines de milliers d’euros, ainsi qu’une privation de ses droits civiques pour cinq ans. La carrière politique de Tapie est morte et enterrée. Mais déjà quelques langues bien renseignées soulignent les possibles pressions qu’aurait subi le président de la 5e chambre correctionnelle, Franck Lapeyrère, de la part d’un autre magistrat, Pierre Estoup. Ce dernier a d’ailleurs reçu, en ce même mois de juin 1998, un ouvrage dédicacé par Tapie lui-même : « Votre soutien a changé le cours de ma vie[1]. »

Menant sa bataille sur deux fronts, les déboires judiciaires liés à sa gestion de l’OM et le conflit qui l’oppose au Crédit lyonnais, Bernard Tapie est décidé à en découdre. Entre-temps, le Crédit lyonnais a fait faillite et la gestion de son passif a échoué au Consortium de réalisation (CDR) créé spécialement pour récupérer les dossiers à risque de la banque. C’est désormais contre lui que lutte Bernard Tapie qui ne manque pas de souligner que son premier président n’est autre que le président du tribunal de commerce qui a prononcé sa liquidation judiciaire en 1994. Il n’en fallait pas plus pour qu’il dénonce un complot auprès des magistrats en charge de l’affaire ainsi que dans la presse. L’affaire s’installe durablement dans le paysage judiciaire et ce n’est qu’en 2005 que la cour d’appel condamne le CDR, donc l’État, à payer à Bernard Tapie 135 millions d’euros, nos deniers publics donc, en guise de dommages et intérêts. Cette condamnation est cassée en Cassation l’année suivante et le CDR se félicite de cette petite victoire qui permet de préserver l’argent du contribuable. Mais à la fin du mois de décembre 2006, un changement à la tête du CDR précipite le conflit vers une nouvelle étape : l’arbitrage.

Encore un arbitre acheté

L’arrivée de Jean-François Rocchi à la tête du CDR marque un changement de politique vis-à-vis du règlement des contentieux encore en cours de feu le Crédit lyonnais. L’élection de Nicolas Sarkozy est une éclaircie pour Tapie qui n’a jamais caché son soutien ni son amitié pour l’ancien ministre de l’Intérieur. Bernard Tapie est ainsi l’un des premiers à avoir l’honneur d’un rendez-vous avec le nouveau locataire du palais présidentiel. De cette rencontre, survenue en juillet 2007, seule la mention dans l’agenda du président nous renseigne et elle ne nous dit pas quel fut l’objet de ce rendez-vous. Mais bizarrement quelques jours après, le secrétaire général de l’Élysée, Claude Guéant, organisait une réunion à laquelle participaient Bernard Tapie, vraisemblablement accompagné par son avocat Maître Maurice Lantourne, Stéphane Richard et Jean-François Rocchi. Si on ne sait pas ce qui s’est réellement dit dans cette réunion non plus, il n’en demeure pas moins que la décision de recourir à un arbitrage est prise. Très certainement sous la pression de Nicolas Sarkozy lui-même.

L’avocat de Tapie, Me Maurice Lantourne (ça ne s’invente pas), est un as du contentieux et de l’arbitrage comme en témoignent les classements annuels spécialisés du barreau d’affaires parisien. Mais sous le vernis de la respectabilité juridique acquise par cette reconnaissance, il s’est illustré également par la défense de clients sulfureux. En 2011, Maurice Lantourne était le conseil de Fabrice Vial, patron abattu par un sniper, vraisemblablement mafieux, alors qu’il se prélassait sur le pont de son yacht. Cette année, il est l’avocat d’Alain Duménil, homme d’affaires français vivant en Suisse et dont le business l’a conduit, ni plus ni moins, à faire affaire avec les barbouzes de la DGSE. C’est aussi un ami de longue date du magistrat Pierre Estoup. Stéphane Richard était quant à lui le directeur de cabinet de Christine Lagarde, alors ministre de l’Économie. Il fut également le directeur de cabinet de Jean-Louis Borloo, autre grand ami de Bernard Tapie dans les années 1990. Il est désormais à la tête du groupe Orange.

L’arbitrage, c’est-à-dire le règlement d’un litige entre deux parties devant un tribunal arbitral, est une procédure extra-judiciaire courante dans les affaires impliquant des personnes privées. Elle l’est beaucoup moins lorsque l’une des parties impliquées est l’État lui-même. Il a donc fallu que le ministre de l’Économie, à l’époque Christine Lagarde, donne son autorisation à l’opération. Les deux parties s’entendent sur les trois juges arbitres : Pierre Mazeaud, ancien président du Conseil constitutionnel, Jean-Denis Bredin, célébrité du barreau parisien, et Pierre Estoup, le fameux magistrat protecteur de Tapie. Comme on pouvait s’y attendre, la sentence du tribunal arbitral rendue en juillet 2008 donne raison à Tapie et condamne le CDR à verser une indemnité record de 403 millions d’euros. Le tribunal invoque deux raisons à cette décision : le Crédit lyonnais a manqué de loyauté à l’égard de son mandant en mentant sur la possibilité de vendre l’affaire plus cher ; enfin, la banque a violé l’interdiction d’acheter le bien qu’elle était chargée de vendre, en l’occurrence BT Finance. Trois semaines plus tard, Christine Lagarde décide de ne pas contester cette sentence et valide de fait le versement de nos deniers publics à Tapie.

C’est le début d’une longue polémique qui aura plusieurs ramifications. La première vise Tapie lui-même et son entourage, notamment son avocat. Le pôle financier ouvre en 2012 une information judiciaire à son encontre qui va mener à la mise en examen l’année suivante pour escroquerie en bande organisée des principaux protagonistes de l’arbitrage parmi lesquels, outre Tapie et Lantourne, Stéphane Richard, Pierre Estoup et Jean-François Rocchi. La seconde ramification vise Christine Lagarde pour ses prises de décisions calamiteuses.

Tapie se défend continuellement dans les médias qui lui ouvrent des tribunes où son populisme primaire peut s’exprimer à sa guise. Son fils a même dédié un site Internet à l’affaire pour expliquer au quidam, en des termes simples et de manière extrêmement simpliste sinon grossière, les enjeux de l’arbitrage. Oubli majeur dudit site cependant, aucune mention n’est faite des liens et des coïncidences qui entourent les différents protagonistes de l’arbitrage. En 2013, Bernard Tapie a publié un livre dans lequel il revient en détail sur l’affaire et développe près de vingt ans de sa vie. Cette autobiographie lui confère un beau rôle puisque Nanard y campe un homme d’affaires pris pour cible par le monde politique prêt à tout pour l’éliminer. Au « je » victime – et légèrement mégalomane – s’oppose le pluriel de l’élite, un « ils » manipulateur des masses populaires qui aurait trouvé en lui un bouc émissaire pour sacrifier la figure de l’entrepreneur sur l’autel de l’étatisme. Tapie se plaît à citer Christine Lagarde qui aurait dit « est-ce que j’ai une tête à être copine avec Bernard Tapie ? » pour enfoncer le clou : « C’était une déclaration d’inimitié, le contraire d’une déclaration d’amour, et aussi une affirmation de classe : j’étais bien illégitime dans son milieu » alors même que toute sa biographie peut être lue comme un acoquinement permanent avec le milieu politique.

Sur le terrain juridique les avocats de Tapie contestent le recours au pénal et arguent que si une décision d’arbitrage est contestée, cette contestation ne peut donner lieu qu’à un nouvel arbitrage international. Cette ligne de défense est très usitée par les criminels en col blanc qui tentent par tous les moyens d’éviter la voie pénale. Christine Lagarde quant à elle est jugée par la Cour de justice de la République du fait de ses fonctions gouvernantes. L’instruction s’étend sur près de quatre longues années et choisit la « négligence pénale » comme qualification alors que des députés avaient envisagé celle de « complicité de détournement de fonds publics ». Mais l’intentionnalité ne pouvant être démontrée, la cour a préféré une qualification floue. Cette « négligence » concerne deux décisions prises par Lagarde, celle de confirmer le recours à un arbitrage et celle de ne pas contester la sentence arbitrale. À l’issue d’un procès s’étant tenu en décembre 2016, Christine Lagarde est reconnue coupable de « négligence pénale » pour la seconde décision et est relaxée vis-à-vis de la première. Reconnue coupable, certes, mais dispensée de peine. Cette dispense de peine n’est pas rare dans les affaires politico-financières et repose sur l’idée que le processus judiciaire est pour l’élite déjà une punition puisqu’elle tend – du moins en théorie – à entacher la crédibilité de l’individu poursuivi.

Quoi qu’il en soit, cette affaire est l’une des plus singulières de la Ve République. Notamment parce qu’elle met en scène deux coupables victimes : Bernard Tapie d’un côté, victime de la rapacité de la banque à laquelle il a confié tous ses mandats pour exercer son rôle de ministre, mais coupable d’un acharnement excessif et coûteux pour les finances nationales au nom d’une vengeance personnelle ; et Christine Lagarde de l’autre qui, pour avoir fait valoir une soumission totale à l’égard de Nicolas Sarkozy et de son système[2], s’est retrouvée contrainte de valider des choix qui lui revenaient à peine mais qui, en le faisant, s’est rendue coupable de perpétrer une escroquerie à grande échelle à l’encontre du peuple français tout entier.


[1] Cité par Jean-Michel Verne d’après une perquisition réalisée chez Tapie, « Les mauvais comptes de l’OM » in Histoire secrète de la corruption sous la Ve République, Paris, Nouveau monde éditions, 2015.

[2]      Souvenez-vous de cette lettre manuscrite adressée à Nicolas Sarkozy retrouvée chez elle lors d’une perquisition et sur laquelle l’on pouvait lire notamment « Utilise moi pendant le temps qui te convient et convient à ton action et à ton casting ».

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