Conseil n°2 : Assumez le conflit

« Il y a bel et bien une guerre des classes mais c’est ma classe, la classe des riches qui fait la guerre et c’est nous qui gagnons »

Warren Buffet, homme d’affaires nord-américain

Tout ce qui précède n’est pas bien joli. Tant de haine, tant de mots durs. Est-ce qu’on ne va pas trop loin ? Non, pour deux raisons :

 

1 – Les dispositifs de médiation et de concertation sont conçus en faveur des dominants

« Pourquoi tout ce raffut ? Envoyez-nous une délégation et nous discuterons ». Vous avez peut-être déjà vécu cette scène : on s’unit et on utilise le seul atout dont disposent les dominés face aux dominants : le nombre. On se met donc en groupe, on interpelle les chefs. Ces derniers demandent qu’on discute posément, on leur envoie quelques personnes qui savent bien parler et on attend. À l’intérieur, ça enfume, ça menace, ça sympathise. À la sortie, vous avez gagné des miettes et ce sont les vôtres qui sont chargés de vous faire passer la pillule. Les autres ? ils ont sauvé la mise. Bingo !

C’est la grande mode depuis les années 1980 : la négociation. Dans les entreprises, se sont multipliées des instances de discussion où sont envoyés délégués et syndicalistes pour plaider la cause de leurs égaux. Au nom du beau discours de la concertation tenu par tous les politiques, on a même permis que le licenciement puisse faire l’objet de ce genre de rencontre « d’égal à égal », pour obtenir une procédure dite de « rupture conventionnelle », pour que les deux partis puissent décider de la fin d’un CDI « d’un commun accord ». Ça sonne bien, ça fait divorce entre adultes consentants. Mais sérieusement, est-ce que vous pensez que, pour discuter de votre licenciement potentiel, lorsque vous vous retrouvez seul en face d’un patron imposant ou d’un DRH bien formé à l’école des entubeurs, vous êtes à égalité ?

Dans la plupart des entreprises et des administrations de ce pays les organes de consultation et de concertation ne servent qu’à donner bonne conscience et victoires faciles aux chefs et mauvaise conscience aux opposants. Si ces organismes peuvent être des supports pouvant aider à la lutte (les comités d’entreprises, certains conseils ou commissions paritaires) ils ne doivent en aucun cas être des arguments pour entamer votre détermination à entretenir un rapport de force par ailleurs. Méfiez-vous donc des syndicalistes trop prompts à la « négociation ».

 

2 – Le désordre et la violence sont déjà là

Celui qui commence à contester n’a pas le beau rôle. Vous ne serez peut-être pas l’employé du mois. Contester ne veut pas forcément dire crier chaque jour dans votre mégaphone. Mais ce qui peut vous rebuter, c’est le regard de vos collègues, de vos égaux. Vous risquez de passer pour un empêcheur de tourner en rond, un agitateur de bas étage, c’est probable, alors que vous pourriez vous contenter d’être enjoué et bon camarade.

Car que vous vendent les chefs et les puissants ? La tranquillité, la stabilité. Quand ils n’arrivent plus à justifier leurs projets par des rêves et des mythes, l’élite nous rappelle, qu’au moins, elle assure la paix. Mais un ordre établi, ça reste un ordre injuste. La petite routine du lundi matin, les mêmes tronches, les mêmes petits chefs, les mêmes scandales connus de tous qui ponctuent nos journées qui se suivent et se ressemblent. « Ça c’est la fac ! » se voient répondre les jeunes profs, les administratifs ou les personnels techniques devant les gaspillages. Ces dysfonctionnements affectent cette institution détestée par ses propres chefs, qui rêvent des grandes écoles et des facs privées anglo-saxonnes. « Ici on fait comme ça depuis des années, où est le problème ? », entend un nouvel arrivant dans n’importe quelle entreprise qui assure des revenus ronflants à ses actionnaires, lesquels n’ont aucune raison de vouloir changer quoi que ce soit. « C’est la vie après tout ! » Voilà à quoi on est biberonné, au niveau national, européen, comme au travail. « N’allez pas toucher à cet engrenage, malheureux, ça va tout casser ! Vous allez finir par mettre le bordel partout. »

Ah ! Mais parce que vous trouvez que là c’est l’harmonie ? Vous trouvez que cette résignation à subir des ordres injustes, à travailler pour produire des choses inutiles ou des services de piètre qualité, à faire monter les dividendes des uns quand le salaire des autres stagne, c’est la stabilité ? Bien sûr que non. Mais chacun porte sa rancoeur en bandoulière. Ce n’est pas le changement qui apportera la violence et le chaos. Ils sont déjà là. Vous serez un enquiquineur de première, pas parce que vous créerez le désordre, mais parce que vous l’exposerez en place publique. ». La fausse paix qu’on vous vend le lundi matin au boulot et le vendredi soir au JT fait les choux gras de toute une clique. Votre chef pour commencer, qui s’en fiche un peu que votre collègue ait pleuré dans les toilettes pendant sa pause déjeuner pour s’être fait humilier, du moment que pour lui et ses actionnaires ça roule. Mais aussi les psys et les industries pharmaceutiques qui abreuvent le pays d’antidépresseurs. Et enfin quelques chercheurs et politiques qui blablatent sur le « mal-être au travail » sans jamais rien remettre en cause.

La paix qu’on brise en s’élevant contre les autorités n’est donc jamais qu’une fausse stabilité, le statu quo d’une guerre larvée depuis longtemps. Il n’y a donc pas à s’en vouloir de faire durer les réunions de concertation que les chefs expédient en dix minutes, de dire « ça ne se passera pas comme ça » quand un changement vous semble injuste, de briser des routines.