[CINÉMA] En stage d’observation de l’injustice

Le géant pharmaceutique Sanofi demande à ses managers de mal noter des employés pour pouvoir les licencier facilement, c’est ce que vient de révéler une enquête de Radio France.

On en profite pour vous conseiller de voir Maman a tort, un film qui décrivait très bien ce monde de l’entreprise et des compromissions forcées que nous chroniquions dans le numéro 9 : « Car il ne s’agit pas seulement des arnaques à grande échelle révélées par les « lanceurs d’alerte ». Nous on a eu l’impression que le film pointait le problème de la lucrativité de l’entreprise privée capitaliste qui conduit, à différents degrés, les salariés à faire des choses qu’ils ne voudraient pas faire : repousser des paiements aux fournisseurs et sous-traitants, diminuer la qualité des produits utilisés, dire « oui oui » quand on sait très bien que la réponse du patron est « non ». Tous ces petits méfaits qu’on est conduit à commettre, parfois même pour de bonnes raisons comme sauvegarder des emplois dans une petite entreprise. »

C’est ce monde où seul compte le profit, conjugué à l’arbitraire, que les prochaines ordonnances pour casser le droit du travail vont consacrer, lui donnant les plein pouvoirs sur nos vies, quel qu’en soit le coût humain.

Chronique du film Maman a tort, de Marc Fitoussi CINÉMA

Le stage de 3e

Maman a tort s’ouvre sur un père qui annonce à sa fille de 14 ans (Anouk, interprétée par Jeanne Jestin) que son « copain producteur d’émission de télé » ne peut finalement pas l’accueillir sur le plateau pour effectuer son stage d’observation. La situation est courante – du moins tant que Bruno Le Maire, l’un des candidats malheureux à la primaire de la droite, n’a pas supprimé le collège unique – : trouver un stage d’observation durant l’année de 3e n’est pas chose facile quand il ne doit pas être effectué en contact direct avec l’un des parents [1]. La collégienne n’ayant pas la possibilité de trouver par elle-même un autre stage durant le week-end, sa mère (Émilie Dequenne), cadre dans une compagnie d’assurance, tente de lui trouver une solution de repli et finit par l’emmener le lundi matin au siège de son entreprise. Déjà au collège, on n’est pas tous égaux pour trouver à s’insérer dans le monde professionnel et le réseau (des parents) commence à compter.

La meilleure amie d’Anouk, par exemple, fait son stage dans un magazine féminin où elle croise des personnalités du showbiz et teste des gloss. À l’opposé de l’échelle sociale, il y a cet autre stagiaire qu’Anouk rencontrera qui, lui, distribue le courrier au siège de la compagnie d’assurance. Ayant obtenu sa place grâce à un oncle, il considérera d’ailleurs Anouk comme une « bourge » qui travaille dans les bureaux « en haut ».

S’ensuit une première journée très longue pour Anouk qui est finalement placée dans un service géré par deux jeunes femmes qui passent leur temps à faire semblant d’être « overbookées » et qui ont l’idée de lui confier pour la semaine la « restructuration du pôle archives », comprendre le rangement du placard. C’est sûrement pour toutes ces raisons que le journal Libération soutient que le film n’omet pas « le moindre cliché ».

Pourtant, selon nous, ce film parle au contraire de la vie réelle au point qu’Anouk a tout d’une véritable ado, le caractère, la façon de parler et il est également difficile de lui expliquer le fonctionnement des assurances parce qu’elle ne comprend pas les mots techniques qu’on maîtrise seulement après une certaine expérience administrative et financière qui est le lot des adultes qui n’ont pas de phobie administrative sévère. Ce personnage, bien réaliste, permet de raconter une histoire depuis un point de vue « vierge » du monde de l’entreprise pour mieux en comprendre les dysfonctionnements.

Vis ma vie de travailleur

Le déroulement du film est calqué sur les journées de cette semaine de stage durant laquelle la collégienne va vivre la vie de quelqu’un qui travaille dans l’une de ces tours, sièges de grandes entreprises en banlieue parisienne. Elle prend le RER le matin avec sa mère et rentre parfois seule quand celle-ci a du travail à terminer. On a perpétuellement l’impression d’être avec elle dans une boîte : l’appartement, le bureau, le self, les transports, le placard. Les travailleurs passent leur vie de boîte en boîte et ne poursuivent leur tâche que parce qu’ils sont tenus par l’obligation, celle de vivre et faire vivre leur famille.

Accompagner une collégienne dans sa découverte de l’univers de l’entreprise, avec son regard neuf, nous en montre la dureté : en plus de la déshumanisation des lieux, impersonnels et stressants, il y a la déshumanisation des personnes. Bien sûr, on peut être proche des collègues de bureau, organiser des petits déjeuners et passer des moments conviviaux, en tout cas en bas de la hiérarchie, mais personne ne se connaît au-delà de la petite entité à laquelle on appartient. C’est ce qu’on voit quand une alerte incendie regroupe tout le monde dans la cour : l’une des deux responsables d’Anouk cherche son binôme en demandant à tout le monde où elle se trouve mais personne ne voit qui c’est. L’ « impersonnalisation » va encore plus loin un midi, au restaurant d’entreprise, quand une employée fait un scandale parce que personne ne lui vient en aide après qu’elle a renversé son plateau (on apprend alors qu’elle est rejetée car elle ne se fond pas dans le moule et paraît trop sensible). « On se croirait au collège », remarque le garçon avec qui déjeune Anouk. Et en effet, le monde policé de l’entreprise se montre aussi impitoyable.

Comment Anouk vit-elle cela ? Touchée par la rencontre d’une maman qui risque de se retrouver sans logement avec ses enfants parce qu’on lui a refusé l’indemnisation de l’assurance emprunteur souscrite par son mari, décédé depuis, Anouk sort de son rôle pour essayer d’inverser le cours des choses. L’adolescente va alors découvrir l’injustice sous la forme d’une arnaque à l’assurance qui touche d’abord les clients qui sont le moins susceptibles de se battre. On ne vous en dira pas plus parce que ce film vaut le coup d’être vu. Alors qu’il aurait pu s’arrêter à l’enquête palpitante qui conduit Anouck à déceler des malversations, alors qu’il aurait pu se contenter d’opposer le courage encore candide de l’adolescence à la lâcheté blasée du monde des adultes, le film dévoile tout son intérêt en refusant de céder à la facilité de faire de ces graves dérives une affaire individuelle et morale.

En effet, Anouk est en âge de comprendre les compromissions auxquelles sont forcés ceux qui ont mis au point cette arnaque, qui ne sont pas des mauvaises personnes mais des salariés qui sont pieds et poings liés : des cadres à qui le board demande toujours plus de bénéfices, sans se préoccuper de comment ceux-ci sont obtenus. Des personnes comme sa mère, Cyrielle, qui, tout en assumant la garde de sa fille, a « réussi » dans son travail alors même qu’elle n’a pas de diplôme. Cyrielle est consciente de l’impasse dans laquelle elle se trouve : impossible pour elle de faire machine arrière. Du coup les salariés pris dans cet engrenage ne dorment plus : l’un avoue qu’il n’a pas passé ses deux semaines de vacances au soleil, comme il l’avait dit, mais dans son lit à regarder le plafond. Anouk découvre que tout le monde peut être conduit à agir de manière malhonnête dans le monde de l’entreprise.

Les perspectives d’avenir

Car il ne s’agit pas seulement des arnaques à grande échelle révélées par les « lanceurs d’alerte ». Nous on a eu l’impression que le film pointait le problème de la lucrativité de l’entreprise privée capitaliste qui conduit, à différents degrés, les salariés à faire des choses qu’ils ne voudraient pas faire : repousser des paiements aux fournisseurs et sous-traitants, diminuer la qualité des produits utilisés, dire « oui oui » quand on sait très bien que la réponse du patron est « non ». Tous ces petits méfaits qu’on est conduit à commettre, parfois même pour de bonnes raisons comme sauvegarder des emplois dans une petite entreprise.

Maman a tort n’est pas un film d’apprentissage qui se contenterait de dénoncer la dureté du monde des adultes. Ce n’est pas non plus un film misérabiliste sur la condition des cadres sous pression ou des stagiaires exploités. C’est un film direct qui, en racontant la vie de travailleurs dans ce siège de grande entreprise, montre le coût humain de la logique du profit qui existe partout et que trop de gens subissent.

On ressort avec une certaine tristesse des perspectives qui sont proposées à cette jeune fille. Et elle-même ne regardera peut-être plus du même œil désintéressé le choix de son père d’ouvrir un petit commerce de vin et d’échapper, certes partiellement, individuellement, mais d’échapper un peu à la déshumanisation. Par contre, ce qui est certain, c’est qu’elle a ressenti l’injustice de ce système économique et que la graine de la révolte a germé.

 

[1]   Il existe des associations pour aider les collégiens à trouver un stage de 3e. Par exemple Un stage et après (USEA) qui « est née de la volonté d’institutionnaliser la recherche et la préparation des stages. L’objectif est de permettre à chaque élève, quel que soit son réseau et ses qualités scolaires, de découvrir des métiers et d’obtenir un stage qui lui soit utile pour son avenir » <www.usea.fr>.