Chaque semaine, le JT vous explique pourquoi vous êtes des merdes, dans un pays de merde – 13 février 2014

Cette semaine, l’ensemble des journalistes a pu profiter de la visite présidentielle aux Etats-Unis pour nous rappeler la place que la France occupe dans l’univers : un pays de gros ringards, d’enfants gâtés et passifs, campés sur leurs privilèges quand le monde avance sans eux. L’objectif de ce dénigrement ? Démontrer la nécessité du changement libéral. En général, ça s’est passé ainsi :

Acte 1 : L’eldorado 

Bienvenue dans la Sillicon Valley. Parce que les journalistes et communicants français en rêvent depuis qu’ils sont ados, c’est sans nuance aucune qu’un sublime portrait de ce coin « dynamique » et « créatif » est dressé. Ici, universités, starts up et grosses entreprises fonctionnent main dans la main, dans un cadre luxuriant et ensoleillé. Il y a dans ces reportages autant d’esprit critique que dans une pub Costa Croisière. On se garde bien de chercher plus loin ce que font ces « start-up », au juste. Elles sont « jeunes » et « créatives », ça ne vous suffit pas ?

Acte 2 : Les indigènes

Devant le siège de Google, tout le monde a le smile. Parce que l’américain est comme ça, c’est un type sympa, positif, qui « va de l’avant ». D’ailleurs, ajoute ce matin un patron yankee à la radio publique française, quand on licencie quelqu’un, il ne le prend pas mal du tout, au contraire ! « Move on ! ». « Preuve, ajoute le journaliste, de la plus grande maturité économique des Américains par rapport aux Français ». La maturité économique ce serait donc la capacité à comprendre les raisons qui poussent votre patron à vous licencier ou à vous sous-payer. Bien entendu, on s’épargnera de mentionner au spectateur français la grande grève des employés de fast food dans cent villes aux Etats-Unis en novembre-décembre dernier, salariés exploités dont le maigre salaire leur permettait tout juste de manger quotidiennement leurs propres burgers. Sans doute une crise d’adolescence dans ce pays pourtant mature.

Acte 3 : Les éclaireurs

L’équipe du JT nous emmène enfin dans un siège de « start-up ». Les gens sont jeunes, et ils créent. Ils créent quoi ? On nous le montre enfin ! Ici, une jeune diplômés de Stanford montre à ses investisseurs son nouveau projet : une tablette Ipad que vous pouvez glisser dans une peluche rondouillarde, de type pokémon, et bam ! : le machin a des yeux et parle ! So cute ! Là, un jeune français venu tout droit d’HEC exhibe fièrement son appli : un programme malin pour organiser plus facilement des vacances entre amis, parce que tous étant occupés aux quatre coins du monde à monter des applis Iphone, les emplois du temps sont un peu durs à accorder ! Malin ! L’innovation est là, sous vos yeux ébahis. Et certains ont eu du nez : les Français, justement. Ils sont partis sur le nouveau continent pour profiter d’un pays plus clément pour leurs envies d’innover. C’est ainsi que Jean-Baptiste, Louis et François témoignent de l’enfer qu’ils ont connus en France, après leurs études, certes payées par le contribuable (leur permettant d’économiser les 50 000 euros l’année qu’ils auraient payés comme leurs dudes de Stanford et Harvard), mais pas assez connectées au « monde de l’entreprise ». Ici, Google paye direct les facs pour qu’elles leur fournissent une main d’œuvre d’avance convaincue, donc servile, enfin, non, dynamique, pardon. « En France c’est trop dur d’entreprendre » confirme Stanislas, dont le journaliste se gardera bien de rappeler que son envie d’entreprendre a été fortement stimulée par un important capital de départ fourni par papa. Pourquoi est-ce difficile ? « Parce que c’est trop compliqué ». « Toutes ces démarches, la sécu, les cotisations sociales, les impôts, pfiiuuu. Je ne vous parle même pas d’embaucher quelqu’un, faut lui dérouler le tapis rouge, contrat et tout le tralala, alors qu’ici ils se font virer avec le smile ! »

Acte 4 : Le missionnaire

Pourtant, Stanislas et ses amis ne sont pas des égoïstes. S’ils sont partis, c’est pour aller voir « comment ça se passe » et revenir ensuite avec un certain nombre de conseils édifiant pour la France. Car ce pays atone, dépressif et déprimant PEUT changer. Les expatriés sont là pour vous le dire au JT. Parmi eux, on trouvera l’initiateur du mouvement des « pigeons ». Ce jeune homme créatif à la mèche rebelle est lui aussi en train d’innover aux States. C’est du haut de son expérience dans le pays du dynamisme et de la maturité économique qu’il a cherché à obtenir certaines choses avec une pétition facebook. D’abord, une revendication principale : ne pas payer trop d’impôt sur la revente de « Start-Up ». Oui parce que s’ils se font chier à créer des applis à la con, ce n’est pas pour inventer un truc qui durera des décennies (ça c’est l’archaïsme français qui vous conduit à penser qu’innover c’est faire des choses utiles et à long terme : ellement ringard !). C’est pour se faire du blé maintenant. Cependant, les missionnaires envoyés dans l’eldorado ne prétendent pas être de simples lobbyistes destinés à changer les lois. Ils veulent changer les mentalités. Et pour ça, les journalistes du JT sont de précieux alliés

Acte 5 : Le dégoût de soi

Après la pub Costa Croisière, le JT nous propose de renouer avec la grisaille française, « bien française ». Si vous n’avez pas encore été convaincu qu’ailleurs, c’est mieux, alors on va vous prouver qu’ici, c’est nul. D’abord, on vous balance un chiffre de la montée du FN en France. 34% sont d’accord avec les idées du FN. Le téléspectateur de gauche, s’il n’a pas été convaincu par le libéralisme souriant des expat’s de la Silicon Valley, pourrait trouver là de quoi détester son « pays de cons ». Ensuite, on enchaîne avec le topo sur les taux de croissance. François Langlet, un « expert de tout » sur France 2, nous présente sa nouvelle carte 3D, tout content. Qu’y voit-on ? Eh bien que la France a un tout petit taux de croissance ! On commence par dire ça, puis on vous présente les autres : d’abord, le grand frère Allemand, toujours très bon. Ensuite, le Royaume-Uni, la classe Thatchérienne. Puis le pays d’adoption de Stanislas, avec un taux de croissance insolent. Bouh le retard français ! Alors bien entendu, François Langlet, désireux de faire marcher sa carte interactive jusqu’au bout, a commis une erreur de stratégie : il nous a montré qu’en Afrique, le taux de croissance est de 24%. « C’est énorme ! ». C’est énorme et ça révèle que ce taux de croissance ne veut rien dire sur l’état d’un pays, si ce n’est que l’enrichissement augmente plus ou moins vite. Ça ne nous dit rien sur le niveau de richesse de départ (très très faible pour de nombreux pays d’Afrique, ce n’est un secret pour personne), et rien non plus sur qui bénéficie de cet enrichissement. Ainsi, qu’importe si le taux de croissance allemand deux fois plus important que le français est celui d’un pays où le taux de pauvreté est deux fois plus élevé. Qu’importe, si aux Etats-Unis les bénéficiaires des taux de croissance insolents sont nettement moins de 5% de la population. Qu’importe, car l’effet est là : sur la carte de Langlet, la France est un petit point jaune pisse (parce qu’il y a un code couleur), au milieu de grands ensembles verts pommes, bleus ciels, qui semblent l’écraser de leur dynamisme.

Scène finale : la rédemption

Une seule solution pour mettre fin à cette honte nationale : la Réforme. Celle qui redonnera le sourire (au Medef) et qui fera revenir les exilés. Tous ces riches qui ont dû fuir un pays trop exigeant, trop égalitaire, donc pas assez attentif à leurs petites lubies, nous enjoignent depuis leurs open space d’outre-atlantique à revenir à la raison. Chaque semaine, nous pouvons entendre ce type de discours. Et alors que le moindre rappeur qui dit que « la France est une garce » est menacé de procès pour outrage à la nation, le service public permet à des gens bien-nés de tenir un discours anti-français en toute bonne conscience. Entendons-nous : je n’aime pas les flonflons du 11 novembre, l’exaltation patriotique, je n’ai pas la nostalgie du temps de Colbert, d’une France première puissance mondiale avec sa galerie des glaces et ses paysans qui crèvent la gueule ouverte. Ces connards qui dénigrent leurs concitoyens à longueur d’antenne l’ont peut-être, eux ; rectifions, ils l’ont sûrement. Ils ont sans doute une larme devant la levée du drapeau, ils peuvent chanter la marseillaise en toute sincérité. Ils aiment la France, mais détestent les Français. Quand ils les dénigrent, l’électeur « progressiste » ne sait que faire. Généralement il leur emboîte le pas car il faut être ouvert, il faut « regarder ce qu’il se fait ailleurs ». Et surtout, il ne faut pas « faire le jeu  du FN ». Or, c’est tout l’inverse que l’on produit : à force de ne pas défendre les Français face à ces missionnaires capitalistes envoyés en terre sainte pour revenir prêcher la bonne parole, on permet aux défenseurs de la France, l’idée réac’, d’être les seuls qui réagissent devant eux. Dire que Stanislas, Jean-Baptiste et ses copains devraient fermer leur gueule d’expat’, ce n’est pas être nationaliste, c’est être démocrate. Pendant ce temps, le président de la République est venu se prosterner face aux nouveaux apôtres. Il a fait un « hug » au fondateur des « pigeons » et il a fait acclamer le président du MEDEF. Comme dans un beau voyage, une pub Costa Croisière.