Âge de départ à la retraite : défaire les mensonges de nos élites pour nous libérer de leurs fausses évidences

Ces politiques qui affrontent des “tabous”, ça force le respect.

C’est au tour de Xavier Betrand de dénoncer le “tabou” de l’âge de départ à la retraite, un sujet tellement “tabou” que c’est la 4e fois qu’il est évoqué cette année, et qu’il fait la Une à peu près tous les ans, avec toujours un encadrement médiatique complaisant de type “X ose aborder le sujet tabou de l’âge de départ à la retraites”! Et le problème est toujours abordé de la même manière : parce que la dernière loi allongeant la durée de cotisation a engendré un très gros mouvement social en 2010, chaque politique qui l’aborde se présente comme un brave des braves, celui ou celle qui a le courage d’affronter la colère populaire, car chez nos élites c’est une vraie vertu politique que de ne pas écouter le peuple (l’écouter c’est “faire du populisme”).

La deuxième étape, c’est de présenter la nécessité de repousser l’âge de départ à la retraite comme un Discours de Vérité. “Il faut dire la Vérité aux Français”, dit Xavier Bertrand comme s’il avait inventé cette formule, déjà utilisée par Buzyn et Darmanin la semaine dernière, mais passons. La Vérité ce serait de dire que notre système de retraite ne PEUT PAS survivre sans que les gens travaillent plus longtemps. Et qu’il se trouve que les gens PEUVENT travailler plus longtemps parce qu’ils VIVENT plus longtemps. C’est mathématique. Tous ceux qui voient les choses autrement seraient dans l’irrationalité et s’aveugleraient, par faiblesse.

Sauf que ces gens oublient un grand nombres de FAITS et de LEVIERS pouvant contribuer à l’équilibre et à l’amélioration de notre système de retraites. Et à force d’être bercés par le discours dominant en matière de retraites, on oublie trop souvent leur existence alors qu’ils sont vraiment évidents :

1 – Pour équilibrer le système de retraites, il faut de l’emploi et des salaires, ou comment remplacer le clivage générationnel par le clivage de classe :

Trop content de nous mettre face à un clivage générationnel – le fameux “bientôt il y aura trop de retraités pour pas assez d’actifs” – nos politiques oublient le clivage social : l’équilibre d’un système de retraites dépend aussi de la façon dont les richesses sont réparties et produites. Ainsi, s’il est vrai qu’il y aura plus de retraités pour moins d’actifs, ces actifs seront aussi plus productifs. C’est ce qui se passe chaque décennie. Et donc s’ils sont payés en conséquence, le volume de cotisations globales devrait augmenter et les retraites de nos anciens financées. Mais ce n’est pas le cas, et Bertrand et consorts, dans leurs discours de Vérité, font au moins un mensonge par omission : puisque les salaires stagnent (au profit du capital, globalement), que les femmes continuent d’être moins payées que les hommes, qu’un chômage de masse perdure (et l’encouragement aux heures supplémentaires ne va pas aider), forcément c’est plus compliqué. Compliqué, pas “en faillite” : contrairement à ce que ces gens disent notre système de retraites n’est PAS en péril imminent.

2 – Si l’on vit plus longtemps, c’est parce qu’on travaille moins longtemps ou comment sortir de la fausse évidence de l’espérance de vie qui impliquerait de partir plus tard à la retraites :

Ils oublient aussi de nous dire que l’espérance de vie n’augmente pas tant que ça, qu’elle stagne par moment (c’était le cas en 2015), et que l’une des variables de l’espérance de vie c’est le temps passé au travail : et que quand on dit “parce qu’on vit plus longtemps il faut travailler plus longtemps”, il faut aussi dire que plus on travaille longtemps, moins on vit longtemps ! Et d’ailleurs, les statistiques sur le sujet sont clairs : vous souvenez-vous l’été dernier quand on nous a bassiné avec l’augmentation des arrêts maladies, un scandale national, un jour de vacances en plus etc.? Et bien l’une des explications de ce phénomène résidait dans le nombre plus important de seniors au travail, à cause de la réforme de 2010 (car repousser l’âge de départ est tellement “tabou” que ça a déjà été fait il y a moins de dix ans). Des gens âgés en poste, plus facilement malades, et plus souvent rendus malades par ce maintien forcé dans l’emploi.

Facile donc de dégommer les deux “évidences” avancées en permanence par ceux qui nous disent la “Vérité”, il vous suffit de dire que 1 – Non, augmenter l’âge de départ à la retraite n’est pas le SEUL levier dont nous disposons pour équilibrer notre régime : réduire le chômage, augmenter le salaire des femmes, augmenter les salaires de tous, ça va dégager des milliards d’euros de cotisations supplémentaires et donc donner une pêche d’enfer à ce système : la retraite à 60 ans est carrément possible si les femmes sont payées autant que les hommes, donc qu’ils arrêtent avec leur fatalisme feint et 2 – Ce n’est pas parce qu’on vit plus longtemps qu’il faut travailler plus longtemps, déjà parce que parlez pour vous les riches, mais jusqu’à preuve du contraire les ouvriers vivent 6 ans de moins que les cadres, et la dégradation des conditions de travail et des protections tout azimut rend les travailleurs stressés, désynchronisés et donc plus malades, et ensuite parce que c’est précisément parce qu’on a pu travailler moins qu’on arrive à vivre plus longtemps.

Mais on voit bien qu’une telle vision implique de parler du monde du travail actuel et donc des pratiques managériales qui font notre économie, et nécessite de parler partage des richesses. Autant de choses que les Bertrand, Buzyn et Darmanin, n’ont précisément pas le COURAGE ni surtout l’envie de faire. C’est pourquoi ils traduisent en un discours technique ce qui n’est qu’une équation politique et de classe : “comment maintenir leur système de retraites sans toucher à nos profits et sans remettre en cause notre modèle économique ?”. A nous de sortir des bornes étriqués de leur petit univers bourgeois.

« Dans une quête d’émancipation politique, il est légitime de recourir au mensonge »


Chez Frustration, nous n’avons pas l’habitude des entretiens car nous avons toujours dit qu’il fallait se méfier des intellectuels qui disent le « Bon » et le « Vrai » du combat politique. Mais lorsque l’on est tombé sur quelqu’un qui osait expliquer que, justement, l’action politique, ce n’est pas de dire la Vérité Vraie, on s’est dit qu’on était en phase. Manuel Cervera-Marzal est un philosophe et sociologue qui se penche dans son dernier livre « Post-Vérité, pourquoi il faut s’en réjouir » sur tout ce délire autour du terme « Post-vérité », qui s’est imposé comme le mot de l’année 2016 par le « prestigieux » dictionnaire d’Oxford. Cette expression a pour ambition d’expliquer la montée de forces dites « populistes » un peu partout dans le monde, telles que Donald Trump aux États-Unis ou dernièrement Jair Bolsonaro au Brésil. Depuis quelques années, elle est également  utilisée pour disqualifier des alternatives de gauche comme Bernie Sanders aux EU ou Jeremy Corbyn en Grande-Bretagne. C’est-à-dire, en somme, des courants qui se situeraient en dehors de « l’extrême-centre » et du « cercle de la raison », et dans lesquels les bas instincts les plus téméraires du peuple y trouveraient une issue de secours politique. On se serait ainsi engagés, au cours des années 2000, dans une ère de la « post-vérité », où les faits « objectifs » auraient moins d’importance que les affects et les opinions personnelles. Dévoyé en un concept journalistique à la fois creux et dépolitisant, omettant plusieurs siècles d’Histoire de diffusion de la rumeur, la « post-vérité » serait, au contraire, quelque chose dont il faudrait se « réjouir », selon Manuel Cervera-Marzal. Dans son livre, aux éditons Le Bord de l’eau, il tord le cou à certaines évidences binaires – le fact-checking apparaissant comme l’arme du bien face au poison de la post vérité -, afin d’« en finir avec l’idolâtrie de la Vérité ». Il défend l’idée que la « post-vérité » nous fait, au contraire, renouer avec la politique.                           

Sur le plateau de Pujadas, on se demandait clairement, la semaine dernière, si l’avis de l’ONU contre la répression policière en France était le fruit d’une alliance secrète entre la France Insoumise, l’ONU et le diable.

La Suite

Les équations bidons du petit Macron

Sous prétexte de “Grand Débat”, nos télés diffusent en continu la Grande Propagande : un président qui parle des heures à des maires – avec respect – et à des citoyens – avec condescendance – pour dérouler une série de fausses alternatives, d’équations issues de l’imagination rabougrie de sa tête de banquier énarque. Toutes ces équations sont fausses, destinées à réduire le champ des possibles politiques qui s’offrent à nous

“POUR FINANCER CECI, IL FAUT RÉDUIRE CELA” :

Dans l’absolu c’est vrai, sauf que Macron exclut systématiquement de l’équation tout l’argent que lui et ses prédécesseurs ont donné aux riches, aux patrons et aux actionnaires. Comme dans le questionnaire bidon du grand débat, il nous demande de choisir entre tailler dans l’éducation, la santé ou la solidarité. Avoir plus de droits ou plus d’impôts. C’est oublier que nos richesses ont été captées par une minorité. Chaque année, nos impôts financent 20 milliards qui vont aux entreprises, sous forme d’exonérations d’impôts (jusqu’en 2019) et d’exonérations de cotisations sociales compensées par l’Etat (à partir de 2019). Désormais, nos services publics vont devoir fonctionner sans les milliards de l’ISF. Et la flat tax, et l’évasion fiscale ? Des dizaines de milliards peuvent être réinvestis dans notre modèle social et nos services publics sans que notre solidarité soit réduite pour autant.

“ON NE VIVAIT PAS MIEUX AVEC L’ISF, IL N’Y AVAIT PAS MOINS DE SDF”,

répète Macron en boucle, trop fier de sa punchline. Eh si champion ! (on se permet d’être familier, lui nous appelle “les enfants”) le nombre de pauvres augmente dans ce pays à mesure que la fiscalité des riches s’est allégée. Depuis la crise de 2008, causée par la stupidité et l’irresponsabilité des financiers, une partie de la population s’appauvrit. Et dans le même temps, les gouvernements successifs et surtout le sien ont réduit la fiscalité des riches et des entreprises et la font peser sur les ménages sous forme d’augmentation d’impôts (la CSG pour les retraités…) et de coupes dans la sécurité sociale et les services publiques. On vivrait mieux avec un gros ISF : on pourrait sortir les urgences du chaos, on pourrait bâtir des centres d’accueils, les communes arrêteraient d’être saignées, on ne baisserait pas les APL et on ne gèlerait pas le RSA pour permettre aux riches de prospérer. Si la part de rémunération des actionnaires n’avait pas augmenté dans toute l’économie, au détriment des salaires, ces derniers ne stagneraient pas. Comme il le dit lui-même, “on ne peut pas financer ceci sans réduire cela”, on ne peut pas donner aux riches sans prendre aux pauvres.

“JE N’AI PAS FAIT DE CADEAUX”

“Ben si”, a répondu l’Assemblée citoyenne devant lequel Macron a déclaré cette ineptie. Et elle a raison ! Distribuer de l’argent aux riches et aux entreprises plutôt qu’aux ménages moyens et populaires, c’est un cadeau, dans la mesure où ça ne s’explique pas autrement que par l’affection et la profonde solidarité qu’entretient le président, son gouvernement et sa majorité envers ceux à qui ce transfert bénéficie. Cet amour, qui est idéologique et social, “a ses raisons que la raison ignore”, comme dit le proverbe. Car Macron et ses sbires sont bien incapables d’expliquer clairement quels effets vertueux et rationnels une telle dépense budgétaire (20 milliards de transformation du CICE en baisse de cotisations + 7 milliards d’ISF, sans compter la flat tax) va produire. Ils nous demandent d’attendre de voir. Sauf que les effets sont déjà là : les riches ne sont plus incités à investir dans l’économie réelle (car c’était un des objectifs de l’ISF, empêcher l’argent de dormir ou de s’en aller, car quand un riche investissait dans une PME, il avait une réduction de son ISF) et ne sont plus incités à être solidaires : les dons aux associations se sont effondrés en 2018, à cause de la suppression de l’ISF : l’ISF était une carotte pour les forcer à donner. Ils ne sont plus incités fiscalement à le faire et voilà le résultat, bébé Macron, il y aura de plus en plus de SDF car les associations ne vont plus avoir les moyens de les aider.

Toutes les équations du petit Manu sont fausses, en plus de se contredire les unes par rapport aux autres : Oui, la suppression de l’ISF et moins d’efforts demandés aux riches, aux actionnaires et aux patrons, aggravent la pauvreté. Car oui, ce n’est pas open bar, et donner d’un coté pousse à réduire de l’autre, et c’est ce que Macron en offrant des cadeaux. De vrais cadeaux, pour ceux qu’il aime, ceux pour qui il bosse, car oui, son passage à Rothschild a laissé des traces profondes chez ce monsieur, et rien à voir avec des “relents” antisémites, comme il l’a laissé entendre pendant son one man show miteux d’hier, mais parce que cette banque d’affaire est un formidable créateur de réseaux entre riches et politiciens.

Frustration papier, c’est fini. La suite bientôt.

Chères lectrices, chers lecteurs,

C’est avec pas mal d’émotion que les membres de la rédaction vous annoncent l’arrêt du magazine Frustration, trimestriel papier. 5 ans après son lancement, notre magazine va quitter les kiosques et librairies, et une nouvelle équipe va travailler à un nouveau magazine, intégralement sur internet.

Il y a 5 ans, en 2013, les membres fondateurs de Frustration avaient 25 ans. Nous occupions des boulots mal payés et extrêmement ennuyeux, nous n’avions aucun parti ou syndicat qui nous convenait, nous avions de l’énergie à revendre et du temps. Nous n’avions (pas du tout) d’argent mais grâce à deux levées de fond, donc grâce à vous, et à un emprunt à un particulier, nous avons pu passer d’année en année de 100 exemplaires à 10 000 distribués dans tous le pays. Peu à peu, les abonné.e.s sont arrivés, d’authentiques fans qui ont fait connaître Frustration, l’ont soutenu, l’ont offert à leurs ami.e.s.

Bénévolat ou auto-exploitation ?

En 2018, nous avons été victimes de notre succès, avec un nombre d’abonné.e.s, de librairies et de demande diverses croissantes, et alors même que nos vies ont bien changé : il y a eu une naissance, il y a eu un PACS, il y a eu la fondation d’un journal par Benoît, Yvette Mag, il y a eu le nouveau boulot de Nicolas pour les députés de la France Insoumise, Thibaut et Benoît sont partis vivre respectivement vers Perpignan et Tarbes… Le temps libre est devenu une denrée rare. L’argent n’étant pas pour autant arrivé – bien qu’on ait eu la grande fierté de rester à l’équilibre sans trop de souci – nous n’avons pas pu nous salarier.

Où commence l’auto-exploitation et où s’arrête le bénévolat ? Nous qui prônons dans nos colonnes “tout travail mérite salaire”, nous avons refusé de faire mal les choses. Nous avons refusé les stagiaires, faute de pouvoir les payer et les encadrer. Nous n’avons payé que les illustratrices et illustrateurs aux tarifs en vigueur, mais nous étions toujours incapables de payer les piges des contributrices et contributeurs. Pourtant, écrire un article pour Frustration, c’est du travail : des heures d’écriture, de relecture, de discussion, de choix des illustrations. Faire la (très belle) maquette de Frustration, c’était un sacré travail, des soirées et de nuits volées à Benjamin puis Alexandre. Recevoir 1500 exemplaires et les mettre sous pli, les porter à la Poste, écrire des mots, entrer les adresse, les gérer c’est deux jours de travail tous les trois mois. Et ensuite il y a toute la com’, la gestion commerciale, la comptabilité… qu’on faisait de plus en plus mal.

“Frustration c’est de la balle mais niveau service client c’est zéro !”

A l’approche du n°16 (qui était prévu pour décembre), nous avons eu la boule au ventre. Le précédent numéro était bien sorti, mais dans la douleur : grosse galère pour tenir les délais, et à la fin même pas suffisamment de temps pour prendre un verre histoire de fêter la sortie. Encore moins de “vendre” ce numéro auprès de nos confrères. Et comme nous a écrit un lecteur, courroucé, “Frustration c’est de la balle mais niveau service client c’est zéro !”.

Nous ne sommes pas devenu, en effet, une entreprise de presse. Nous n’avons d’abord pas pu, faute de la moindre thune à avancer (notre banque, le Crédit Coopératif, nous a rit au nez quand on a évoqué un crédit – cette banque “qui appartient à ses clients”, les méprisent très fort, paradoxalement), mais aussi nous n’avons pas voulu : nous avons nos vies, nos complications familiales et professionnelles, et nous avons fait ce choix. Et avec Benoît (c’est Nicolas qui parle), on s’est toujours dit qu’on ne deviendrait pas ces “patrons de gauche” qui payent les gens au lance-pierre et s’assoient sur le Code du travail au nom de la Cause.

D’où l’envie d’arrêter Frustration papier avant de nous bousiller la santé, de nous engueuler et surtout de faire de la merde : ne pas assez mûrir nos positions politiques, ne pas avoir le temps de vérifier nos démonstrations, ne plus débattre de là où on allait et à quoi on servait. Et l’envie de penser à autre chose, avec une nouvelle équipe plus grande, selon un format plus compatible avec une majorité de travail bénévole, et qui se pose la question de sa place dans cette nouvelle époque qui s’ouvre.

Et ce qu’on a vu, surtout ces dernières semaines, c’est que les articles qu’on publie sur Facebook et sur notre site cartonnent. Paradoxalement, c’est la semaine où nous avons décidé d’arrêter que notre site a enregistré son record de visite

Un nouveau média pour une nouvelle époque

Il faut dire qu’entre Frustration et les gilets jaunes, c’est la symbiose. Depuis le temps qu’on refuse de prendre les gens de haut, qu’on lutte contre le mépris de classe y compris de la gauche, qu’on dit que la question du partage des richesses doit revenir au premier plan, qu’on refuse l’élitisme militant et le vocabulaire châtié de la critique sociale universitaire… On est servi ! Bon et sans compter le fait que pour nous Macron est l’ennemi ultime du peuple depuis qu’il a été vendu comme jeune ministre de l’économie iconoclaste. Aussi le voir autant dans la merde nous comble de joie. Mais avant tout, l’idée que les gens parlent, sur les ronds points, de fiscalité des riches, de référendum, de riches et de pauvres… nous fait nous dire qu’on a presque gagné. Le cercle infernal de l’individualisme et de la haine entre pauvres, et de l’impunité des riches, semble derrière nous.

Notre premier numéro s’appelait “Pourquoi il faut détester les riches” et le dernier “les riches nous tuent”. Deux mois après sa sortie, le 8e arrondissement de Paris, là où tout ruisselle, est investi par une foule émeutière joyeuse. Les grands bourgeois flippent, ça y est, on est sorti des années de plombs où le débat identitaire et la haine de l’assistanat s’étaient substitués à la lutte des classes.

Quelle est notre place là-dedans à présent ? C’est la question qu’on va se poser lors de la création de notre prochain média. Il s’appellera probablement “LA FOULE” ou “LES FOULES”. Il sera principalement sur le web (même si on exclue pas la sortie d’un numéro papier de temps à autres), il comportera du texte, des vidéos, du podcast.

Les fondamentaux de Frustration y seront, des aspects nouveaux seront creusés, l’envie de ne jamais nous reposer dans nos habitudes et nos certitudes également. Si vous avez aimé Frustration, vous aimerez la Foule.

-> D’ici le lancement de la Foule, la page et le site de Frustration continueront d’être alimenté. On réagira aux entourloupes de Macron, aux crasses médiatiques des bourgeois, aux vils attaques des éditocrates contre les peuples en lutte. Tout ça continue.

-> Au moment du lancement de la suite, cette page en sera la clef, donc restez dessus !

-> Pour nos abonné.e.s, celles et ceux qui nous ont porté et fait confiance depuis plusieurs années : d’abord un grand merci. Votre suivi, vos petits mots, vos encouragements, nous sont allés droit au coeur. Vous avez fait la solidité financière de Frustration, et c’est gràce à vous que ça a tant fonctionné. Plusieurs cas vous concernant :

1 – Celles et ceux qui se sont abonnés récemment, pour recevoir un abonnement à partir du 16, seront remboursés directement par le biais de la plate-forme Hello Asso ou par chèque, selon les possibilités techniques. Aucun des chèques reçus depuis octobre n’ont été encaissés : on vous les renverra.

2 – Celles et ceux qui ont un abonnement en cours, on vous remboursera au prorata du nombre de numéros restants si vous en faites la demande. On fera tout ce qu’on peut.  On ne vous cache pas qu’on doit aussi rembourser ce qu’il reste de notre emprunt pour financer le passage en kiosque (5 000€) et que donc si à tout hasard vous avez une phobie administrative et la flemme de demander le remboursement, ça pourrait nous aider à clore les comptes de Frustration à zéro.

Frustration continue donc sur le web, avant de changer de nom et de devenir quelque chose de plus grand, de plus fort, et de faisable !

Nicolas, pour la rédaction de Frustration

Message des grands bourgeois au peuple : “Prenez l’aumône qu’on vous jette et rentrez chez vous”

Matthieu Kassovitz, “comédien-réalisateur engagé”, est l’un des premiers à avoir sifflé la fin de la récré. S’adressant à l’ex-candidat du NPA, Philippe Poutou, par ailleurs ouvrier d’une usine que ses actionnaires ont décidé de bazarder après avoir touché toutes les aides publiques possibles, il a appelé les gilets jaunes à ne pas demander “2500 balles et une Mercedes”.

Il faut bien avoir en tête que Kassovitz n’est pas seulement un excité du tweet, c’est aussi un grand bourgeois. Ce mec, qui payait certainement l’ISF et a donc reçu, grâce à Macron, des dizaines de milliers d’euros de ristourne, a évolué comme tous ses semblables face aux gilets jaunes : au début tout attendris, les bourgeois ont salué sur le mode paternaliste la mobilisation, tout content qu’une alternative émerge face aux affreux gauchistes qu’ils abhorrent. Ils saluaient la dimension “apolitique” du mouvement, content de pouvoir s’y associer sans se compromettre idéologiquement. On a vu Eric Brunet, l’éditocrate poujadiste de RMC, enfiler son gilet jaune…

… Puis le retirer : les bourgeois ont un cœur, mais ils ont aussi et surtout un portefeuille et des tas de biens d’une grande valeur financière : aussi, voir des Porches brûler dans l’un des plus riches quartier de la capitale – là où ils vont au restau et à l’hôtel, là où leurs potes habitent, là où leur notaire se trouve, là où ils achètent leurs foutues montres à 30 000 balles – ne les a pas du tout amusé, mais alors pas du tout.

Ils se sont alors mis à faire – selon l’expression d’un de nos lecteurs – du “bourgeoisplanning” : je suis très riche, je ne connais rien à ta vie et à tes problèmes, ma dernière manif remonte à mes années collèges, mais je vais quand même t’apprendre comment tu dois lutter, petit gilet jaune. Reste sage, ne “casse” rien car c’est très très mal, soit “constructif”, présente-toi à des élections, qu’on puisse te plumer avec notre système électoral bien verrouillé, et ensuite pouvoir dire que c’est triste mais que tu pèse quedal, petite merde, retourne devant Patrick Sébastien et laisse nous régner sur ton pays s’il te plaît.

C’est ce qu’a fait Matthieu Kassovitz mercredi soir sur le plateau de Taddéi : il a expliqué d’un ton compassionnel qu’il fallait que les gilets jaunes s’arrêtent, parce que “100€ d’augmentation du SMIC c’est très bien”. Et qu’importe qu’on lui dise que ce n’est PAS une augmentation du SMIC mais de la prime d’activité, que ça comprend des baisses de cotisations que les gens paieront avec une sécurité sociale dégradée…. Matthieu s’en balance : lui se fait soigner dans des cliniques privées, il brasse des millions – comme Muriel Pénicaud qui confond, en direct sur France Inter, 500 000€ et 1500€, il a cette pathologie des bourges : il ne maîtrise pas le nombre de zéro, et a un mal fou à se rappeler comment les gueux vivent.

Pour autant, il ouvrira toujours sa gueule pour nous dire quoi faire, comment lutter, comment penser, comment consommer et comment nous taire : comme tous les grands bourgeois, il a été habitué à penser que son avis compte, que son “génie” ou sa “créativité” l’autorise à nous dominer.

Quand le bourgeois flippe, ça veut dire que le peuple tape juste. Quand le bourgeois dit d’arrêter, ça veut dire qu’il faut accélérer. Quand le bourgeois nous méprise, il faut assumer de le haïr.

Gilets jaunes : le mépris puant de la bourgeoisie

Depuis samedi le pays est agité par un mouvement d’une forme inédite et d’une intensité rare. Parce que les journalistes sont attirés par la nouveauté comme les pies le sont par tout ce qui brille, la couverture médiatique est très importante. Tout comme les commentaires, surtout pour le pire. On voit donc se succéder les moqueries des “twittos” issus de la bourgeoisie culturelle sur les “chenilles” qui sont menées durant les blocages (essayez de tenir un point de blocage en bord de route dans le froid en restant droit comme un piquet pour voir) aux “analyses” de la bourgeoisie éditorialistes qui ne s’interdit pas de qualifier les plus de 300 000 personnes mobilisées de “cons” et de “beaufs”, voir, comme le fait le Monde dans un dessin bien pourave,”d’abrutis”  (une insulte qui, adressée aux journalistes, provoque l’union de toutes les rédactions, mais sur des français anonymes on a bien le droit).

Cette France “provinciale”, des salariés du privé et des artisans, provoque le dégoût de classe des classes supérieures, qui ne s’embarrasse pas de convenance pour l’exprimer. Pour elles, “défendre la bagnole” est une hérésie et ses membres sont infoutus de comprendre que plus personne ne vit dans les centre-villes qu’ils ont colonisés par leur gentrification, leurs bars concepts et leurs foutus “pieds à terre”. Ou plutôt ils s’en foutent, car ce qui caractérisent de plus en plus nos “commentateurs” c’est leur indifférence criante et revendiquée à l’égard des conditions de vie de leurs concitoyens.

Les salaires baissent, stagnant sous le niveau de l’inflation, et les impôts ont globalement augmenté, pour le bonheur des plus riches qui en payent moins. C’est ça la réalité de ce que vivent les gens. Et si nos bourgeois sont capables de gober le prétexte de la transition écologique pour ce qui n’est qu’un greenwashing du rééquilibrage fiscal en faveur des riches –  et ce alors même que le très peu gauchiste Nicolas Hulot a affirmé que toute réunion portant sur l’état de la planète accueillait à l’Elysée le lobbyiste de la branche concernée – c’est parce que cette classe a toujours nimbée son exploitation d’autrui de prétexte vertueux : Avant-hier le mépris du travailleur était enrobé de religiosité, hier de “mérite” éclatant, aujourd’hui d’écologie et de bon goût : sus au “beauf” qui fait la chenille pendant les mariages et qui roule au diesel. Vive nous les riches qui avons bon goût pendant les mariages et prenons notre vélo (entre deux vols long courrier).

“Beaufs”, “abrutis”, “cons” sont autant de manifestations d’un dégoût de classe à peine masqué ou totalement assumé par des gens qui ne vivent qu’entre eux et qui, le soir venu, après avoir déversé leur venin sur les citoyens moins riches qu’eux, n’en croiseront pas dans leurs quartiers gentrifiées, leurs rues privées, leurs boulevards pavés de bonne conscience. Il y aurait pourtant beaucoup à dire sur ce mouvement – loin d’être parfait, loin d’être magique, où l’on trouve la colère du peuple mais aussi des expressions d’homophobies, de racisme et d’islamophobie. Mais rien à attendre des “analyses” foireuses d’une élite autoproclamée qui squatte nos télés depuis plus de trente ans pour nous vendre la merde néolibérale de leur classe sociale.

Dégagez les blaireaux déconnectés. Allez vous enfermer dans votre Île de Ré, on bloquera le pont derrière vous.

Au Brésil comme ailleurs, les riches tournent bruns

Les lendemains de victoire du fascisme, toute “l’intelligentsia” française dégaine sa grille de lecture toute prête, sorte de texte à trous à remplir les lendemains de second tour depuis 2002. Aux envolés lyriques succèdent les analyses politiques à l’emporte-pièce de gens “qui connaissent bien le Brésil” (journalistes, universitaires, politiques : on se doute de quel Brésil vous connaissez) et balancent leur petite explication : les brésiliens “déçus de la gauche” (la gauche, toujours coupable de la montée du fascisme) mais surtout “le désespoir”, “l’inculture”, “la pauvreté endémique”…. Sauf que ça ne marche pas.

Brazilian Institute of Public Opinion and Statistics (IBOPE) – graphique réalisé par Mathieu Gallard

La sociologie du vote pour le candidat de l’extrême-droite montre que les riches et les classes supérieures sont ses premiers supporters. C’est aussi le cas des diplômés. Les pauvres, à qui l’on prête tous les “égarements” de l’Histoire, votent pour les candidats qui leur veulent du bien.

“Antisystème”, va dire hier “le Figaro” au sujet de Jair Bolsonaro. Quel système ? Le “système bien pensant du lobby gay et des féministes” que les fachos fantasment ? Certainement. Mais pas le système capitaliste. Les bourses sont en hausse, les financiers fêtent la victoire du candidat brun.

“Plutôt Hitler que le Front populaire” : comme durant “nos heures les plus sombres”, on se garde bien de dire que le patronat est un fervent du soutien de tous les fascismes quand il est en crise et menacé par des nationalisations. La guerre, la terreur, la division du peuple : tout ça peut rapporter gros. Le patronat Français pendant l’occupation, le patronat Allemand juste avant, ne s’y étaient pas trompés.

En revanche on se trompe en pensant que l’aisance et les diplômes préservent du vote brun : au contraire, quand on a tout volé, on ne veut rien partager. Et on est prêt à tout pour écarter celles et ceux qui veulent nous le reprendre.

En France, toute l’élite macroniste est mieux disposée à l’égard du Rassemblement National que de la France Insoumise et ses satellites : Elle est prête à risquer une deuxième confrontation avec le clan Lepen car elle sait que c’est le seul moyen de maintenir au pouvoir les candidats de son système. Le risque fasciste, les riches s’en foutent. Ils n’en payent jamais le prix, ils en cueillent les fruits.

Les “grands hommes”, notre malédiction

A la fin du XVIIIe siècle, Bonaparte qui n’était pas encore empereur entraînait des milliers de citoyens-soldats dans une guerre stupide en Egypte, enlisant progressivement son armée, et finissant par l’abandonner. La commande de ce tableau visait a redorer l’image de Bonaparte alors que sa volonté d’euthanasier les pestiférés de son armée est rapportée par la presse anglaise, ainsi qu’à faire oublier que la veille de cette visite aux pestiférés, à la suite du siège de Jaffa, il avait fait massacrer 3000 prisonniers qu’il estimait ne pas pouvoir faire garder et nourrir.

A l’époque les larbins de la propagande n’était pas chroniqueurs BFM TV mais peintres, et à force de tableaux mettant en valeur le futur empereur dans une “épopée égyptienne” pourtant dévastatrice, nos livres d’Histoire ont fini par décrire cette intervention militaire foireuse comme une belle aventure légitimant la prise de pouvoir de Bonaparte devenu Napoléon, et la démonstration de son ouverture et de sa grandeur d’âme. Dans ce tableau, il n’était pas comparé à Jupiter lui, mais à Apollon.

Plus de deux siècles plus tard, le président de notre République toute gangrenée de bonapartisme vient voir les habitants de Saint-Martin qui se remettent mal d’un cyclone dévastateur et qui subissent la précarité endémique qu’engendre notre système de relation outremer – métropole. Il ose toucher un délinquant, preuve de sa grande magnanimité (et de son courage : pour un grand bourgeois le contact du pauvre est quelque chose de rare, troublant et parfois érotisant), et lui conseille quoi faire de sa vie : traverser la rue, trouver un emploi en claquant des doigts, dans une île où le taux de chômage est de plus de 33%.

Puis il retournera à Paris, dans son univers de patrons et de hauts-fonctionnaires, pour qui l’abandon et l’exploitation des classes populaires, ultramarins, ouvriers, employé, est un impératif financier.

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La planète brûle, des gens meurent, mais les riches le sont suffisamment pour pouvoir s’en foutre

Toutes les études de psychologie sociale, toutes les enquêtes sur les dons aux associations le montrent : les riches sont des énormes égoïstes. Ils se foutent de façon croissante du monde qui les entoure, car ils sont de plus en plus riches et que leur vie s’est autonomisée du reste de la société. Ils ont leur propre système de santé, de retraite – le gouvernement envisage d’ailleurs, dans sa future réforme de sortir les riches du système par répartition – leur propre système éducatif. S’ils ne rechignent pas à être subventionnés par la société – en France, les établissements privées sont largement financés par l’Etat, les entreprises privées le sont aussi sous forme de crédit d’impôts et d’exonérations en continu – l’idée de contribuer à la solidarité nationale les révulsent.
 
Le gouvernement a su entendre l’expression de leur dégoût puisqu’il les a exonéré de l’Impôt sur la Fortune (ISF). Ils justifient leur égoïsme en se victimisant, en racontant qu”“En France, on n’aime pas les gens qui réussissent”, alors que ce que la plupart d’entre eux ont réussi c’est être des riches fils de riches pères. Ils racontent qu’il y a une “haine des riches” dans ce pays alors que c’est la haine du pauvre, du migrant et du chômeur qui règne et qui est organisée par toutes les administrations qui les fliquent et les brutalisent, tandis qu’elles déroulent aux riches le tapis rouge sans la moindre contrepartie exigée.
 
Bien entendu, les gouvernements successifs nous racontent qu’à force de brosser les riches dans le sens du poil nous recueillerons les fruits de leur pouvoir. Leurs investissements, leurs dons, leurs multiples bienfaits viendront tous nous combler.
 
Foutaises : au moment même où l’ISF a été supprimé, on a assisté à une baisse de 50% des dons en moyenne sur l’ensemble des associations ou fondations collectrices : ces dons qui permettaient une déduction immédiate sur l’ISF n’a désormais plus d’intérêt.
 
Les actionnaires se sont gavés d’autant plus que leurs placements étaient exonérés d’impôts et réduits par la “flat tax” tandis que les grands patrons peuvent se réjouir et licencier et précariser plus facilement. Et que s’est-il passé ? Rien. Parce que les courbettes de nos gouvernants rendent le peuple encore plus méprisable qu’il ne l’était déjà aux yeux des riches, ils nous snobent encore davantage.
 
La Société nationale de sauvetage en mer a besoin de dons pour financer la réparation d’un de ses canots ? Qu’est-ce que vous voulez que les propriétaires de yachts en aient à faire ? Tout leur est dû dans ce monde, et ils possèdent tout. La notion même de service public leur est devenue inconnue. L’avenir de la planète ? Ils s’en balancent, suffisamment riches qu’ils sont pour avoir toujours un havre de paix et de fraîcheur où se rendre. Vous croyez que les riches parisiens ou les riches lyonnais sont restés en ville pendant que vous creviez de chaud dans vos appartements chers et exiguës (dont ils perçoivent certainement le loyer) ? Non, ils ont fuit la canicule dans quelque maison de campagne, à l’air de la montagne ou face aux embruns.
 
La bienveillance et la solidarité, ils ne savent tout simplement plus ce que cela signifie. Ils méprisent ces valeurs qu’ils jugent d’un autre temps pour se rassurer et se complaire dans leur cynisme.
 
Il n’y a qu’un peuple en furie et un gouvernement expropriateur qui sauront leur rappeler leur commune appartenance à une humanité qu’ils détruisent.