Le profil type du « complotiste » ? Un jeune gueux qui ne vote pas pour Macron

Voici l’incroyable conclusion qui ressort du dernier sondage pondu par l’inénarrable Rudy Reichstag, directeur de l’officine pro-gouvernementale de l’observatoire du conspirationnisme, créé en 2007, Conspiracy Watch. Un an après un premier sondage déjà extrêmement perfectible et orienté, voilà qu’ils en remettent une couche en précisant cette fois que, o surprise, les gueux ainsi que les jeunes seraient les plus touchés par le conspirationnisme. C’est dire qu’un tel sondage tombe à point nommé, où les tentatives de-crédibilisations d’un mouvement des gilets jaunes composés de tartufes complotistes à la Maxime Nicolle font bondir les bourgeoisies de droite comme de gauche de leur siège doré.

“Les seniors sont moins concernés. Mais tout ça est corrélé au niveau de diplôme (les diplômés du supérieurs sont moins poreux que ceux qui n’ont pas ou que le Bac), au niveau de vie (plus on fait partie des défavorisés, plus on adhère à ce types de contenus)”, explique ainsi ce cher Rudy Reichstadt sur France inter .

Faire du complotisme une affaire de classe est évidemment une manière de désigner et de dénigrer des imbéciles à remettre dans le droit chemin de la Vérité à coup d’éducation aux médias infantilisant et de fact-checking pour se racheter une crédibilité maintes fois perdues et, par conséquent, à contenir ou retenir toute remise en question de l’ordre économique sociale et politique existant. C’est que le complotisme de l’Elysée, comme le décrit si bien Frédéric Lordon dans son dernier billet , qui consiste à fantasmer sur des gilets jaunes soit disant contrôlés par l’affreuse main russe afin de se déresponsabiliser n’est nullement décrit dans ce sondage, comme celui des anti-complotistes complotistes souvent macronistes. Hélas, l’auto-analyse, ça n’est pas pour tout de suite non plus. Car en effet il ressort également de cette « enquête » une résistance au complotisme chez les Français qui ont voté Emmanuel Macron à la présidentielle de 2017, mais que l’électorat de Jean Luc Mélenchon, de Marine Le Pen ou de Nicolas Dupont Aignan sont d’avantage sensibles aux théories conspis. Diantre !  

Et s’il y a bien un naïf pour se laisser berner par ce genre de sondage, c’est le journaliste qui, par un mimétisme navrant, s’embourbe dans la brèche à recracher bêtement des conclusions à peine exagérées. « Le fléau du complotisme en France : une menace pour notre démocratie », titre le quotidien régional La Dépêche, « Sondage sur le complotisme : 4 enseignements à tirer », s’inquiète le JDD. Pourtant, il leur fallait seulement cinq petites minutes afin de questionner par téléphone Rudy Reichstag sur sa méthodologie douteuse : quels sont les échantillons ? Sont-ils réellement représentatifs ? Quel est le degré de réponses « trolls » ? Pourquoi ces catégories ? Les réponses sont-elles suffisamment nuancées ? Certains journalistes, décidément en roue libre, n’hésitent pas à conclure, comme sur France inter : « Une enquête qui montre une nouvelle fois que les Français sont de plus en plus perméables aux théories complotistes et notamment les jeunes adultes » (3).

Ils leur suffisaient également pour certains de dix petites minutes supplémentaires afin d’interroger les nombreux raccourcis surprenants qui sont une nouvelle fois effectués ici, c’est-à-dire mettre au même niveau la croyance en la terre plate et le fait que ministère de la Santé soit de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité sur la nocivité des vaccins, qui relève plus d’une défiance générale envers les institutions qui mériterait d’être interrogée plutôt que blâmée.

Cette confiance aveugle de ces journalistes envers cette enquête sans l’once d’esprit et de recul critique est, elle aussi, très inquiétante. Le sondage ne mérite aucune contre-expertise, ce qu’ils appellent en rédaction ou en école de journalisme le fameux « contre-pied », imposé une fois sur deux en fonction de leur « idéologie » non assumée, lorsque c’est par exemple trop « militant », mais rarement dans ce genre de cas présent. Vivement les analyses incroyablement fines de spécialistes et de chercheurs/euses en tout genre, de Marie Peltier en passant par Tristan Mendes France, qui étaient étonnement bien silencieux lorsque des journalistes accusaient des gilets jaunes d’avoir foutu le feu à des voitures devant le siège du quotidien Le Parisien.

En parallèle de ce qui semble bien être un véritable naufrage journalistique ridiculement cocasse, le journaliste Vincent Glad explique la raison pour laquelle selon lui les journalistes ont tardé à parler des violences policières lors des manifestations des gilets jaunes : « Au début, je ne voulais pas y croire, je me disais que ce n’était pas possible. Le gouvernement ne pouvait pas sciemment demander à sa police de tirer à coup de lanceur de balle de défense sur la tête des manifestants. J’ai l’impression que j’ai été victime de l’habitus journalistique qui fait qu’on se méfie toujours de toute théorie du complot, qu’on est toujours trop mesuré, trop lent avant de s’indigner. Je me disais « ce n’est pas possible, l’État ne peut pas faire ça, ça ne peut être que des bavures isolées ». Tout est dit.

Pourquoi les médias nous bassinent-ils avec leurs rubriques anti-“fake news” ?

A la traîne d’une tendance qui a débuté il y a quelques années, l’indétrônable JT de France 2 s’y est mis aussi : une nouvelle rubrique “faux et usage de faux” viendra éclairer les foyers français, leur “apprendre à lutter contre les fausses infos qui se multiplient avec les réseaux sociaux etc”. Anne-Sophie Lapix et son journaliste Expert de la Vérité en sont convaincu, comme toute la profession : les fausses infos, c’est terrible, et ça ne cesse de croître “avec les réseaux sociaux”. Car on le sait bien, avant internet, avant le téléphone, avant l’école obligatoire, les Infos que les gens se donnaient étaient ultra fiables. On ne cramait pas des prétendues sorcières sur des simples rumeurs, on ne massacrait pas des gens pour des histoires de religion (dans le genre “fake news” l’Eglise catholique a fait beaucoup, et pourtant il n’y avait pas Facebook!).

Bref, c’est très très important et toutes les rédactions s’y sont mises. Les premiers adeptes ont été les journalistes du “Désintox” du Monde, des Gardiens de la Vérité qui ont même fait une petite liste de bonne mœurs, de “Décodex” qui détecte les médias Idéologiques et Biaisés, où l’on apprend par exemple que le Figaro est plus neutre que Fakir. Libération aussi, avec son “Check news”, qui pose des questions du genre “un manifestant a-t-il vraiment été éborgné par la police samedi dernier ?!” – comme si c’était incroyable.

Alors pourquoi cet engouement soudain des journalistes pour la lutte contre les Fausses Infos™ puisque le mensonge et les rumeurs ne datent pas d’hier ? Parce qu’il n’aura échappé à personne que la profession souffre d’un terrible discrédit, qui a sans doute à voir avec le rachat de la quasi intégralité des médias privés par des grands patrons qui s’en foutent totalement de la vérité ou de la fiabilité, le patron de Free (qui possède le Monde, notamment) ayant carrément admis “Quand les journalistes m’emmerdent, je prends une participation dans leur canard et ensuite ils me foutent la paix”. Ou encore de la façon dont tous les éditorialistes ont pris fait et cause pour l’actuel Président de la République, au premier comme au second tour ? Ou bien parce que le premier réflexe de ces gens bourgeois et parisiens face aux débuts des gilets jaunes a été le mépris de classe le plus décomplexé ?

Du coup, pour montrer que l’on sert à autre chose que cirer les bottes de l’ordre établi et prôner des “réformes” néolibérales, se mettre du coté de la Vérité contre le Mensonge constitue une sorte de retour au source pour redorer le blason d’une profession détestée.

Et ça marche ? Pas du tout. Car n’importe quel téléspectateur du JT de 2 se sent bizarre après les quelques lourdes minutes de cette nouvelle leçon de choses : on nous y a raconté hier soir que Noooon, des grenades lacrymogènes n’ont pas été tiré depuis un hélicoptère pendant une manifestation gilets jaunes à Toulouse, mais qu’elles ont été tiré de si loin – “en cloche” – que ça y ressemblait, et que Noooon Gérard Jugnot n’est pas mort. Alors pour Gérard Jugnot, on peut déjà émettre l’idée qu’on n’a pas besoin d’un journaliste pour ça et que pour savoir si quelqu’un est mort, il suffit de lui demander. Ensuite, pour le “désintox” de l’hélico lanceur de grenades, on a envie de dire : Et alors ?! Est-ce plus rassurant de savoir que le bouquet de grenades a été tiré “en cloche” depuis l’autre bout de la place du Capitale, et donc complètement aveuglément (les CRS ne disposant pas d’un système de guidage laser élaboré) et de façon arbitraire ?

Ce n’est pas parce que le journaliste nous donne la Vérité Vraie qu’il n’y a pas de biais dans son analyse et que sa petite rubrique est “neutre”. Car c’est lui qui choisit les questions. Et comme d’habitude, dans les “Désintox” et autre “Vrai du Faux”, c’est toujours au petit peuple qu’on dit “Nooon ce n’est pas la Vérité Vraie”. Derrière cette idée que dans le fond les gens sont débiles et influençables – “surtout à l’heure des réseaux sociaux”- , il y a aussi l’idée que nos élites, elles, disent souvent le Vrai. Et donc on a extrêmement rarement des réponses du genre “Nooooon, le CICE n’a pas crée des tas d’emploi”, ou des questions du genre “Est-il vrai la justice est indépendante ?”

Si chaque média doit créer sa rubrique anti “fake news”, c’est donc d’abord, égoïstement, pour redorer son blason, montrer qu’il recherche vraiment la vérité vraie – c’était pourtant déjà sensée être le cas, mais bon. Ensuite, il s’agit pour les journalistes de chercher à se rendre indispensable en nous rappelant quotidiennement que nous, les gens, le peuple, les-usagers-des-réseaux-sociaux, nous sommes cons et influençables. Et que par conséquent nous avons énormément besoin du JT de France 2, de Libé et du Monde. Enfin, il s’agit rappeler au passage que même si on déteste Macron et qu’on a envie d’envoyer Nathalie Saint-Cricq dans une rizière – payée au SMIC, il nous faut garder à l’esprit que la belle démocratie qu’on veut est drôlement risquée vue comme la moindre vidéo youtube peut buzzer même si elle dit le Faux. Vous voulez vraiment faire un référendum d’initiative populaire après le nombre de Fake News que le Monde et France 2 ont débusqué pour vous ?!