Assurance-chômage : ce que Macron a déjà détruit et ce qu’il s’apprête à faire

La réforme (le terme libéral pour “destruction”) de l’Assurance-chômage est un des objectifs de Macron les plus importants pour lui et ses alliés. Alors qu’il était occupé à menacer les Français et la “foule haineuse” pendant ses vœux du 31 décembre, il a cité la réforme de l’indemnisation des chômeurs comme l’une de ses priorités. Ce qui arrivait un peu comme un cheveux sur la soupe sur le moment est en fait vraiment central pour lui, car c’est ce qui est le mieux engagé : il a déjà bien fait reculer nos droits, mais discrètement, sans sonner le clairon, et il est à deux doigts de parachever son oeuvre. De telle sorte que, détesté, dégagé et conspué, il aura accompli le job que l’oligarchie lui a confié. Son entreprise de démolition se déroule en 3 étapes, qui vont conduire à ce que nous vivions dans le rêve anglo-saxon de nos élites, et cauchemar pour nous autres : un pays où le taux de chômage est bas, car nous serons forcé d’accepter de beaux jobs de merde, nous serons corvéables à merci et pour celles et ceux qui ne pourraient pas, elles disparaîtrons des stats.

Explication limpides pour celles et ceux qui n’ont pas suivi ou rien compris (car tout est fait pour que nous n’y comprenions rien) :

Etape 1 : remplacer le financement par la cotisation par le financement par l’impôt :

L ’Assurance-Chômage telle que nous la connaissons a été créée en 1958. Gérée par un organisme paritaire (y siègent syndicats de salariés et représentants du patronat) nommé Unédic, elle indemnise les chômeurs et elle est financée par les cotisations patronales et salariales… Jusqu’à l’automne 2017. Lors de la loi de financement de sécurité sociale pour l’année 2018, les cotisations salariales pour l’assurance-chômage ont été supprimée, remplacés par la fameuse CSG, un impôt que tout le monde paye, y compris celles et ceux qui n’ont plus besoin d’assurance-chômage : les retraité.e.s.

Et en novembre dernier, nouvelle étape franchie : en transformant la fameuse réduction d’impôt pour les entreprises, le CICE, en “baisse durable de charges” (terme libéral pour dire cotisations), le gouvernement a fait en sorte que les employeurs ne payent quasiment plus de cotisations patronales pour la majorité de leurs salariés. Résultat : l’assurance-chômage n’étant plus financée par des cotisations mais par l’impôt, elle n’est plus une assurance, mais une sorte de service d’assistance géré par l’Etat, dont le gouvernement peut plus facilement transformer les règles.

Macron l’a dit aux parlementaires, lors du Congrès de Versailles de juillet dernier : « la solidarité nationale est de plus en plus financée par l’impôt, cela conduit à repenser le fond de notre solidarité. C’est de moins en moins un droit individuel, elle implique des droits (…) par la réforme que vous avez voté , l’assurance chômage n’est plus du tout financée par les cotisations des salariés (…) il n’y a donc plus un droit au chômage, mais un droit garanti par la société »

Remplacer les cotisations par l’impôt a permis au gouvernement de passer à …

… l’Etape 2 : Fliquer les chômeurs et les forcer à accepter n’importe quel job, à n’importe quelle condition.

En préalable au passage de cette étape, le gouvernement a pu compter sur une meute servile d’éditocrates, “d’experts” et de journalistes moutonniers pour rabâcher cette idée que toutes les études démentes : les chômeurs le sont car ils ne veulent pas travailler. Cette théorie du chômage volontaire, inventée par les théoriciens libéraux dans les années 80, a inspiré la plupart des réformes de ces vingt dernières années. C’est ainsi que le “Revenu de Solidarité Active” a remplacé le “Revenu Minimum d’Insertion”, pour valider ce proverbe bourgeois : “un bon pauvre est un pauvre qui se laisse exploiter, même pour des clopinettes”. On pourrait à la place s’interroger sur d’autres possibilités de lutte contre le chômage, comme la réduction du temps de travail (la dernière mesure de lutte contre le chômage ayant le mieux fonctionné étant le passage au 35h) ou la création de nouvelles activités comme la transition écologique ou le renforcement des services publics, mais noooon, cette équation libérale que rien ne vérifie est devenu le dogme consensuel de notre époque.

L’été dernier, une loi a donc été votée dans l’indifférence générale, car elle était très technique et paraissait très consensuelle : la “Loi pour la Liberté de choisir son Avenir Professionnel”, une loi qui contraint les chômeurs a accepté n’importe quel job, a été adoptée. Admirez le procédé Orwellien qui consiste à nommer une loi à partir de l’exact inverse de ce qu’elle produira !

Son premier décret d’application est sorti le 30 décembre, signé par Muriel Pénicaud. On y trouve des pures saloperies, qui s’appliquent donc depuis le 1er janvier : désormais, un chômeur se verra privé de son indemnité s’il refuse deux offres raisonnables d’emploi. Qu’est-ce qu’une offre raisonnable au juste ? Auparavant défini par des critères rationnelles comme la distance, les compétences ou le niveau de salaire, une offre sera “raisonnable” quand elle sera définie comme telle par le conseiller Pôle Emploi. “Allons Martine soyez raisonnable, prenez ce temps partiel payé au SMIC à 50 bornes de chez vous”. Et cette définition ne pourra plus comporter le niveau de salaire : pas question que vous refusiez en raison de votre niveau de salaire antérieur. Imaginez l’aubaine pour le patronat Français : les demandeurs d’emploi pourront être sous payé quelle que soient leur ancienneté ou leurs compétences. Le pied !

D’autres mesures ont été prises, pour contrôler davantage, “remplir un journal de bord” de votre recherche d’emploi. Un bon chômeur est un chômeur qui se sent comme un collégien fautif. Ainsi, il est plus souple lors d’un entretien d’embauche.

Etape 3 à venir : Affamer les chômeurs en réduisant leurs indemnités

Les deux premières étapes ont été franchies. Le plus dur – car le plus visible – reste maintenant à faire : réduire les indemnités chômage, car notre système serait dispendieux et inciterait à la paresse. Les chômeurs ne partent-ils pas en vacances au Bahamas ? Avec 1050€ d’indemnité mensuelle en moyenne et 50% des chômeurs indemnisés qui touchent moins de 970€ par mois, il y a intérêt à s’y connaître en vol low cost, mais qu’importe. Nos dirigeants ne nous diront pas non plus que 40% des chômeurs ne sont pas indemnisés : puisqu’on n’est indemnisé qu’à une durée équivalente au nombre de jours déjà travaillé, les jeunes et les salariés en contrats précaires arrivent très vite en fin de droit. Ils n’ont plus de pain de l’Unédic ? Qu’ils mangent du RSA !

Pour mettre fin à ce confort scandaleux, et pousser encore davantage les chômeurs dans l’insécurité (on estime pourtant déjà à 10 000 le nombre de morts annuelles dues au chômage, mais c’est encore trop peu pour l’oligarchie) et les pousser à se bouger les fesses, le gouvernement a agité l’argument bien connu de la scandaleuse “dette” qu’il faut à tout prix résorber (“sinon vos enfants la paieront” est la suite de la chanson) et demande aux “partenaires sociaux” de négocier 4 milliards d’économie sur l’Assurance-chômage. Ils ont jusqu’au 15 janvier pour le faire, sinon le gouvernement tranchera : un peu de démocratie sociale, pour pas trop non plus.

Les “pistes” évoquées pour réduire cette dette ? Pas en faire un audit et se demander sur quelles produits financiers elle repose, comme le propose un groupe citoyen, mais réduire la scandaleuse indemnisation des chômeurs. Pour cela, on pourrait réduire la durée d’indemnisation ou rendre les allocations dégressives : chaque mois vous perdez un peu, jusqu’à n’avoir plus rien. Voilà qui vous fera passer l’envie de partir aux Bahamas. D’autres pistes existent, comme arrêter de compenser les boulots les plus mal payés : un micro-temps partiel + une partie de votre indemnité, c’est terminé, il serait mieux pour l’économie capitaliste que vous acceptiez plutôt de “slasher”, ce terme anglais désignant le fait de jongler entre plusieurs jobs.

Résultat, le rêve anglo-saxon : Un taux de chômage réduit, un salariat appauvri et servile, des pauvres virés des statistiques.

Car c’est bien ça l’objectif poursuivi, et qu’on nous fait miroiter à longueur de matinale radio : “Tous les grands pays développés ont réduit leur taux de chômage, regardez le Royaume-Uni, les Etats-Unis !” pouvait-on entendre sur France Inter lundi matin dernier, comme chaque semaine. “6% ! 5% !”, voilà des taux qui font rêver. Mais derrière ces indicateurs, il y a des vies humaines et un rapport de classe ultra favorables aux entreprises et à leurs actionnaires : des sociétés où les gens ont tellement faim qu’elles acceptent n’importe quoi, que des contrats “zéro heure”, comme en Grande-Bretagne, ont vu le jour : un contrat sans précision horaire, qui dépend des besoins et du bon vouloir de l’entreprise. Le rêve du MEDEF, l’ambition de Macron : la “flexibilité” dont on nous rebat les oreilles depuis 20 ans, elle est là. Et pour celles et ceux qui refusent ou ne peuvent jouer le jeu ? Ils sortent des statistiques, tout simplement. Fin des indemnités, fin de l’inscription, ils deviennent des rebuts de la société, des fantômes, des ratés du rêve libéral.

Ce projet, satisfaisant sur le plan comptable cher aux technocrates, sublime sur le plan financier cher aux oligarques, est un cauchemar sur le plan humain de tous les autres. Reposant uniquement sur notre consentement à l’idée que le chômeur est un glandeur, le salarié un coût, le pauvre un mauvais, il est imminent. Là encore, le temps nous est compté.

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