Photo de Une : la FNSEA vue par un journaliste parisien

Mercredi 27 novembre, des centaines de tracteurs montaient sur Paris, avec comme projet de bloquer le périphérique et les Champs-Elysées. L’évènement, annoncé depuis déjà plusieurs jours, a fait les gros titres. Toujours spectaculaires dans leur course inébranlable, les gros tracteurs sont devenus ainsi le symbole de la lutte contre « l’agribashing », décrit comme la supposée défiance de la société envers les agriculteurs, qui seraient accusés de tous les maux.

Miraculeusement, les tracteurs et leurs occupants ont pu parvenir sans encombre jusqu’à Paris, sans avoir à affronter le moindre barrage policier, sans se voir contrôlés, fouillés et retirés deux-trois clefs à molettes au nom de la prévention des insurrections parisiennes, comme c’est traditionnellement l’usage depuis le début du mouvement des Gilets jaunes. Annoncé depuis plusieurs jours, le blocage du périphérique s’est réalisé sans le moindre heurt. Arrivés à pied sur les champs Elysées, une partie des agriculteurs se sont installés comme lors d’une foire institutionnelle et ont presque déployé la buvette, sous le regard bien calme des CRS. « La plus belle avenue du monde », d’ordinaire noyée dans le gaz lacrymogène à chaque tentative d’y manifester, était tout à fait praticable. De la paille a été disposée par terre, comme devant certains bistrots au moment du Beaujolais nouveau : « La paille sur les Champs est symbolique », explique un agriculteur au Parisien.

La gauche radicale caviar exultait devant l’événement : “les tracteurs vont bloquer Paris, en soutien à la révolution à venir, préparant le 5 décembre. Ils font ça pour ne pas crever pendant que les bourgeois se gavent : So-so-solidarité !”

Grosse tension entre FNSEA et gouvernement

“Zéro mètre de limite d’épandage avec le voisinage des exploitations” : une bien belle revendication

Hélas, pas de mention du 5 décembre dans le discours de la présidente de la FNSEA, le syndicat patronal agricole à l’initiative de la mobilisation. Christiane Lambert a dénoncé devant ses collègues “l’agribashing” et les arrêtés “politiques et militants” des maires sur les pesticides. Elle a réclamé “zéro mètre” de limite d’épandage avec le voisinage des exploitations. « Zéro mètre » ! Mais deux ou trois centimètres, c’est encore négociable ? La directrice de l’école maternelle de Saint-Genès-de-Lombaud, en Gironde,qui a pris la décision d’interdire aux enfants l’accès à la cour de l’établissement certains jours pour pour éviter qu’ils ne soient exposés aux pesticides projetés dans les vignes alentours, sera contente d’entendre ça… 

Aussitôt déployés, aussitôt reçus : les représentants de la FNSEA et des Jeunes Agriculteurs (la branche jeune de la FNSEA) ont bien vite rencontré le ministre de l’agriculture, qui s’est empressé de soutenir chaleureusement la mobilisation, la secrétaire générale adjointe de l’Elysée.

Le soir, sur BFM TV, aucun micro-trottoir sur les usagers exaspérés par l’invasion de tracteurs. Le blocage pendant plusieurs heures du périphérique, véritable artère de Paris, n’a apparemment pas provoqué de mécontents, et ce malgré “l’agribashing” qui accable vraisemblablement les céréaliers de la Beauce, d’habitude. Le Figaro, si prompt à fustiger pistes cyclables, piétonisation et encombrement hidalguiste de la circulation, mentionne seulement au passage « de gros embouteillages jusqu’en début de soirée. » Aucun stagiaire de BFM ou du Parisien envoyé pour interroger les franciliens. Ces derniers devront attendre le 5 décembre pour se voir consulté par des centaines de micro-trottoirs.

Une fois la rencontre ministérielle terminée, la FNSEA a appelé à lever la mobilisation et, comme par miracle, tous les agriculteurs et leurs tracteurs sont partis. Gageons qu’ils ont aussi récupéré la paille pour faire d’autres mobilisations « symboliques » ailleurs.

Seulement 85% ! Quel bashing scandaleux !

“L’agribashing”, concept phare d’une stratégie de tension visant à ne pas légiférer

Tout le monde l’a donc assez vite compris : ces agriculteurs-là n’étaient pas venus pour faire la révolution, mais bien pour mettre en œuvre une tactique bien rodée et très certainement concertée – des centaines de tracteur sur la N118, ça se prépare un minimum – entre le gouvernement et la FNSEA. Objectifs communs : pousser l’avantage médiatique en faveur des gros agriculteurs partisans de l’épandage massif et pratiquant de la monoculture intensive. Mais encore, déplacer le débat de l’interdiction par l’Etat des pesticides vers une tension permanente entre agriculteurs et riverains des campagnes, que le gouvernement veut accompagner avec la mise en place de « chartes de coexistence ». Cette mise en tension est radicalisée à merveille par la notion “d’agribashing”, pure invention des consultants de la FNSEA puisque non, il n’y a pas d’hostilité généralisée des Français envers leurs agriculteurs, bien au contraire à en juger par le succès du film “Au nom de la terre”. Et c’est un agriculteur d’un tout autre genre qui a pris le temps de dénoncer ces manœuvres dans le Monde :

« Incapable de penser au-delà de l’idéologie de la compétition, le gouvernement est incapable de penser la sortie des pesticides : il s’en remet à des concertations décentralisées entre acteurs locaux mis face à face (chambres d’agriculture, associations environnementalistes…) qui mettent sous tension nos territoires plus qu’elles ne les apaisent. Non content d’abandonner les paysans à la jungle du marché avec pour tout kit de survie économique une batterie de poisons, l’Etat s’en remet à d’autres pour gérer les conflits qui découlent de ses choix et fracturent nos territoires ruraux. »

Celui qui tient ce discours ne se définit pas comme agriculteur mais comme « paysan », parce qu’il est membre de la Confédération Paysanne. C’est le 2e plus grand syndicat agricole, dont aucun média n’a parlé le 27 novembre, se contentant de penser que « gros tracteurs + FNSEA = les agriculteurs ». Pour la Confédération Paysanne, il y a possibilité de changer de modèle agricole par la loi et l’accompagnement financiers des transitions écologiques dans nos campagnes.

Deux organisations, une même politique

Les médias et les politiques mangent dans la main de la FNSEA

La FNSEA est un quant à elle un syndicat patronal de gros agriculteurs, qui est pour la suppression du principe de précaution (qui protège en premier lieu les paysans contre des produits et des pratiques potentiellement nocives pour la santé) et à qui l’on doit notamment l’effacement d’une partie des ruisseaux  des cartes de protection de nos ressources en eau. C’est ce syndicat qui a encouragé depuis sa création la subvention de la monoculture et de l’agriculture intensive au détriment de l’agriculture traditionnelle diversifiée et autonome. C’est à cause de lui et de son lobbying permanent auprès des autorités – dont la journée de mercredi fut simplement l’une des modalités – que des paysans se retrouvent coincés dans des situations inextricables, soumis à des intermédiaires puissants que sont les transformateurs et les semenciers , que la FNSEA ne critique jamais frontalement : son précédent président était d’ailleurs un boss de l’agro-business.

En ne parlant jamais de la Confédération Paysanne, en ne parlant jamais des paysans qui font l’effort de la transition écologique et en se focalisant sur les gros céréaliers et la FNSEA, nos chers incompétents journalistes parlent du monde agricole comme quelqu’un qui décrirait le monde de l’entreprise privée en évoquant uniquement les cadres sup et du MEDEF. Ils contribuent ainsi pleinement à la grande comédie faussement contestataire dont l’objectif principal est le maintien de nos campagnes, de notre alimentation et de nos paysannes et paysans sous le joug de l’agro-business.