Actualité : La « gauche » n’est plus qu’un accessoire pour élites

labelPSLe verdict est tombé quelques heures plus tôt : « la Gauche » a été battue. Dans certains journaux, à la télé, beaucoup font alors grise mine. La défaite de la gauche c’est triste, parce que de très nombreux journalistes, artistes, intellectuels se disent « de gauche » et sont donc peinés d’une telle déconvenue. Nous aussi, pendant des années, une défaite de la gauche nous déprimait. Cependant pourquoi, ce lundi, nous ne parvenions pas à avoir les larmes aux yeux  ? Pourquoi, comme pas mal de Français, cela nous importe peu que la Gauche perde ou gagne ?


Parce que « la Gauche » est devenu un mot utilisé pour légitimer des politiques de droite et qui donc ne veut plus rien dire. On le soupçonnait pendant un moment, on le voyait venir, mais depuis Valls et Macron on y est, c’est arrivé : la Gauche est devenue une marque déposée qui n’a de sens que symbolique. La Gauche est comme un label « équitable » apposé par Carrefour ou Auchan sur ses produits : on est content d’en acheter, ça fait bon effet auprès des amis, on a tout chaud à son petit cœur, mais dans le fond, on sait que ça ne change absolument rien.

La plupart des gens, entre le label équitable de Carrefour ou le label discount choisiront le discount. Tout simplement parce qu’ils n’ont pas le budget pour faire une différence qui n’est que symbolique. La Gauche en France, celle du PS, c’est un label « Egalité et Droits de l’Homme » que des politiques se collent eux-mêmes pour faire carrière. Les élites y tiennent, à ce label, car elles ont le budget et le mode de vie pour, mais pour la majorité de Français qui gagne moins de 2000 euros par mois, ce label a de moins en moins d’importance.

En économie, on appelle cela les lois d’Engel : plus votre revenu augmente, plus la part consacrée à la nourriture diminue. C’est pourquoi les élites médiatiques et culturelles, cette « classe moyenne supérieure » qui n’a pas souffert de la crise, et dont le patrimoine se porte bien, merci, est portée à investir électoralement dans du supplément d’âme, de la bonne conscience en épicerie fine estampillée PS.

Quels sont ces produits de luxe dans lesquels les élites médiatiques et culturelles peuvent se permettre d’investir ?

1 – Le Sociétal : ce n’est pas tant que le PS soit particulièrement innovant en la matière, timide sur le mariage gay, puis réticent sur l’adoption par des couples homosexuels (car si le mariage est symbolique, l’adoption ne l’est pas), mais les autres partis à sa droite sont particulièrement réactionnaires en la matière (entre les opposants à la « théorie du genre » et l’UMP prête à revenir sur le mariage) et cela justifie qu’on se range du côté des gentils.

2 – La Tolérance : tout en étant aussi agressifs en terme de reconduites à la frontière et d’expulsions (le concret), les gens du PS sont toujours très portés vers l’exotisme, les musées des cultures lointaines et le discours sur l’ouverture d’esprit (le symbole) : Jack Lang dirige l’Institut du monde arabe, Ségolène Royal adore la Chine. La tolérance oui, mais dans les musées.

3 – La Culture : pour toute une partie de l’élite culturelle, le scandale du règne de Sarkozy, ce n’est pas le paquet fiscal pour les plus riches ou la dérégulation du droit du travail, mais le moment où le président a dit qu’il n’y avait pas besoin de lire La Princesse de Clèves pour travailler dans la fonction publique. Jamais, ô grand jamais, un ministre PS ne dirait une chose pareille. Hollande s’est peut-être moqué des « sans-dents » mais il n’a jamais osé dire qu’un auteur du 17ème siècle était inutile. Et même si, dans le même temps, la baisse des dotations de l’Etat aux collectivités territoriales étouffe le monde de la culture de proximité, le symbole d’un Etat de gens cultivés est, lui, intact.

Il y a sans doute d’autres différences symboliques entre le PS et ses rivaux, qui justifient amplement que ceux qui en ont les moyens se mobilisent pour le camp de « la Gauche ». Mais elles sont négligeables comparées aux similitudes concrètes qui le rapprochent de son opposé, « la Droite ». Voyons voir…

Fiscalité ? Aucune réforme égalitariste, pas de taxation plus forte des possessions accumulées des plus riches, en terme de patrimoine notamment, et le renforcement de nombreux impôts injustes et qui pèsent sur les classes moyennes et populaires (TVA, impôts locaux).

Droit du travail ? La Gauche fait un meilleur travail pour le patronat que la Droite : sans doute parce qu’elle a dans sa poche une grande partie des leaders syndicaux. Elle fait voter sans problème des lois où le maître mot de la relation entre salarié et employeur devient la « négociation à l’amiable », un terme qui nie l’une des analyses fondatrices de la Gauche historique : celle de considérer que la société est caractérisée par des rapports de force et que le législateur doit prendre en compte l’inégalité des relations hiérarchiques et ne pas faire semblant que « tout le monde est dans le même bateau », comme disait l’ex-présidente du MEDEF Laurence Parisot.

Ecologie ? Puisque tout est fait pour préserver la compétitivité du pays, rien de concret de ce côté-là. Et lorsqu’un épais nuage de pollution recouvre le nord de la France, les autorités attendent le dernier moment pour instaurer la circulation alternée, car il ne faudrait pas perturber la déesse Croissance.

Politique étrangère ? Bien que cela ne semble pas poser problème à grand-monde, Hollande s’aligne sur son prédécesseur et mène des politiques conjointes avec les Etats-Unis en déployant une rhétorique martiale et va-t-en guerre.

Libertés individuelles ? Le premier ministre est sur le point de légaliser des pratiques de barbouzes depuis longtemps en vigueur  et qui font de notre vie privée un paramètre négligeable. Les dernières lois antiterroristes permettent à la police d’arrêter des gens sur la tenue de propos faisant « l’apologie du terrorisme ».

La Gauche n’apporte donc rien de concrètement différent par rapport à la Droite. Elle n’empêche pas plus qu’elle que nos vies au travail soient vouées à la poursuite d’un indicateur qui ne dit rien du niveau de vie réel des Français, la croissance, sans aucun respect pour notre santé et notre environnement, et que des politiques étrangères agressives et un climat de peur justifient la limitation de nos libertés individuelles.

Pourquoi alors le PS est-il toujours associé à « la Gauche », c’est-à-dire à l’opposé d’un autre camp qui serait « la Droite » ?

D’abord, tant que tous les journalistes, intellectuels, artistes, c’est-à-dire ceux qui ont le monopole de la description publique du réel, qu’ils se disent de gauche comme de droite, continueront d’appeler le PS « la Gauche », cet espace sera en permanence occupé et donc l’existence même d’une alternative sera impossible. Car si « l’inverse de la droite » fait la même chose que la droite, alors c’est plié.

Grands princes, les commentateurs réservent un pré carré à la gauche de la gauche. Mais en appelant les concurrents du PS « extrême-gauche » ou « gauche radicale », on leur attribue à jamais le statut d’éternels adjuvants. En plus, ces termes sont connotés péjorativement, comme la face d’une pièce dont l’extrême-droite formerait l’autre côté. Ensuite, les magouilles politiciennes dont les élections locales sont l’éternel théâtre permettent au PS de diviser ses concurrents. En jouant sur leur proximité sémantique (« l’union de la gauche ») et le vieil héritage historique dont les militants raffolent mais dont la plupart des électeurs, eux, se foutent. Et ils ont raison, car ce ne sont ni une Histoire, si glorieuse soit-elle, ni de grands symboles, qui vont changer quoi que ce soit à leur vie quotidienne.

Pourquoi donc pleurer l’échec du PS ?

Peut-être le fait-on par habitude d’être du côté de « la Gauche », et  parce que ce serait le vote le « moins pire » ou le « plus utile »,  vu que la gauche « extrême » ne peut décoller de son ghetto. C’est dommage parce que concrètement, ce sont surtout ceux qui ont l’estomac plein et la vie facile qui peuvent se permettre ce genre de vote symbolique.

Attention, car le Front National, lui, s’en fout de la culture classique ou de la tolérance (c’est le moins qu’on puisse dire). Et tant que le PS écrase de son poids mort l’alternative de gauche, la part des électeurs qui votent encore ne peut que voir l’alternative de droite, celle de l’identité et de la Nation. Le FN est un des seuls partis à dire haut et fort que l’UMP et le PS c’est la même chose, « l’UMPS », et qui leur donnera tort ? Beaucoup se disent à tort qu’après tout quitte à enfin changer de politique, pourquoi pas eux ?

Or, si le FN peut faire peur, c’est le PS qui nous bouffe : nos revenus, nos protections sociales, et notre capacité à penser qu’une alternative existe.