L’acte 53 anniversaire des Gilets jaunes fut particulièrement réprimé par les CRS samedi dernier, notamment à Paris. Place d’Italie, et dans d’autres lieux de la capitale, un guet-apens a été organisé pour piéger les manifestants, brisés moralement et parfois physiquement. Cette nasse géante est le symbole d’un mode opératoire, celui de l’éclatement. Il s’agit de réprimer sans distinction toute tentative de rassemblement et de convergence, terroriser les manifestants et les décourager, de sorte que les mobilisations sociales ne prennent plus. C’est un signal fort envoyé au mouvement national prévu le 5 décembre prochain. Dans Paris, notre reporter raconte un autre récit de la journée de samedi. Il explique comment les Gilets jaunes s’organisent dans l’éparpillement pour se retrouver et manifester ensemble, plus ou moins à l’abri d’une police de plus en plus offensive. On vous raconte ici comment la stratégie de l’éclatement menée par la police peut se retrouver ponctuellement débordée par une dispersion organisée des manifestants.

Nous sommes le samedi 16 novembre 2019. Dans la matinée, deux rassemblements principaux se forment à Paris. L’un à Porte de Champerret, l’autre sur la Place d’Italie.

Place d’Italie, la fabrique des images

Depuis l’avenue des Gobelins, on entend des détonations et on aperçoit la fumée qui s’élève dans le ciel. Sur la Place d’Italie, une forme de chaos sporadique, un huis-clos infernal et délibérément maintenu par les forces de l’ordre, où nombre de manifestants et de journalistes se sont retrouvés pris au piège. Le nuage de lacrymo est si épais que les policiers en toussent eux-mêmes.

Peu après 14h, heure initialement prévue de la mise en route du cortège, la manifestation déclarée est annulée. Le préfet « encourage tous ceux qui sont encore de bonne foi au sein de cette manifestation à sortir le plus rapidement possible » de la Place d’Italie. Attention cependant à ceux qui “se cachent le visage”… Ceux qui ont déjà respiré de la lacrymo savent qu’il vaut mieux le cacher, son visage.

Les instructions paraissent d’autant plus confuses que les tentatives de sortie risquent de se terminer en interpellations ou en verbalisations plus ou moins aléatoires, comme on le voit aux abords de la Place d’Italie, à la minute 4:58 de ce live de Ruptly (dont nous ne sommes cependant pas en mesure de voir les circonstances, avant et après). 

Selon le préfet, une sortie aurait été ouverte, mais « impossible de sortir », se désespèrent des participants, comme l’écrit Mathilde Larrère, historienne et chroniqueuse présente sur la place.

Certains manifestants s’étonnent par ailleurs que le départ de la manifestation ait pu être accordé sur la Place d’Italie, remplie de matériel de chantier… Comme cet homme, qui prend un tir de grenade dans l’œil, comme on le voit sur cette vidéo.

La Place d’Italie est devenue une sorte de “théâtre” dont le rendu médiatique sera celui de la binarité et de l’indignation symbolique. On fera alors réagir la classe politique sur cette scandaleuse dégradation de la stèle du Maréchal Juin, tandis que les images de la manifestation partie de Porte de Champerret resteront aux oubliettes.

 « Tous à Châtelet ! »

A quelques centaines de mètres de la place, avenue des Gobelins, le quotidien n’est pas trop bousculé, si ce n’est cette odeur de brûlé et de lacrymo qui titille les narines. Sur le trottoir, des passants, des clients tranquillement installés en terrasse. Le long, des fourgons de police et des agents en latence.

Il faut quelques minutes pour distinguer les manifestants qui se sont extraits au compte-goutte de la place pour s’engager sur l’avenue. A quelques mètres des policiers, confusion d’un petit groupe. « On prend le métro ! » – « Non ! » – « Bon on va à Châtelet ! C’est le point de rendez-vous ! » – « Ah bon ? » – « Allez tous à Châtelet ! ».

Dans le wagon, chacun est voyageur solitaire. Sur Twitter et sur les groupes Facebook, ou par bouche-à-oreille, le message est passé : restez discrets. Mais déjà, on sent qu’il se trame quelque-chose au sortir de la rame. A la sortie du métro Châtelet. « Vous allez où ? Il ne se passe rien là. » – « On attend Daniel ! ». Bon, d’accord, on attend Daniel…

« Allons au Forum ». Décision prise sur un coup de tête, grâce aux informations glanées sur un live Facebook, auprès d’un ami par téléphone, ou simplement une suggestion née d’un faisceau d’indices ? On ne sait pas toujours pourquoi on y va, mais on y va. Avec un objectif : se regrouper.

De façon presque imperceptible, ça finit par coaguler. Les petits groupes de 4, 5, 10 semblent soudainement faire corps et nous partons à l’assaut des halles. Soudainement ? Pas tellement en fait.

Il y a une sorte d’intelligence collective de la dispersion que connaissent sans doute les habitués de la technique « black bloc ». A la différence que là, les modes de communication et les codes ne sont pas aussi affûtés, et les objectifs définis sans doute de façon plus spontanée.

Aux halles, le compte à rebours tacite est lancé. Dès lors que le rassemblement devient visible et audible, il sera très bientôt repéré et dispersé par la police. En effet, les manifestants ont tous été plongés dans l’illégalité, n’ayant pu s’extraire du point de départ Place d’Italie pendant parfois plusieurs heures, avant que le préfet ne décide d’annuler la manifestation déclarée.

« Dès qu’on se regroupe, ils essayent de nous éparpiller, de nous casser. »

La nuit est tombée. Plusieurs tentatives de ralliement sur la place du Châtelet ont avorté. Côté police, on fait le point entre la place Vendôme et le Palais Royal. Une carte est inspectée sur le capot d’une voiture, comme pour tenter de bien se positionner en anticipant les déplacements. L’objectif est évident : éviter que les manifestants atteignent les Champs Elysées. La Place de la Concorde est bouclée, les barrières anti-émeutes érigées à l’entrée de plusieurs rues.

« Dès qu’on se regroupe, ils essayent de nous éparpiller, de nous casser », explique un homme, posté en compagnie de quelques camarades sur la rue de Rivoli. Ils attendent, sans être certain qu’ils sont postés « au bon endroit ». Il faut parfois déambuler de longues minutes avant que les mouvements qui nous entourent reprennent sens.

Peu de signes permettent d’identifier les manifestants en ce 16 novembre. Les gilets jaunes sont pour la plupart restés au placard ou dans les sacs. Pourtant, on se reconnaît. Ça peut être un détail : un masque blanc qui dépasse d’une écharpe, un petit bout de jaune dans une poche… Et puis, cette « dégaine de manif ». Oui, vous savez, cette démarche invincible et alerte lorsque les pas qui battent le bitume sonnent comme un ralliement et les corps s’abandonnent à l’adrénaline.

 « Dispersés » par la police, des petits groupes se font et se défont ponctuellement, certains se connaissent, d’autres font connaissance. Il suffit que l’un chantonne un petit air de « on est là », pour qu’un autre lui emboîte le pas, puis deux, puis 20… Tout à coup, alors qu’on se croyait seul, anonyme et perdu au milieu de la foule de passants, nous revoilà masse, en quelques secondes.

Les « Ahou ! » résonnent et se font écho, jusqu’au moment où les slogans et les chants sont entonnés à l’unisson. On se sent à la fois inarrêtable, porté par le collectif, et vulnérable dans son intégrité. Sur la rue de Rivoli, il y a ces quelques minutes dont le groupe se délecte, à coups de « la rue elle est à qui ? Elle est à nous ! ». Un flottement, des claquements, ça court. « Ils arrivent ! ».

La fumée des lacrymos ne fait pas dans le détail. Elle floute, brouille l’élan du groupe. Puis, elle s’immisce sournoisement dans les voies aériennes et les yeux. Tout devient encore plus flou, la gêne est irritante et pénétrante, insupportable. Enfin, un petit flacon apparaît comme par magie : « Tiens, ouvre ton œil ». Les larmes coulent sur les joues brûlantes. On se dit que ça passera (mais comme les sachants sachent, ça ne passe pas si vite que ça : maux de tête, sensibilité à la lumière et parfois nausées…).

La dispersion se retourne contre les dispersants

Et c’est reparti pour un tour. A nouveau on se retrouve seul. Et on déambule. Où sont-ils ? Où dois-je aller ? Sans se l’expliquer, certains se dirigent naturellement vers les sirènes, les lumières clignotantes rouges et bleues qui luisent dans la nuit tombée, ou encore le vrombissement des voltigeurs. On cherche désormais la police qu’on a fui, pour en déduire la direction à emprunter, pour « être là où ça se passe ». De sorte que le chat se retrouve traqué par la souris, et lui sert même de repère.

L’intelligence instinctive de la dispersion rend le mouvement difficile à intercepter pour une police dont l’intervention se fait de plus en plus indistincte et brutale. Par peur de la convergence des cortèges, les forces de l’ordre ont opté pour la stratégie de l’éclatement : le huis-clos sur des points définis produisant des « images » de plus en plus confuses et tendues, le découragement des tentatives de mise en mouvement, voire, l’étouffement immédiat de slogans scandés collectivement. De sorte que, le mot « violence » sera encore le grand favori des médias pour cet anniversaire.

Pour tenter de conquérir l’espace et de s’approcher par à-coups de leurs objectifs, les manifestants jouent le jeu. Ils se démultiplient, exigeant des forces de police qu’ils se divisent également. En les assaillant de lacrymo et de charges, la police crée de petits groupes certes temporairement « inopérants », mais mobiles et acquérant une connaissance de plus en plus profonde de l’agencement des lieux.

De même, en s’obstinant à pénaliser le port du gilet jaune, ils s’échinent à en amenuiser la charge symbolique et la force de ralliement, le tout permettant de prévenir l’apparition d’une image : une masse jaune. « On ne sait plus si ce sont des manifestants ou des casseurs », analysent finement les éditorialistes.

De quoi alimenter la suspicion des spectateurs et dessiner les contours d’un personnage qui a la cote : le « gilet jaune radicalisé » ou “l’ultra jaune”. Du point de vue de l’image, la stratégie semble plutôt payante. Mais sur le terrain, elle rend les manifestants bien moins détectables, accentuant leur faculté à se disperser puis se regrouper sans être trop rapidement repérés.

Au sein du mouvement, en manifestation, il n’est pas rare d’entendre : « Nous devrions être une masse », à l’image des marrées humaines chilienne, algérienne, Hongkongaise… Mais, c’est un fait, la masse peine à surgir dans les rues de la capitale. Signe que « le mouvement s’essouffle » aux yeux de certains commentateurs – qui interrogent sans cesse : « Comment faire cesser ce mouvement ? » ou « comment sortir de la crise ». Le mouvement « évolue » et mute face à la répression, rétorquent d’autres. 

A Paris ce samedi, le huis clos a fait naître des trajectoires imprévisibles et la répression une forme de créativité et d’adaptabilité. La stigmatisation et la pénalisation du Gilet jaune a participé d’une complicité discrète entre les participants. A force de répression, de tentative de découragement et de crainte de la convergence, l’Etat développe, outre la peur, voire la haine grandissante de la police, de nouvelles formes de mobilisation chez des personnes qui, pour beaucoup, n’avaient que très peu d’expérience de la manifestation.


Photo par Serge d’Ignazio