Depuis le n°0 : le Visage des Puissants

Tracer des frontières entre classes sociales

Mauvaise humeur matinale ? Maux de tête au travail ? Irritabilité ? Envie d’agresser des passants dans la rue ?
Vous avez essayé les vacances, mais ça n’a pas marché.
Vous avez essayé le psy, mais ça coûtait trop cher.
Vous avez essayé la philosophie, mais c’était trop chiant.
Vous avez essayé la musique, mais ça sonnait trop creux.
Et si vous souffriez de haine de classe ?
Et si vous subissiez une souffrance sociale ? Et si vous aviez envie que tout change ?
Oui, mais aux repas de famille, vous bafouillez. À la cantine du personnel, on vous traite de ringard. Vous ne trouvez pas vos mots.
Le chef c’est quoi ? Un capitaliste ? Un oppresseur du peuple ? Ou juste un gros con ? Et moi je suis quoi ?


Nous ne vous proposons pas le remède miracle car le changement s’écrit dans la rue et non dans les livres. Ce n’est pas non plus un pansement, on n’est pas là pour se rassurer, rester entre copains à se cocooner les uns les autres.
C’est d’abord une carte, pour permettre au lecteur de se situer. Non par rapport à son âge, non par rapport à ses goûts, mais par rapport à sa classe. Pour en faire quoi ? Pour se méfier de sa déprime, pour donner une consistance à sa frustration, ou bien, si l’on se sait parmi les favorisés, pour prendre ses responsabilités et faire ses choix. Effet garanti ! Nous assurons des résultats au scandalisé, au rageux, au révolté. Car il ne délire pas, et il n’est pas seul. Il n’est pas utopiste, il est lucide.
Nous lui donnons la preuve de sa bonne foi, et des arguments solides pour redresser la tête. Des chiffres, des faits, des constats.
Plus efficace qu’un test de personnalité, et pas forcément moins marrant, il sera l’ami de vos soirées, le collègue de la journée, le complice de vos insubordinations.

 

 

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C’EST LA SONNERIE DU MATIN, et la berceuse du soir. Car, en ces temps de crise, que réclament les éditorialistes, les politiques et les experts de la Commission européenne ? Que ‘‘les Français’’ fassent des sacrifices. Les Français, est-ce qu’une telle chose existe ? Est-ce qu’elle a déjà existé ? Depuis quand serions-nous tous semblables, tous égaux face à l’argent et donc, tous égaux devant les sacrifices financiers qu’il faudrait faire pour échapper au funeste destin que l’on promet au pays ? Est-ce que nous sommes ‘‘tous dans le même bateau’’? Non, ne serait-ce parce que les inégalités existent, qu’elles sont énormes et que certains naviguent en radeau tandis que d’autres sont en yacht. Est-il possible que tous ‘‘se serrent la ceinture’’ ? Non, au moins parce que 50% de la population touche moins de 1675 euros net par mois, salaire qui ne permet déjà plus de vivre décemment dans les centres-villes des grandes métropoles. Et 5 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté. Alors la France vit-elle ‘‘au dessus de ses moyens’’ ? Mais quelle France ? Parce que la majorité de sa population, non.

NON, NOUS NE SOMMES PAS TOUS DANS LE MÊME BATEAU.

D’ailleurs, nous ne vivons pas tous dans les mêmes quartiers ni peut-être dans le même pays. Il y a la minorité de riches qui vivent dans les centres-villes, qui empruntent les aéroports internationaux, qui se retrouvent dans leurs stations de ski et leurs villes balnéaires. Et il y a les autres, à la fois divers entre eux et pourtant liés par ce décalage commun avec la vie sublime de la minorité. Tout ça, on le sait, et même on le ressent. On sait aussi que ceux qui tiennent ce discours, ou leurs commanditaires, ont intérêt à rabâcher ces mensonges pour mieux se cacher derrière une fausse égalité. Une fausse ressemblance. ‘‘Tous dans le même bateau’’, en voilà une Union Nationale en toc ! Alors qu’en 1914 on s’en servait pour envoyer la majorité dans les tranchées, en 2013, on l’évoque pour éponger collectivement les erreurs bancaires et les catastrophes écologiques provoquées par la petite minorité qui tient les rênes du pouvoir économique.
Pendant ce temps, les intellectuels et les journalistes n’ont de cesse de forger de nouvelles frontières, de nouvelles oppositions, qui ne prennent pas en compte la richesse mais la couleur, le degré d’intégration, le sexe, le type de contrat de travail. Les reporters télé vont titiller l’usager éreinté du RER sur la grève scandaleuse d’un conducteur qui gagne environ la même chose que lui, mais ils peuvent nous annoncer le vol d’une rivière de diamant à deux millions d’euros comme si nous pouvions nous sentir solidaires de la malheureuse victime. ‘‘Ciel mes bijoux !’’ Ce jeu des petites différences entre des individus pourtant fort semblables du point de vue de la richesse, s’il se base parfois sur des faits réels, est insupportable sous au moins deux aspects, personnel et politique.

PERSONNELLEMENT, LE DISCOURS DU “TOUS SEMBLABLES” NOUS MINE

Car on a beau savoir qu’on nous dupe d’une manière ou d’une autre, que la pseudo-communauté qu’on nous sert au petit déjeuner est largement inventée, on ne sait plus comment se situer. ‘‘Êtes vous plutôt baby boomers ou génération sacrifiée ?’’ demandent les journalistes. ‘‘Fonctionnaire ou salarié du privé ? Bobos ou hipster ? Slip ou boxer ?’’ Voilà ce qu’on nous propose. Rien de grave ? Peut-être, mais à la longue ça devient terrible, car ce qui est lié à notre condition sociale, à nos moyens, finit renvoyé à une incapacité individuelle : en tant qu’élèves, étudiants, parents, salariés. Car si je vis dans le monde du grand patron, pourquoi je ne le suis pas ? Si mes enfants ont les mêmes “chances” que les enfants de mon médecin, pourquoi ne parlent-ils pas aussi bien anglais ? On attribue alors le social au psychologique.

POLITIQUEMENT, CE DISCOURS FAIT EXPLOSER LES BÉNÉFICES DES PUISSANTS

Ce discours de la société harmonieuse permet de favoriser la domination de la petite minorité. Car il propose d’autres frontières qui épargnent ce petit groupe, et favorisent les luttes intestines. Entre générations donc, mais aussi entre religions, modes de vie, métiers. Et pendant qu’on s’écharpe autour des seuls conflits qu’on nous propose, le quatrième homme le plus riche du monde, l’américain Warren Buffet, affirme avec morgue : ‘‘La lutte des classes existe, et nous la gagnons tous les jours’’. La majorité le sait à moitié, elle le voit et le ressent. Mais la personne qui veut exprimer sa rage sociale se retrouve le plus souvent face au vide du discours. Il lui manque les mots et les arguments qui lui permettraient de formuler sa frustration face à tous les barrages qu’on lui dresse, face à tous les privilèges qui lui empêchent de vivre sa vie.
Pourtant, le discours de la guerre des classes existe déjà ! Mais pourquoi alors cette gêne à sortir à son voisin les thèmes hérités du communisme ? Peut-être bien parce qu’il a pris un sérieux coup de vieux, et que ses défenseurs se complaisent à réciter de vieux slogans. Les révolutionnaires se pressent pour trouver un nouveau Billancourt, et préfèrent la reconstitution historique au renouvellement des discours. Ils reproduisent minutieusement les mêmes parades, et tentent de refaire le même casting. Dommage, car la société a changé. Le groupe socio-professionnel des ouvriers ne représente plus que 30 % de la population contre 70 % au bon vieux temps.
Alors en attendant que ça revienne comme avant, ils écoutent papy Roger raconter Mai 68, et célèbrent les commémorations avec la même fidélité que les catholiques et les anciens combattants. Les partisans de l’ordre établi triomphent devant l’usure des discours des partis révolutionnaires. ‘‘On n’est plus au temps de Zola ! Réveillez-vous!’’. En effet, la structure du travail a changé car la société s’est ‘‘complexifiée’’, répètent en boucle les experts en pâte à modeler que l’on convoque au JT.

‘‘Les grands schémas, les grandes luttes, ça fonctionnait avant, nous disent-ils. Maintenant, c’est devenu bien trop compliqué pour vous, laissez ça aux professionnels.’’

Ce conseil a bien fonctionné. Et alors que beaucoup ressentent l’inégalité et transpirent la rage, on leur a retiré la possibilité de la formuler clairement. Et pour ceux qui insistent, il y a donc les bons vieux slogans, qu’on ressasse par habitude.

Oui la société a changé, oui il est vain de chercher l’usine à papa, le syndicat de tonton. Oui, elle s’est complexifiée car de nouveaux secteurs d’activité ont émergé, les modes de vie ont évolué, et il n’y a plus d’identité ouvrière majoritaire sur laquelle s’appuyer. Sauf qu’à bien y regarder, la répartition des richesses et du pouvoir est toujours aussi SIMPLE.
La minorité possède et dirige, la majorité travaille et subit. Or, c’est cette majorité à laquelle il faut redonner un nom et un ennemi commun. Parce qu’il existe cet ennemi. Elle existe cette minorité au mode de vie homogène. Il existe ce regroupement d’individus qui utilisent leur influence politique et médiatique pour faire appliquer en France et en Europe des politiques qui aboutissent à consolider leur pouvoir et leurs bénéfices.

Et de l’autre coté, elle existe cette majorité. Ceux qui possèdent à peine plus que leur maison et à qui on ne laisse sur le cours des choses qu’une infime portion de pouvoir, un bulletin de vote. Le plus clair de leur vie est déterminé par ce que la minorité désire. La guerre, la paix, l’austérité, la croissance.

Comment le prouver ? Avec une hypothèse sociologique simple. Elle pose que la société n’est pas un agrégat d’individus ou de petits groupes qui tentent chacun de son côté de réussir leur vie. Elle est constituée de grands ensembles, de classes sociales dont les intérêts s’opposent et dont l’une monopolise tous les privilèges. Cette hypothèse étayée sera pour vous, nous l’espèrons, d’une plus grande utilité personnelle que n’importe quel test de psychologie. À emporter partout avec soi.

Chaque groupe compte des subdivisions, des luttes internes, des différences extrêmes. Mais du point de vue du partage de la richesse et de la possession de pouvoir, ces trois groupes existent car les intérêts et les idéaux de leurs membres concordent. Hypothèse archaïque ? Idéologique ? On lui oppose le portrait d’une France avec sa grande classe moyenne où devient riche qui veut, et où le pauvre est responsable de son échec. Mais en réalité c’est ce schéma dominant qui est archaïque et idéologique ! Ce n’est pas du Zola, mais c’est un sacré roman. Notre hypothèse quant à elle repose sur des constats et elle peut être corroborée par l’expérience de chacun.

L’ARGENT, PARLONS-EN

 Anticipons. Vous allez peut-être penser que nos informations sont tirées de sources gauchistes, ou qu’elles sont inventées à partir de nos préjugés contestataires. Pas du tout. C’est l’Institut national de la statistique et des études économiques, l’INSEE, informateur sérieux et incontesté qui guide notre démonstration. Nous utilisons ses données les plus récentes.

LE SALAIRE
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Quelques faits économiques simples pour commencer. 1675€ net, c’est le salaire médian en France en 2010. 50 % des travailleurs touchent moins, 50 % touchent plus. À partir de 2510€, 80 % de la population travailleuse touche moins, 20 % plus. 80% de la population active se situe donc, en terme de salaire par personne, entre 600 et 2510€ net.

Les 20 % restants se situent entre cette somme et… Bernard Arnault, patron de LVMH, et 372 000€ mensuels. Donc en terme de salaire, les gens situés dans les 80 % des actifs ont plus de choses en commun question budget au quotidien (courses, loyer, vacances) qu’avec les 20 % les mieux payés. Oui, il y a des différences importantes de train de vie entre le smicard et le fonctionnaire à 2000€ net mais elles sont nettement moins astronomiques qu’entre ce même fonctionnaire et le cadre ou patron à 10 000€ net.

LE NIVEAU DE VIE

Oui, seulement le salaire ne fait pas la totalité du revenu. Il y a également le patrimoine (possession d’actions, mais aussi de biens immobiliers locatifs) qui vient s’ajouter à cela, mais aussi les prestations sociales. Et il faut prendre en compte les impôts. De plus, à ne considérer que les salaires, vous oubliez ceux qui ne travaillent pas (chômeurs, retraités etc.).

On peut alors utiliser le niveau de vie, calculé une fois encore par l’INSEE. Un formidable indicateur qui prend en compte toutes ces données et qui montre que la situation est encore bien pire. On apprend cette fois-ci, qu’en 2009, le niveau de vie médian est de 1583€ par mois. La moitié de la population touche plus, la moitié moins. Une fois qu’on passe 2000€… hop, on se retrouve dans les 20 % les plus riches et ça monte de manière exponentielle.
Cette frontière n’est pas absolue au centime près. Après tout, est-on riche lorsque l’on passe le cap des 2000€ de niveau de vie ou 2510€ de salaire ? C’est pourquoi le critère du revenu ne suffit probablement pas à lui seul pour penser avec précision cette différence de classes. Il permet néanmoins de penser l’inégalité et les différences énormes qui séparent une minorité du reste de la population. N’en déplaise à ces cadres et grands journalistes qui, par méconnaissance ou mauvaise foi, prétendent faire partie de la ‘‘classe moyenne’’.

Ce sont d’ailleurs bien souvent les membres de la minorité la plus riche qui s’aveuglent puisque deux tiers de ceux qui se situent dans les 20 % supérieur se réclament de la ‘‘classe moyenne’’. C’est ce que montre une étude menée par le laboratoire de sociologie de la Sorbonne en 2009. On en vient à se dire que le terme de ‘‘classe moyenne’’ est destiné à cacher les grandes différences que les plus riches ont intérêt à minorer.

L’ÉPARGNE

Le constat est d’autant plus accablant si l’on considère que lorsque vous êtes riches, vous allez avoir tendance à vous enrichir plus vite parce que vos revenus complémentaires augmentent plus vite. Ces revenus complémentaires proviennent essentiellement des profits dégagés par le patrimoine. Ce patrimoine va être engénéral composé d’actions qui vont représenter la majorité de ce qui circule en bourse. Les actions forment ensuite le financement de la plupart des grandes entreprises.
Seulement, si tout le monde (ou presque) a un peu d’argent à la banque qui est réinjecté par son biais dans les circuits financiers du pays, il est faux de dire que tout le monde contribue activement au système financier. Car la majorité de la population ne met de côté que des sommes réduites, qui ne représentent, même regroupées, qu’une infime partie du patrimoine financier national. Ce n’est pas le cas des plus riches, qui placent des sommes beaucoup plus importantes, à l’impact donc décisif sur le cours des choses où la richesse attire l’opulence alors que la pauvreté attire la misère.

INNOVATION ET 4f9c255dDEFAULTCOMPRESSION

Mais reprenons en nous mettant du bon coté du guichet. Une fois votre investissement réalisé, le cours de vos actions augmente quand l’entreprise augmente ses bénéfices. Pour cela, il n’y a pas 36 façons de faire. Il y a l’innovation – un nouvel iPad pour remplacer l’ancien dans chaque foyer – et il y a la ‘‘masse salariale’’. Moins elle est chère, mieux c’est. Donc comment augmenter la productivité et les bénéfices des entreprises ? En compressant les salaires, vous répète-t-on à longueur d’ondes et de fréquences hertziennes. La formule est simple, il suffit de ‘‘diminuer le coût du travail’’. Pourquoi déjà ? Pour maximiser les bénéfices.
L’entreprise Apple, par exemple, excelle à tous niveaux, parce qu’elle a pu allier la frénésie d’innovations parfois absurdes (iPhone 4, iPad 12) avec une gestion éhontée de la masse salariale : faire travailler des Chinois sous-payés et réduits au silence dans des usines immenses et au fonctionnement totalitaire. Et pour parer à toute contrariété ou mauvaise presse, suivez l’exemple en vous munissant de filets anti-suicides. Qui bénéficie d’une telle politique ? Ceux qui ont des suppléments de revenus à placer. Et qui sont-ils ?
Les riches.

CONCLUSION ?

Le capitalisme offre aux riches le pouvoir de faire fructifier ‘‘tout seul’’ l’argent qu’ils n’utilisent pas pour consommer directement. On nous serine avec ‘‘ce que veulent’’ les marchés, ce qu’ils réclament, ce qu’il faut faire pour les ‘‘rassurer’’ alors qu’ils représentent en fait les revenus complémentaires de la minorité la plus riche de la population.
Ce que veulent les marchés, c’est ce que veulent les plus riches.
Qu’ils le veuillent ou non, ceux qui ont suffisamment d’argent pour le placer ont intérêt à ce que les salaires stagnent ou diminuent. Or, la grande majorité de la population française ne tire ses revenus que de son salaire. Pas la peine d’avoir fait Science Po pour percevoir l’antagonisme : le développement des revenus complémentaires des riches dépend en partie de la stagnation ou de la dégradation des revenus mensuels de la majorité. Les riches deviennent plus riches, les pauvres plus pauvres, à cela des responsables.

LES GENTILS INTERMÉDIAIRES

‘‘Votre vision est trop manichéenne : il faut bien le placer quelque part cet argent. On le confie à la banque ou à l’assurance-vie et les conseillers vont le placer où ça marche. Et puis la Bourse, c’est compliqué. On ne sait pas où finit notre argent. Alors comment voulez-vous que nous mesurions les conséquences sociales de nos placements ?’’
L’excuse de la complexité parle en votre faveur. Bien sûr, il y a de nombreux intermédiaires entre la riche famille qui place ses suppléments et le salarié de l’entreprise, moyenne ou grande, qui subit plans sociaux, délocalisations ou pressions accrues et qui pourra donc se retrouver au chômage, perdre une partie de son salaire ou encore se suicider parce qu’il faut faire 15 % de bénéfice cette année.
Ce que font ces dociles mandataires est simple. Les gestionnaires du fonds de pension dans lequel la famille a placé son argent réagissent à des informateurs (cours des marchés, presse spécialisée, agences de notation) qui évaluent la rentabilité d’une entreprise à court terme en fonction de la politique qu’elle va mener.
Dans l’entreprise, le PDG, alors mis sous pression par cette exigence de rentabilité va demander aux cadres de trouver la solution la plus rapide pour être crédible sur les marchés. Lequels cadres vont mettre en oeuvre le programme adéquat, le business plan qu’ils voient appliqué partout ailleurs avec succès. Regardez la mine contrite de Carlos Goshn qui doit annoncer les derniers plans sociaux. Le patron et ses sbires, pauvres bougres, tristes sires, n’ont pas le choix ! Chacun exécute les consignes à son niveau, remplit son rôle, obéit aux ordres, et la logique du Tout leur signe leur mot d’excuse.

LES GENTILS PROPRIÉTAIRES

Il n’empêche que c’est l’argent d’une minorité qui permet ce genre de politiques absurdes et violentes. Comme c’est facile ! Ce cycle de la déresponsabilisation n’arrange au final que la minorité. Jeu (cette logique) et jouet (cet argent) bien dangeureux dont on devrait probablement lui retirer l’usage.
Prenons donc quelque chose de plus concret, que la plupart des membres de cette classe maîtrisent directement, et que tout le reste de la population connaît au tarif du trou dans le mur : l’immobilier. Le patrimoine n’est en effet pas uniquement constitué d’actions. Pour la minorité dominante, il est aussi constitué de possessions immobilières, maisons, appartements, immeubles.
Mais de nombreux français sont également propriétaires, me direz-vous. C’est vrai, environ la moitié. Seulement, la grande majorité ne possède que son propre habitat. Beaucoup n’en possèdent d’ailleurs qu’une partie, puisque c’est un prêt à rembourser à la banque qui leur a permis l’investissement. Posséder du patrimoine immobilier productif, c’est-à-dire que l’on peut louer à autrui selon le tarif que nous souhaitons (puisque les loyers privés ne sont plus régulés depuis 1986) ne concerne à nouveau qu’une minorité de la population, 15 % à 20 %.
À nouveau, beaucoup de propriétaires sous-traitent la gestion locative de leurs biens aux agents immobiliers, fidèles larbins. Mais ils s’y intéressent peut-être de plus près et se plaisent à maîtriser le sujet (moins complexe que les OPA aggressives et les stocks options). La preuve ? Combien de numéros spéciaux des grands hebdomadaires y sont consacrés ! Ouvrons-les nous aussi. On y apprend que quand il y a crise du logement, le mètre carré vaut plus cher.

Voilà un bon exemple d’antagonisme : la rareté et l’augmentation des loyers profitent donc à cette catégorie des moins de 20 % de la population alors qu’elle en appauvrit le reste. L’Île-de-France constitue le cas ultime : ici on se permet de chercher à vendre au plus offrant, au mieux pourvu, et on veille à ce que la capitale devienne la vache à lait des propriétaires.

Pour eux donc, qu’importe que l’éloignement des plus pauvres provoque à terme une situation catastrophique. Pour eux, qu’importe que chaque 15 mars, des centaines de familles soient jetées à la rue tandis que certains préfèrent laisser des appartements vacants en attendant de faire une bonne opération. Les propriétaires n’ont pas intérêt à louer leurs logements à prix bradés ! Le 15 mars, fin de la ‘‘trêve hivernale’’ signale un armistice au milieu d’une guerre qui ne dit pas son nom.

La stagnation ou la baisse des salaires profite donc d’abord à la minorité qui possède du capital productif. C’est-à-dire de l’argent transformé en action set dont la quantité produit des effets significatifs sur les politiques menées par les entreprises. Ensuite, la crise du logement bénéficie aux possédants d’immobilier productif, c’est-à-dire pouvant être loué à autrui. Productif ? Vraiment ?! Dans ces deux exemples, on perçoit objectivement que les 20 % des plus riches s’opposent, par leurs possessions, aux intérêts des 80 % restant.

LE SOMMET DE LA PYRAMIDE

Certes, on sait que parmi ces 20% de la population qui occupent cette position dominante, l’enrichissement se fait selon des degrés variables. Certes, on sait que tous leurs membres ne souhaitent pas payer moins d’impôts, que certains pratiquent des placements ‘‘solidaires’’ ou n’ont de toute façon qu’un petit pécule et un modeste patrimoine immobilier. S’ils participent de cette inégalité, ils sont loin d’en être tous les défenseurs. On pourrait changer de système économique sans qu’une partie d’entre eux n’en soit d’ailleurs énormément affectée.

Non, ceux qui soutiennent le plus activement l’inégalité sont ceux qui en bénéficient le plus. Ceux qui font pression au niveau économique et politique pour augmenter perpétuellement leurs garanties de gagner à tous les coups. Ils ne sont que très peu. Ils sont le sommet de la pyramide, ils sont les revenus exponentiels. Ils sont l’élite de la fraction possédante, c’est-à-dire un groupe qui, grosso modo, fonctionne selon les mêmes mécanismes, mais de manière sensiblement plus intense.

Pour retrouver et quantifier ce groupe, il suffit de suivre l’argent, de savoir à qui profite le crime de l’inégalité. Selon l’INSEE, en France entre 2004 et 2010, les plus fortes augmentations de revenus sont à chercher du côté des 0.01 % les plus riches. Leurs revenus ont augmenté de 32,3 % (Notez que l’on ne parle que des revenus déclarés alors que ces derniers mois nous ont durablement sensibilisés aux pratiques de la grande bourgeoisie quant à l’évasion fiscale).

Les 50 % les plus riches de la population globale du pays, eux, n’ont vu leurs revenus augmenter que de 7 % pendant la même période. Pendant ce laps ce temps, que s’est-il passé ? Eh bien, comme d’habitude depuis 30 ans : la richesse nationale a augmenté, les loyers ont (beaucoup) augmenté, les bénéfices des entreprises du CAC 40 aussi, et de nouvelles lois réduisant l’imposition des plus riches ont été votées, en particulier le ‘‘paquet fiscal’’ mis en place par le gouvernement Sarkozy en 2007 : 7 milliards d’euros de cadeaux fiscaux

LES IMPÔTS

Oui, mais en France les riches sont surtaxés. Ils croulent sous les impôts ! Et ce qu’ils prennent à la majorité sous forme de loyer et de pression actionnariale, ils le lui redonnent par leur contribution au financement des prestations sociales et du service public.

Quitte à prendre au sérieux ceux qui criaient à l’exil des riches, imaginons tous les immeubles qu’ils n’auraient pas pu emporter avec eux, imaginons le vent de salubrité que l’arrêt de leur harcèlement aurait fait souffler sur les politiques économiques ! Eh non ! Malgré ‘‘ces impôts qui font fuir les riches’’, il nous en reste toujours pas mal, des riches. Pourquoi ? Peut-être parce que les 10 % les plus riches possèdent 50 % du patrimoine national. Actions et biens immobiliers que ces grands patriotes ne laisseront pas aux Qataris. Impôts ou pas, ils occupent encore une position exceptionnelle, puisque les 50 % les plus pauvres se partagent quant à eux 7 % du patrimoine national.

Quand on sait les bénéfices continus que constitue la possession de patrimoine, on se dit que le système fiscal actuel ne permet pas de niveler les revenus ni de ‘‘tirer vers le bas’’ ceux des 20%. Le retour des ‘‘socialistes’’ n’a rien changé à ce niveau. Au contraire, tout a été fait depuis vingt ans avec leur complicité pour alléger la contribution des plus riches à l’effort national de rééquilibrage des richesses.

L’antagonisme décrit plus haut continue à ce niveau. Car non seulement l’enrichissement des riches nécessite la rareté immobilière et la modération salariale, mais il réclame aussi la diminution des impôts auquel ce groupe devrait en théorie le plus contribuer. Comment peuvent-ils légitimer leur richesse en expliquant qu’elle est d’utilité publique, parce qu’ils ‘‘investissent’’, alors que d’une part, ils nuisent quotidennement à la majorité, et que d’autre part les impôts qu’ils daignent payer ne diminuent en rien leur pactole ? Et après tout, en continuant dans leur logique, pourquoi financer service public et prestations sociales pour tous ? Pourquoi, alors qu’ils ont les moyens de passer outre, de se payer leurs cliniques, leurs écoles, leurs rues privées ?

PARLONS VIE QUOTIDIENNE

 Les riches circonscrits, peut-on vraiment composer un groupe homogène des 80% les moins riches ? La théorie classique se basait sur un vécu, des lieux communs, une identité collective ouvrière. Qu’en est-il de notre analyse ? En l’absence de cette culture populaire du XX ème siècle, peut-on encore unifier un groupe qui semble si varié ? Cette catégorie populaire ou majoritaire qu’il faut essayer de circonscrire regroupe indéniablement des individus qui vivent très différemment. Par exemple, 12% de la population se situent sous le seuil de pauvreté. Dire ‘‘nous les 80%’’ peut sembler bien facile à ceux qui se situent autour du niveau de vie médian.

SOYONS REGARDANT SUR LA DÉPENSE

Pourtant, il y a bien un critère qui permet d’unifier l’expérience majoritaire : c’est le rapport quotidien à la dépense. De ce point de vue-là, non seulement les antagonismes se distinguent, mais également les convergences. Pourquoi ? Parce que la structure économique actuelle comme passée du capitalisme tend clairement à faire de la richesse une expérience cumulative. Être dans les 20 %, c’est bénéficier d’énormément de garanties contre les risques de la vie : des placements ‘‘sûrs’’, des assurances ‘‘tous risques’’, des biens immobiliers, tout un ensemble de protections très fortes contre la dégradation du revenu, sans compter les inombrables conseillers, fiscalistes et autres valets contemporains, les fameux intermédiaires dont nous parlions plus tôt, qui sont là pour protéger les intérêts des bien nés. Ils feront en sorte que les plus riches soient des personnes aisées, à l’aise.
Quant aux ruines fulgurantes de grands financiers, elles sont d’autant plus médiatisées qu’elles sont extrêment rares…

LA PRÉCARITÉ, L’AISANCE, L’ILLIMITATION

De leur côté, les 80% sont plus proches de l’expérience de la pauvreté ne serait-ce que parce que leurs revenus sont précaires. Pour les 70 % des actifs salariés, ils proviennent uniquement d’un salaire, ou bien ce sont les revenus d’une petite entreprise, pour les artisans et commerçants.

Si l’on se situe encore une fois sur un plan purement économique, la distance entre les 12 % sous le seuil de pauvreté et le sommet des 80 % est faible relativement à celle entre ces derniers et les 20 % les plus riches. L’individu qui fait partie de la majorité ne dispose que d’un seul revenu, son salaire, et flirte en permanence avec le risque de la dégradation rapide de son niveau de vie. Ne pas avoir les moyens de s’offrir le rêve d’une vie, surveiller son compte en banque en fin de mois, c’est une expérience majoritaire, qui va du petit tracas à l’angoisse profonde. L’aisance, au contraire, c’est de pouvoir faire ses choix sans prendre en compte le risque financier. Les enfants de classe aisée, par exemple, pourront choisir de ‘‘faire du cinéma’’ ou de ‘‘prendre une année sabbatique’’.

Quant aux 0.01 % de la population à la richesse exponentielle, l’élite des plus riches, c’est pour eux l’expérience de l’illimitation qui domine. C’est une expérience choquante, scandaleuse pour tous les autres, qui plonge parfois ses propres membres dans une démesure absurde, doublée d’un discours d’auto-victimisation invraisemblable. Trop de taxes et du coup on passe à coté du dernier Falcon de chez Dassault. Trop de taxes et on ne pourra pas investir dans l’entreprise du fiston.
C’est ce genre de lamentations bien futiles qui peut nous rendre dingues. Pourquoi ? Parce que la majorité n’a pas la marge de l’aisance, et encore moins les coudées franches de l’illimitation.

Les membres de la majorité devront choisir pour leurs enfants l’utilitaire, le petit boulot ou les études courtes. Et pour eux, la précarité est un état permanent. Car les bourgeois, quand bien même ils perdraient Fauchon, il leur resterait Picard. Or, quand on n’a plus les moyens de se nourrir correctement à Lidl, que reste-t-il ? Les restos du coeur.

Certes, les temps ont changé. Les minima sociaux sont arrivés, l’allocation chômage existe. Mais cette solidarité nationale tant vantée ne protège que quelque temps. Les SDF, dans une écrasante majorité, sont issus des classes populaires. Tout le monde ne flirte pas avec ce risque, seulement 80% de la population. Les temps changent, les risques restent.

Car cette expérience de la limitation, qui est le quotidien de la majorité, est extrêmement rare chez les 20 % à l’aise. Celle de la précarité inimaginable. Bien sûr les désirs sont relatifs, et les plus aisés, élevés dans un certain goût et une certaine bienséance, auront tendance à vouloir acheter ce qu’il y a de plus cher. La petite minorité hurle et fait les gros titres pour des taxes qui menaceraient quoi ? Des activités non-essentielles, non-essentielles dans l’absolu, mais aussi vis-à-vis du dénuement complet que vivent ceux des plus pauvres de la majorité.

PETITES DIFFÉRENCES ET GRANDES DIVERGENCES

On pourrait découper avec plus de précision des sous-groupes à l’intérieur de ces catégories. On pourrait rétorquer à propos de l’expérience majoritaire de la précarité : que faites-vous des fonctionnaires alors ?

Voilà une idée reçue qu’il est temps de remettre en cause. Contre toute attente, la fonction publique compte plus de contrats précaires que le secteur privé. De plus, les salaires y restent modérés et n’augmentent que faiblement au cours de la carrière des petits ou moyens fonctionnaires, qui constituent le profil le plus courant. Ces fonctionnaires se situent dans les 80 % du groupe homogène que nous avons décrit plus haut.

S’il est évident que nos trois groupes sont imparfaits, la manière de les divisier en dit long sur le programme politique que vous portez. Ainsi, opposer les travailleurs du privé à ceux du public est un discours classique de la droite libérale. On désigne un ennemi, et on le spolie de ses prétendus privilèges pour réduire dans le même temps les services publics qui profitent à tous. Ce tube des années 80 tourne encore très bien. Diviser pour mieux régner, c’est une arme politique aussi vieille que le monde.

De notre côté, nous choisissons de passer outre ces différences, pour nous concentrer sur la profonde divergence d’intérêts entre les différents groupes de la majorité et ceux de la minorité. Ainsi, si une partie des travailleurs de la fonction publique ne vit pas selon le critère que nous avons défini – la précarité – elle en connaît d’autres : l’absence de patrimoine productif et l’expérience de la limitation. Cela suffit pour nous à les fédérer. C’est toujours l’objectif commun qui détermine la manière de taire les divisions au profit de ce qui importe, les privilèges pour la bourgeoisie ou la reconquête d’une souveraineté pour le peuple.

Car les choses n’ont pas changé depuis le XIX ème siècle. Il y a toujours une minorité, qui compte au moins 20 % de la population française, et qu’il faut à nouveau étiquetter bourgeoisie. Les plus riches possèdent, louent, embauchent. Même lorsqu’ils ne sont pas immédiatement liés au capitalisme par leurs professions, comme le sont les médecins, les avocats, les présidents d’université. Leurs intérêts, leurs clubs, leurs écoles, leurs patrimoines les lient entre eux, leurs biens les classent parmi un groupe social, qu’ils le veuillent ou non.

PARLONS DU POUVOIR

La considération de l’inégalité donne le vertige. ‘‘Comment peut-on accepter ça ?!’’ s’insurge-t-on devant les infos. Mais personne n’a accepté ça ! Jamais la majorité n’a été consultée. ‘‘Voulez-vous une minorité qui monopolisera la majeure partie des richesses, et dont les intérêts s’opposent à ceux de tous les autres, oui ou non ?’’ Cette inégalité que rien ne justifie, cet état de fait injuste à tout niveau, ce jeu truqué où ce sont toujours les mêmes qui récupèrent la mise, ne tient ni par l’opération du Saint-Esprit, ni par prestidigitation. Il tient parce que ceux qui récupèrent la mise ont le pouvoir et peuvent ainsi veiller à la conservation de l’ordre inégalitaire. À différents degrés selon qu’ils soient simples bourgeois de province ou grands plein de morgue de Neuilly, mais tous ont en commun d’en détenir une parcelle.

Ils détiennent le pouvoir à tous niveaux. Au niveau du travail tout d’abord. La typologie mise en place par l’INSEE, les catégories socioprofessionnelles (CSP), est difficile à utiliser mais elle a le mérite de prendre en compte la position hiérarchique. Les 73,8 % de la population active que forment ensemble les catégories ‘‘employés’’, ‘‘ouvriers’’ et ‘‘professions intermédiaires’’ ont en commun d’être dans une position subordonnée, de n’être ni aux décisions du groupe dans lequel ils travaillent, ni libres d’agir durant au minimum 35 h par semaine. C’est une différence quotidienne de taille avec les 26,2 % restant en sachant que la nomenclature de l’INSEE ne permet pas de faire la différence parmi eux entre les ‘‘petits’’ indépendants qui ne commandent personne, dont la précarité économique est à l’image de leur chiffre d’affaire, fluctuante, et ceux qui possèdent des responsabilités confortables et stables. La majorité vit donc une expérience semblable de la soumission à un pouvoir.

Bien sûr que le directeur général est soumis à la pression du conseil d’administration, dont les membres sont eux-mêmes stressés par les intérêts financiers qu’ils représentent. Bien entendu, le président d’université a de ‘‘grosses responsabilités’’, et tout chef, sauf dans le cas des très grands patrons, doit répondre de ses actions à un supérieur. C’est évident. Il n’empêche que ceux qui n’ont personne sous leurs ordres, personne en dessous d’eux, sont majoritaires. La plupart des gens n’exercent pas de pouvoir pendant leur travail, ils ne font que subir. C’est une sacré différence, non ?

Le pouvoir dans l’entreprise ou l’administration serait peut-être neutre, du point de vue des classes sociales, si l’on changeait de rôle tout au long de sa vie. On commence subordonné, on devient intermédiaire, on finit chef. Ça serait chouette, n’est-ce pas ? Mais il n’en est rien. Dans l’entreprise privée, la frontière est claire entre le monde des salariés, celui des cadres etcelui des patrons. Le passage de subordonné à chef d’entreprise, s’il n’est pas impossible, relève de l’improbable parce qu’il est institutionnalisé par des niveaux d’études, des diplômes dont la possession marque une appartenance de classe (car n’est pas diplômé d’HEC qui veut, les diplômes sont, en France, fortement corrélés à l’origine sociale, tout le monde le sait). Mais aussi par la possession de capital économique, nécessaire pour faire partie d’un staff de dirigeants.

ET LA RÉPUBLIQUE ?

Car nous savons tous que l’entreprise ce n’est pas la démocratie ! Heureusement dans notre temps libre nous sommes tous des citoyens, merci la Constitution !

Eh bien non ! Ce n’est pas le moment où l’on pourrait se raconter que ce que la majorité perd de pouvoir (donc de liberté, d’autonomie) au travail elle le regagne en politique. La République est bourgeoise. Au
gouvernement tout d’abord. Grâce à ‘‘l’opération transparence’’, on sait que le patrimoine moyen des ministres est de plus de 900 000 euros, soit le niveau de patrimoine des 10 % de Français les plus riches.
Quant à l’Assemblée nationale, On sait que 9% des députés étaient ouvriers, employés ou professions intermédiaires lors de la législature Sarkozy alors que ces trois catégories représentent plus de 70 % de la population active. Sous le ‘‘socialisme’’, rien n’a changé. Le pouvoir législatif exclut donc une énorme partie de la population d’une possible élection.

Comment expliquer cela ? En grande partie par l’aisance qui est demandée, dans notre système politique, pour pouvoir se consacrer pleinement à la chose publique. L’aisance qui rime avec le loisir, mais aussi l’autonomie au travail qui permet l’adaptation au rythme de vie d’un élu : pouvoir participer à des réunions, répondre au téléphone… “Monter’’ dans n’importe quel parti reste le monopole de certaines professions. N’est pas cadre du PS qui veut, naturellement. Mais cela est aussi tout simplement dû à la reproduction sociale typique de la bourgeoisie politique. “Milite à l’UNEF mon fils”. Le syndicat étudiant fournit ainsi de la chair fraîche et bien élevée au parti majoritaire.
L’idée selon laquelle ‘‘l’élite’’ politique ne fait pas quotidiennement l’expérience de la majorité des Français est tout à fait justifiée. Et ce n’est pas en raison des voitures de fonction et des ors de la République, comme les journalistes se plaisent à le souligner, fascinés qu’ils sont par tout ce qui brille, mais parce que ses membres étaient déjà riches avant.

Les événements récents, comptes suisses, tableaux hollandais et grandes propriétés, facilitent l’appréhension que chacun se fait du niveau de vie des hommes politiques du PS, du centre et de l’UMP. Et c’est également le cas de ceux du Front National, pas si anti-système que ça puisque provenant presque tous de la bourgeoisie de province. De notables, de patrons, il y a pléthore, tout aussi largués que le reste de l’élite politique, le racisme en plus. Quant à la gauche radicale des communistes à Lutte Ouvrière, on peut leur reprocher beaucoup de choses, mais pas de rouler sur l’or.

Pour finir, il y a le pouvoir symbolique. Pouvoir de dire le vrai, le juste et le bien. Pouvoir de tenir des discours et d’être entendu. Ce sont encore majoritairement des membres de la bourgeoisie qui possèdent ce pouvoir. Ses détenteurs sont toutefois généralement des subalternes, dans une position de soutien plus ou moins actif.

Actuellement, les journalistes, les éditorialistes, les réalisateurs et une bonne partie de l’élite culturelle, à quelques exceptions remarquables près, soit se taisent devant le scandale de l’inégalité, soit défendent habilement et de manière perverse les intérêts des puissants. Il y a aussi les universitaires, académiciens ou normaliens, experts de Science Po ou d’HEC, toujours prêts à pondre un article quand l’ordre est menacé. Ou bien ils utilisent leur tribune uniquement pour assurer leur carrière, alors qu’ils sont bien placés pour maîtriser les données (statistiques, philosophiques, etc.) permettant de dénoncer l’inégalité.

Que le détenteur d’un pouvoir symbolique qu’il soit artiste, universitaire, cinéaste, puisse ne pas utiliser sa fonction pour dénoncer l’intolérable misère de l’indigent, de l’endetté, du licencié, fait de lui un complice. Complice de qui ? De ceux qui leur sont supérieurs, la grande bourgeoisie ou élite, qui récupère tous les gains. Elle les entretient en leur donnant quelques miettes, ou bien les menace quand il le faut. Combien de journaux pris à la gorge par leurs annonceurs ont fait évoluer leur ligne, par une lâche auto-censure ?

Le contrôle n’est pas toujours direct, il n’est pas simple, mais il existe. La grande bourgeoisie qui tient les ficelles n’est pas un fantasme. Elle est une union objective et interpersonnelle. Car il est inutile de la percevoir comme une réunion secrète du Spectre, façon James Bond, comme se plaisent à l’imaginer les rebelles impatients de pouvoir poser une bombe au bon endroit (rêve respectable, soit dit en passant). Mais l’élite financière a un visage, contrairement à ce que suggèrent les penseurs de la complexité, auxquels s’est joint le candidat Hollande, désireux d’être au plus vite excusé de renoncer à combattre un ennemi invisible, ennemi que pourtant il voit et côtoie tous les jours.

Cet ennemi a un nom, et une adresse. Et s’il est plus facile et plus consensuel de rager sur une élite internationale, les Qataris ou les Américains ne sont pas les premiers ennemis du peuple. Pour commencer, nous avons une élite bien de chez nous. Si par théorie du complot vous entendez un discours qui affirme qu’une élite très minoritaire utilise les politiques institutionnelles et économiques pour arranger ses intérêts, avec la complicité de journalistes et d’intellectuels pour la légitimer, alors oui, pourquoi pas. Populisme ? Si, pour vous, est populiste celui qui affirme, comme le pilier de comptoir du bar du coin, que certains s’en mettent pleins les poches au détriment de tous les autres, et qu’il y a un groupe d’individus responsables de cet état de fait, alors oui, nous sommes populistes.

Nos trois catégories (peuple, bourgeoisie, élite), si elles peuvent paraître simplistes, n’ont pas vocation à donner une photographie scientifique de la société. Elles fondent en revanche une vision politique, c’est-à-dire à la fois une manière de classer les individus selon le pouvoir qu’ils ont les uns sur les autres, mais aussi en vertu des effets stratégiques. L’objectif est de penser de manière majoritaire pour récupérer la souveraineté dont le peuple est privé. Nos catégories font donc le pari de rejeter les divisions qui servent d’autres desseins.

À droite il s’agit de diviser la population en immigrés/Français de souches, assistés/entrepreneurs. Non seulement ces divisions sont arbitraires et ne sont jamais argumentées, mais elles servent des objectifs politiques qui visent à stimuler le racisme et les haines, qui ménagent la minorité au pouvoir.

Ces dernières décennies à gauche on a privilégié d’autres différences qui génèrent de douloureuses oppressions : homos/hétéros, hommes/femmes, la théorie des minorités occupe une bonne partie de la pensée critique et à juste titre. Mais il y a insuffisance d’une pensée globale, d’une pensée populaire et majoritaire, insuffisance qu’il faut pallier.

Comme l’élite assume de parler de la société comme d’un groupe homogène et pacifié de ‘‘classes moyennes’’ pour sanctuariser ses intêrets, il faut assumer de parler de la bourgeoisie comme d’un groupe dominant et homogène, en conflit d’intêret avec le peuple, et dont l’action est caractérisée par le soutien au système en place.

Et comme la “droite décomplexée” assume de stigmatiser les minorités allogènes, il faut assumer un discours de “gauche décomplexée” qui ose parler du sous-groupe qui, au sein de la bourgeoisie, monopolise pouvoir, influence en fixant les règles. Il s’agit des élites, de la grande bourgeoisie, dont les membres, parfois rivaux, souvent en lutte les uns contre les autres pour leur monopole et leur prestige, n’en sont pas moins tous d’accord pour encourager la même politique. ‘‘Nouveaux riches’’ versus ‘‘vieilles familles’’ sont autant de subdivisions qu’on laissera aux dîners du Ritz.

AU JEU DES PETITES DIFFÉRENCES QUE LA BOURGEOISIE ENTEND CONTINUER À MENER POUR BROUILLER LES REPÈRES, LE PEUPLE A TOUT À PERDRE. À PENSER EN MAJORITÉ, EN SE CONCENTRANT SUR UN ENNEMI COMMUN PLUTÔT QUE SUR SES PROPRES DIVISIONS INTERNES, IL A UN MONDE À GAGNER.