La grève est lancée et nombre de citoyennes et de citoyens se demandent certainement qui croire, entre le gouvernement et les multiples experts et éditorialistes qui encouragent la réforme, et les opposants, nombreux mais divers, ce qui interroge sur leurs intentions réelles : est-ce que cette réforme ne serait pas qu’un prétexte pour combattre Macron, plus qu’un problème en soi ? D’ailleurs, cette réforme n’est-elle pas nécessaire et dans l’air du temps ? Hélas non, et voici 4 arguments simples pour vous en convaincre et convaincre autour de vous, et en 5 minutes.

1 – Notre régime de retraite et la sécurité sociale dont il fait partie ne sont pas en danger financier et il n’y a donc pas nécessité à faire travailler les gens plus longtemps ou à réduire le niveau des futures pensions.

5,4 milliards d’euros, c’est la dette de la sécurité sociale (qui, rappelons-le, comporte 4 branches : maladie  – votre carte vitale -, accident du travail et maladie professionnelle – ce qui paye vos arrêts en cas d’accident du travail -,  famille – les APL, les allocations familiales… – et donc les retraites).

Dis comme ça, ça fait une sacrée somme, sauf que ce chiffre asséné à coup de titres alarmistes n’est jamais accompagné du chiffre auquel il se rapporte : 440 milliards. Il s’agit du budget annuel de la sécurité sociale. Ça fait vraiment relativiser, parce qu’un déficit de 5,4 milliards sur un total de 440 milliards c’est dramatique comme… un découvert de quelques dizaines d’euros si vous gagnez 2 000 euros par mois.

Dans son dernier rapport, le Comité d’Orientation des Retraites (un groupe d’experts formé par Sarkozy pour faire flipper annuellement les Français avec des graphiques incompréhensibles) montre qu’en fait il n’y a rien d’alarmant pour la branche retraite de la sécurité sociale. Ce qui a dégradé son équilibre, ce sont des décisions politiques récentes : moins d’emploi public avec l’austérité a fait perdre des recettes au régime (parce que le public cotise davantage que le privé, eh oui), et les exonérations des heures supplémentaires par Macron ont réduit la somme de cotisations finançant notre système. On vous le disait il y a quelques semaines, Macron a placé artificiellement la sécurité sociale en déficit pour… pouvoir faire tenir à ses ministres des discours alarmistes justifiant des reculs sociaux majeurs comme la réforme des retraites.

Il faut le dire et le répéter : il n’y a aucun problème budgétaire ou de terrible dette “laissée à nos enfants” qui justifieraient une telle réforme.

2 – Non, notre espérance de vie n’est pas en constante augmentation et cela ne justifie pas qu’on travaille plus longtemps. 

En France, l’espérance de vie stagne depuis quelques années et surtout l’espérance de vie en bonne santé, qui est assez mauvaise comparée aux autres pays européens. On vieillit mal, parce qu’on travaille mal, que la souffrance au travail est devenue une donnée constante et perçue comme normale. On est aussi moins bien soigné qu’il y a 20 ans, car on le sait, nos hôpitaux sont débordés et nos médecins préfèrent s’entasser dans les beaux quartiers et les villes côtières que de s’installer sur l’ensemble du territoire : il n’y a jamais eu autant de médecins en France, mais ils n’ont jamais été aussi mal répartis, nous disait le ministère des finances en octobre dernier.

Il faut aussi considérer que ce n’est pas parce qu’on vit plus longtemps qu’on devrait travailler plus : notre productivité étant en constante augmentation (ça stagne pour la première fois cette année), il serait tout à fait logique qu’on profite de cette amélioration économique en travaillant au contraire moins. Sans même parler du fait que nous allons devoir changer de modèle de production et de consommation avant 10 ans pour éviter l’extinction de notre espèce, et qu’il est donc nécessaire de ralentir le rythme.

La semaine de 4 jours et le retour de la retraite à 60 ans sont la vraie solution pragmatique de notre époque, et nous avons les moyens de financer une telle évolution : un salarié français travaille en moyenne 45 jours par an, soit 9 semaines, uniquement pour payer les dividendes des actionnaires. En 1981 c’était 10 jours. Il y a certainement quelque chose à reprendre en main de ce côté-là non ?

3 – Augmenter l’âge de départ à la retraite (ou “âge pivot”) ne nous fera d’ailleurs pas travailler plus longtemps mais simplement gagner moins.

Cela mettra simplement davantage de soixantenaires au chômage, comme ce qui s’est passé après le dernier allongement du temps de travail, en 2010 : depuis cette loi d’allongement de la durée de cotisation, un chômeur de plus de 58 ans a en moyenne 54 % de risques de rester sans emploi, dans l’attente d’une liquidation plus tardive de sa retraite, comme nous le disait l’INSEE en 2017.

Cela veut dire qu’en réalité, notre classe dominante ne veut pas nous faire travailler plus longtemps : elle veut simplement faire des économies sur nos pensions de retraites, en réduisant le temps durant lequel elles nous seront payés. Vous suivez ? On nous raconte que pour mieux financer le régime de retraites, on va cotiser plus longtemps, sauf que l’objectif visé est simplement qu’on en bénéficie plus tard, et qu’il y ait moins à nous verser.

Le gouvernement est conscient de cet argument et fait de temps en temps de grandes déclarations sur la nécessité de mieux intégrer les seniors dans les entreprises, le JT de France 2 nous a même montré l’autre jour une entreprise qui a créé un label pour saluer l’embauche de plus de cinquante ans dans les entreprises. De grands principes et un label suffiront-ils à garantir l’emploi jusqu’à la retraite ? On vous laisse répondre.

4 – L’objectif de cette réforme n’est d’ailleurs pas de « sauver le régime par répartition », mais bien de développer un système de retraites par capitalisation, très profitable pour tout le secteur assurantiel et bancaire.

Pourquoi tant de hâte à faire cette réforme ? Est-ce parce que nos dirigeants brûlent d’envie de rééquilibrer la sécurité sociale ? Pas du tout : on a bien vu que, quand ils pouvaient remettre la sécu en déficit, Macron et ses sbires ne se gênaient pas. L’objectif véritable est ailleurs, et pour le retrouver il faut se souvenir que Macron n’est pas arrivé au pouvoir par hasard mais bien pour exécuter une feuille de route qui a justifié qu’il soit porté médiatiquement et financièrement par la grande bourgeoisie française et internationale : remettre du profitable là où la Libération a instauré de la solidarité, du service public et de l’entraide. Remettre de la retraite par capitalisation, c’est-à-dire l’accumulation individuelle, tout au long de sa vie professionnelle, d’un stock de capital finançant ses futures pensions, à la place de la retraite par répartition, c’est-à-dire le financement par toutes et tous de la retraite de tout le monde (mes cotisations financent les pensions des actuels retraités).

Pourquoi c’est plus intéressant pour les alliés de Macron ? Parce que c’est un système capitalistique, qui génère du profit pour de grosses entreprises qui gèrent cette manne. Les principaux leaders de ce marché ne s’y trompent pas : « Le gouvernement a mis de la lumière au bout du tunnel », a dit Olivier Mariée, directeur des ventes et de la distribution d’AXA France, aux Echos début octobre. Il faut dire qu’une mesure adoptée l’année dernière et passée relativement inaperçue a boosté l’offre de retraites par capitalisation : la loi PACTE, plus connue par les privatisations qu’elle contenait que par cette disposition, a simplifié la législation des fonds de capitalisation.

Un an avant sa réforme des retraites, le gouvernement a donc permis le développement du secteur… et a fait immédiatement le lien entre les deux : en mai 2018, Jean-Paul Delevoye, le concepteur de la réforme, expliquait réfléchir à obliger certains citoyens à basculer vers la capitalisation : « La question se pose pour les plus gros salaires qui excéderaient un certain plafond (au-dessus de 120 000 € de revenus, 160 000 € ou plus), ce qui doit encore être arbitré ». Les riches et les personnes aisées pourraient donc cesser, avec la bénédiction du gouvernement, d’être solidaires du régime, qui deviendrait une caisse de cotisations des revenus bas et moyens.

Jean-Paul Delevoye aurait d’ailleurs “oublié” de préciser dans sa déclaration d’intérêts, publiée samedi 7 décembre sur le site de la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique (HATVP), qu’il était administrateur de l’Institut de formation de la profession assurance (Ifpass) depuis 2016. Autant dire que ce monsieur entretient des liens tout à fait privilégiés avec le secteur assurantiel, le même qui est fort intéressé par la réforme des retraites.

Sauver notre régime de retraite, vraiment ?


Illustrations par Aurélie Garnier


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