Le nouveau groupe d’experts sur le SMIC est présidé par quelqu’un qui souhaite sa disparition

Le 23 août, le gouvernement a nommé les membres du groupe d’experts sur le salaire minimum de croissance (SMIC), chargé notamment de rendre un rapport annuel sur la nécessité ou non de donner le fameux “coup de pouce” au SMIC, chaque 1er janvier.

Or, le nouveau président de ce groupe n’est autre que Gilbert Cette, un économiste libéral partisan d’un SMIC négociable branche par branche, et non plus le même pour tous comme c’est le cas actuellement, et qui pourrait être plus bas que la norme en vigueur. Concrètement, le patronat pourrait obtenir dans sa branche l’établissement d’un SMIC à 900, 800 ou qui sait, 700€, en attendant qu’il n’y ait plus de SMIC du tout. C’est ce que défend Gilbert Cette dans un ouvrage publié en 2015 “Réformer le Code du travail”. Dans une interview à Libération la même année il déclarait : “Pourquoi ne pas imaginer un Smic qui varie en fonction de l’âge ou encore de la région.” 800€ en Occitanie, 1000€ en Ile de France, 500€ pour les jeunes ?

Les autres membres du groupe ont tous en commun d’être des économistes libéraux, et deux d’entre eux, André Zylberberg et Andrea Garnero, ont publiquement défendu la libéralisation du SMIC. Zylberberg avait déjà publié un rapport avec Cette en 2008 pour réclamer la désindexation du SMIC sur l’inflation. Zylberberg est aussi connu pour avoir écrit un livre en 2016 intitulé “le négationnisme économique” et qui était une attaque contre les économistes non-libéraux qu’il jugeait “non scientifiques” et “trop dans l’idéologie”.

Pourtant, c’est bien à un groupe d’idéologues, tous d’accords et se connaissant les uns les autres, que le gouvernement vient de confier l’analyse du niveau du SMIC. Leur point commun ? Ils veulent tous sa disparition.

Le gouvernement a-t-il pour objectif de raboter le SMIC ? Souhaite-t-il le “flexibiliser” et faire en sorte que, comme les autres normes du travail, il soit “négocié” secteur par secteur plutôt que le même pour tous ?

Cette information discrète mérite d’être connue des citoyens et diffusée au plus grand nombre, les experts nommés étant souvent ceux chargés de justifier la sauce à laquelle nous allons être mangé.

Frustration n°11 : Première manche du macronisme : 1-0 pour les riches

 

Chères lectrices, chers lecteurs,

Le 25 août est sorti notre numéro d’automne ! Tiré à 10 000 exemplaires, il est disponible dans toutes les villes de France, en kiosque, maison de presse et Relay (Pour trouver le plus proche de chez vous, entrez votre code postal sur ce lien : http://web2store.mlp.fr/produit.aspx…)

En attendant que la colère du peuple ne monte et que les centrales syndicales sortent de leur torpeur coupable, ce numéro a été écrit pendant la première manche du règne de Macron, celle où notre camp a enregistré déjà nombre de défaites, et où celui des riches s’est vu récompensé de son soutien sans faille au candidat heureux de cette année électorale.

 

// SOMMAIRE

Poursuivant notre projet de mise en mots des expériences individuelles et collectives de frustration face à l’injustice et à l’hypocrisie de notre société faussement démocratique et où chacun aurait soit disant sa chance à saisir, nous avons réunit pour ce numéro une équipe de 13 personnes, rédactrices, illustrateurs, relectrices, éditeurs, pour :

– DRESSER LE PORTRAIT DE LA FAMILLE MULLIEZ : Ce clan familial possède la majeure partie des enseignes de distribution française, et se pare de la vertu et du patriotisme dont le patronat français bien de chez nous aime se targuer. La réalité est pourtant tout autre.

– EN FINIR AVEC LE MYTHE DE LA “RÉVOLUTION TECHNOLOGIQUE” qui exigerait qu’on renonce à notre droit du travail : Depuis qu’il est clair que la casse du Code du travail ne crée pas d’emploi (puisqu’on la pratique en vain depuis plus de 20 ans), le nouvel argument massue pour justifier les régressions actuelles est que “le numérique voudrait ça”. De Fillon à Hamon, cette idée reçue a fait son chemin et il est plus que temps de lui tordre le cou.

– DÉMONTRER QUE L’ORGANISATION DES JEUX OLYMPIQUES A PARIS EST UNE CATASTROPHE : Un nouveau souffle pour notre pays ? Une chance pour la région parisienne ? Des milliers de création d’emploi ? Que dalle : les JO sont un très bon plan pour générer des profits pour les grandes entreprises et mettre au pas des villes entières. Ils doivent être combattus sans relâche.

– ALLER A LA RENCONTRE DES JEUNES EUROCRATES stagiaires à Bruxelles, et réaliser que leur europhile béate et naïve se double d’une défiance certaine pour les peuples européens et d’une conception pour le moins pauvre de la démocratie, obstacle au grand rêve européen. Une élite formée à nous mépriser.

– REVENIR SUR L’AFFAIRE TAPIE-LAGARDE, ce long feuilleton auquel on ne comprend rien car nos médias sont rarement fichus de nous l’expliquer clairement. C’est chose faite dans cette chronique judiciaire limpide qui nous rappelle comment la ministre des finances et actuelle directrice du FMI a fait perdre au contribuable des millions d’euros. Un crime impuni

– POURSUIVRE LA RÉFLEXION SUR NOTRE MODE D’ALIMENTATION avec deux interviews : L’une sur la notion de désobéissance alimentaire ou comment renoncer aux plats surgelés pour retrouver sa souveraineté, l’autre sur l’aide à l’installation des paysans et la promotion d’une agriculture respectueuse de l’environnement et de notre santé. Les œufs contaminés ne sont pas notre seul horizon.

– MAIS AUSSI : Revenir sur l’Histoire de la fonction présidentielle et se rendre compte que non, les Français n’ont pas “toujours eu besoin” d’un homme fort qu’on met en scène, s’intéresser à la façon dont des artistes cherchent à mettre en valeur la “France d’en bas” sans trop chercher à creuser les causes de l’exploitation et de la misère, décrire ce que compte faire le gouvernement de notre système social, à travers une explication de nos fiches de paie et enquêter sur le programme “young leaders”, une sorte de camp d’été américain pour forger une oligarchie soudée et où sont passés notamment Macron et Villani, la “team rocket” du capitalisme français.

Ce numéro compte plus d’articles et a rassemblé une équipe plus grande que tous les numéros précédents. Il vise à emmener nos lecteurs toujours plus loin dans l’appréhension du conflit de classe dans lequel nous évoluons, et il est destiné à tous les publics : Nous continuons à exercer une vigilance constante sur la lisibilité de nos articles, dont la lecture ne réclame aucun prérequis en terme de références littéraires, de connaissance d’un petit milieu militant ou intellectuel, de positionnement politique gravé dans le marbre. A Frustration, les portes de la critique sociale sont ouvertes à tout-e-s !

 

// ÉDITO

« Faire revenir les riches » : pour quoi faire ? 

Dès l’automne, le gouvernement compte mettre en oeuvre sa réforme de la fiscalité des grandes entreprises et des grandes fortunes. « Flat tax » de 30 % sur tous les revenus du capital, y compris ceux qui étaient jusqu’alors taxés à plus de 50 %, suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune sur le patrimoine financier des ménages, fin de la taxation des hauts salaires des professions financières comme courtier ou trader… Si l’on ajoute à cela un Code du travail qui rend d’immenses pouvoirs aux chefs d’entreprise, l’organisation des Jeux olympiques à Paris en 2024 pour permettre aux groupes de BTP de construire des infrastructures inutiles et aux agents immobiliers de spéculer, c’est un immense tapis rouge que le gouvernement déroule aux pieds des riches, Français comme étrangers, résidents comme exilés fiscaux.

Dernier acte cet été, la majorité parlementaire a voté contre une proposition des députés de l’opposition insoumise, soutenue par tous les autres, qui consistait en la suppression du « verrou de Bercy » : ce système qui permet au ministre des Finances de choisir quel fraudeur fiscal ira devant la justice et avec quel autre il trouvera un arrangement à l’amiable. Voici le genre de « moralisation de la vie publique » que nous offre le gouvernement du « renouveau ».

Ces décisions constituent des œillades appuyées à tous ces évadés, expats et autres riches citoyens qui attendaient de l’autre côté de nos frontières que la France en finisse pour de bon avec son foutu modèle social et fiscal qui les empêchait d’agir chez nous comme ils agissent à la City ou au Bengladesh. Ces troupes de nantis massés dans les pays voisins – comme la famille Mulliez qui vit à une rue d’une frontière franco-belge qui n’existe plus que pour le fisc – attendent la restauration de leurs privilèges, comme le faisaient les aristocrates français exilés après 1789.

Macron rembourse sa dette envers l’oligarchie qui lui a organisé des dîners de soutien à Londres, New York ou Bruxelles et a fait rouler tous ses médias pour les beaux yeux de son champion. Grâce à lui, ces riches auront leur revanche : Paris va pouvoir détrôner Londres comme paradis des traders, le droit du travail français sera aussi flexible que les indemnités d’un chômeur allemand et nous pourrons concurrencer les États-Unis par notre taux croissant d’inégalités sociales.

Et tout ça pour quoi ? Pourquoi faire « revenir les riches » (alors même que la majorité d’entre eux n’étaient pas partis) ? Pour qu’ils puissent continuer à « investir », à nous enfumer de leur lobbying et à défigurer nos campagnes de leurs zones commerciales ? Pour qu’ils continuent à nous asphyxier de leurs coups de génie marketing, montrant un standard de vie que l’immense majorité n’atteindra jamais ?

Pour notre part, nous rêvons de l’inverse : si les riches veulent tant investir chez nous, qu’ils respectent nos vies et qu’ils payent leurs impôts. Sinon, ciao !

 

POUR RECEVOIR CE NUMÉRO, ABONNEZ-VOUS, ABONNEZ AUTOUR DE VOUS : 19€60 pour un an, abonnement en ligne ici : https://www.helloasso.com/…/abonnement-a-la-revue-frustrati…

Dans la tête des bourgeois : Le sentiment de supériorité des classes supérieures vu par trois romans

Les rapports de classe sont un thème récurrent de la littérature française, qui participe parfois de nos perceptions de la société. Germinal, le roman d’Émile Zola, est devenu l’image même de la classe ouvrière victime du capitalisme. Les romans de Balzac ont mis en scène la petite bourgeoisie montante, opportuniste et mesquine, au point qu’être un « Rastignac » est devenu une expression autonome dans la langue française. Mais ces références sont datées et on a beau jeu de dire que depuis le xixe siècle les choses ont changé et que la lutte des classes est morte avec Balzac et Zola. D’où l’intérêt pour nous de nous pencher sur les livres, les films et les productions culturelles contemporaines : comment y sont décrites les classes sociales et les rapports de domination ? Est-ce que certaines productions peuvent nous aider à comprendre la vie des autres ou retrouver la nôtre, que l’on soit grand bourgeois ou ouvrier aujourd’hui ? Pour ce numéro, trois romans publiés en 2016 et 2017 ont été choisis car ils décrivent de l’intérieur la bourgeoisie française contemporaine, cette classe dominante dont les pouvoirs ne cessent de croître avec la montée des inégalités. Pour en saisir les contours, nous disposons de statistiques, de travaux sociologiques[1], mais pour toutes celles et ceux qui ne la fréquentent pas, ni ne la rencontrent, il est difficile de se figurer ce qui se passe dans sa tête, face à la société en ébullition qu’elle domine. Ces trois romans nous aident à y voir plus clair.

La Suite