Union européenne : plus de guerre que de paix

« L’Union européenne nous protège car elle est un vecteur de paix », « c’est grâce à elle que les dernières générations ont été épargnées par les guerres sur leur sol », voilà ce que répètent les défenseurs de l’ordre européen établi. C’était (peut-être) vrai avant. Mais ce n’est désormais plus le cas. La paix diplomatique est fragilisée par la guerre sociale, fiscale et environnementale que l’Union européenne du libre-échange porte en elle.

L’Union européenne oppose les travailleurs entre eux

Après-guerre, les diplomaties européennes avaient besoin de se réunir pour faire avancer la paix. Mais de quoi a-t-on parlé ? D’argent, avec la création du marché unique. Aujourd’hui, à 60 ans l’Union européenne est devenue une vieille conservatrice. Elle a évolué comme beaucoup d’individus, comme Daniel Cohn-Bendit par exemple : d’abord militant de la paix et de la coopération entre les peuples, il a fini par soutenir le forcené libéral Emmanuel Macron pour la présidentielle et il défend l’Union européenne libérale même contre l’avis des peuples (à propos du Brexit : « Il faut arrêter de dire que le peuple a toujours raison ! »). La politique agricole commune (PAC), première politique européenne en termes de budget, symbolise cette évolution : elle visait à protéger le marché européen et assurer l’autosuffisance alimentaire mais, à force de réformes libérales, elle a fini par devenir une prime à l’agriculture industrielle qui spécialise des régions et les fait s’inscrire dans la compétition mondiale.

La mise en concurrence des productions dans le marché commun européen déréglementé a fini par conduire à des actes violents, comme ceux des agriculteurs français qui s’en prennent régulièrement à des camions de fruits et légumes espagnols. Le « dumping social » met lui en concurrence les travailleurs locaux avec des travailleurs détachés à moindre coût, même plus besoin de délocaliser, et leur figure devient un argument de plus pour les nationalistes.

Plutôt que de réaliser une harmonisation fiscale et sociale par le haut afin de les annuler, l’UE a approfondi les disparités économiques entre les pays membres et ainsi produit des tensions politiques inédites. À la stratégie néomercantiliste des pays du « Nord » (Allemagne, Autriche, Pays-Bas, Finlande, etc.) qui a consisté à casser les salaires et les dépenses sociales pour monter en compétitivité et accumuler les excédents, les pays du « Sud » ont appuyé leur croissance sur de l’emprunt à bas taux. Mais c’était là une véritable bombe à retardement qui ne manqua pas de se déclencher lorsque crevèrent soudainement les bulles immobilières laissant ces pays sur le carreau et incapables de rembourser les emprunts aux taux auxquels ils avaient été contractés sur un marché alors bien content d’émettre de la dette publique sans saigner leur propre population. Mais ces pays du Nord n’ont pu entasser leurs excédents dus à leurs exportations qu’en comptant sur la faiblesse relative des autres pays qui n’avaient pas réalisé les mêmes ajustements. Autrement dit, les pays du Nord forcent les pays du Sud à vivre à crédit et se plaignent de ce qui fait leur fortune ! En 2007, les premiers accumulaient déjà 230 milliards d’euros d’excédent alors que les seconds accusaient un déficit de 180 milliards. C’est tout le paradoxe des adorateurs du modèle allemand et de la réduction à marche forcée des déficits publics. Une UE avec 28 Allemagne est impossible. Plus un pays fabrique de l’excédent, plus le déficit se creuse à l’autre bout de la chaîne. Sans oublier le « dumping fiscal » pratiqué par des pays tels que l’Irlande ou le Luxembourg pour attirer les multinationales, ce qui a pour conséquence de siphonner les ressources fiscales de leurs voisins et donc de faire péricliter leurs systèmes de solidarité en proposant des taux d’imposition sur les bénéfices des sociétés imbattables. L’UE n’a strictement rien fait pour empêcher cela.

L’Union européenne divise les peuples européens

Il est sans doute bien confortable de trouver que l’Europe nous apporte paix et concorde quand on fait partie d’un des grands États. Mais que peuvent penser les « Européens du Sud », ce nouveau bloc homogène qui fait l’objet d’un mépris continu de la part des classes politiques des « Européens du Nord » ? Ceux qui ont été la cible du « dérapage » du président de l’Eurogroupe (l’organisme en charge de la zone euro), qui a déclaré le 20 mars dernier : « Durant la crise de l’euro, les pays du Nord ont montré de la solidarité avec les pays touchés par la crise. En tant que social-démocrate, je donne beaucoup d’importance à la solidarité. Mais vous avez aussi des obligations. Vous ne pouvez pas dépenser tout l’argent dans l’alcool et les femmes et ensuite demander de l’aide », et a refusé depuis de s’excuser ?

Doit-on s’étonner que le nationalisme monte en Grèce, après que le pays a été sommé de renoncer à la moindre réforme sociale et que le résultat de son référendum contre les plans d’austérité a été bafoué ? L’histoire récente de l’Union a été celle d’une division croissante entre « grands » et « petits » États, pays du Nord, supposés vertueux et travailleurs, et pays du Sud, décriés comme dispendieux et fainéants, avec des caricatures dignes du tourmenté 20e siècle dont les partisans de l’Union prétendent pourtant qu’elle nous éloigne. On sait que l’acronyme anglais PIGS (littéralement les « porcs ») circule dans les salles de marché pour désigner successivement le Portugal, l’Italie, la Grèce et l’Espagne, soit l’ensemble des pays étranglés par leur propre dette publique après la crise financière, coupables d’avoir massivement emprunté plutôt que de réaliser des coupes sur les salaires et les dépenses à l’instar de l’Allemagne et l’Autriche, par exemple, qui permirent l’accumulation d’excédents commerciaux et un moindre recours à l’endettement. Où l’on voit donc parfois, dans l’intimité, de quel européisme sont faits ces tenants du marché et de la monnaie unique toujours prompts à nous donner des leçons d’intégration et d’amour entre les peuples.

L’Union européenne du libre-échange fait la guerre à la planète

L’Europe du libre-échange, dogme qui avait sans doute un sens à l’époque où personne ne se souciait de l’état de la couche d’ozone, est destructrice sur le plan écologique. Le traité de libre-échange signé avec le Canada, le CETA, est incompatible avec les accords de Paris sur le climat  – pourtant pas extravagants – et c’est la fondation Nicolas Hulot qui le dit. Mais les traités qui régissent le fonctionnement de l’UE eux-mêmes rendent impossible une politique volontariste sur le plan écologique : le droit européen de la commande publique interdit ainsi le critère de proximité géographique au nom de la libre concurrence. Vous voulez consommer local pour protéger la planète ? L’UE vous l’interdit.

On pourrait aussi parler de l’emprise croissante des lobbies de grandes entreprises comme Bayer ou Monsanto qui retardent toute réglementation contraignante sur les substances chimiques à risques et les perturbateurs endocriniens.

Modifier l’Union ou la quitter, pour sauver la paix

Nos livres d’Histoire nous font croire que c’est par le libre-échange que nous avons connu la paix, et l’UE a pu en faire sa principale doctrine. Or, si tant est que ce fut un jour le cas, force est de constater que cela produit désormais l’inverse. Si l’UE représente aussi un certain nombre d’acquis à développer (par exemple les échanges scolaires et culturels, mutualiser les moyens dans des domaines d’utilité publique, comme la recherche sur les énergies renouvelables, etc.), doit-on accepter avec cette UE du libre-échange au nom la « belle idée » européenne d’amitié entre les peuples même si la paix qu’elle est censée défendre n’est plus que théorique face à la guerre sociale, fiscale et écologique qu’elle porte ? Il est grand temps de changer de paradigme si nous voulons vraiment la paix, tant politique que sociale et écologique.

Pendant que les candidats pro-européens ne veulent rien changer (Fillon, Macron) ou veulent essayer de l’infléchir (Hamon qui nous refait le coup de la renégociation des traités), il semble que seul le programme de la France insoumise prend en compte cet état de fait et propose en conséquence un « plan A » (la France fait pression et obtient de pouvoir mener une politique antilibérale) et un « plan B » (la France n’obtient pas cela et se trouve contrainte de quitter l’Union européenne). Devant le nombre de guerres que l’UE porte, cette attitude devrait sembler raisonnable à ceux qui veulent vraiment défendre la paix.