Ordonnances réformant le Code du travail : Précariser, affaiblir, isoler

Hier, le gouvernement a rendu public le contenu des ordonnances de réforme du Code du travail. Voici une synthèse de ses principaux points :

1 – La fin de la limitation du nombre de CDD renouvelables (deux fois) et de leur durée (deux ans) : désormais, la loi ne fixe plus les règles d’usage du CDD, les branches professionnelles en décideront, secteur par secteur. Par exemple, on pourra décider que dans l’informatique ou le commerce, on pourra enchaîner 4 ou 5 CDD d’affilée, et qu’ils pourront durer 3 ou 4 ans. Précarité bonjour.

2 – L’introduction du CDI de chantier : jusqu’ici réservé au secteur du BTP, ce type de contrat est très confortable pour l’employeur : le salarié signe le fait qu’il pourra être licencié lorsque l’activité décruera. Ni les avantages du CDI (indemnités de licenciements), ni ceux du CDD (prime de précarité), le CDI de chantier est un rêve éveillé pour Gattaz et sa clique de patrons radicalisés.

3 – De nouvelles questions vont pouvoir être décidées entreprise par entreprise et plus par la convention collective (la branche) : les primes (ancienneté, treizième mois… des parts de salaires significatives) et l’agenda social, c’est-à-dire la fréquence des négociations à l’intérieur d’une entreprise. Cela s’ajoute aux points qui avaient été apportés par la loi El Khomri : temps de travail, organisation des congés, heures supplémentaires. Désormais, beaucoup de choses vont pouvoir se décider « au plus près du terrain » comme dit Macron.

4 – Et comment toutes ces questions vont-elles être décidées ? Par le « dialogue social », qui est encore plus « facilité » : Par exemple, dans les entreprises de moins de 50 salariés (95 % des entreprises françaises), on pourra désormais se passer de délégué syndical pour négocier ces points. Les syndicats c’est sooo ringard. À la place, un délégué du personnel sans organisation, sans formation et tout seul comme un con pourra « dialoguer » avec le patron pour fixer les conditions de vie de ses collègues. Vous vous souvenez d’Alexis Tsipras qui « dialogue » seul avec l’UE, le FMI et la BCE ? Ben c’est pareil.

5 – Mais pour dialoguer, quoi de mieux qu’un petit référendum à l’initiative du patron ? Ce sera désormais possible dans les entreprises de moins de 20 salariés, sans délégué du personnel, parce qu’on est entre copains et qu’on peut se parler. Imaginez comme dans votre entreprise de 15 salariés un référendum par bulletin secret va vous protéger si vous dites non au patron. Mais d’ailleurs, pourquoi vous diriez non ? La lutte des classes est terminée a dit Pénicaud ce matin sur France Inter, on est tous des copains.

6 – On est tellement des copains et les patrons sont tellement nos amis (même quand ils se font une plus-value d’un million d’euros sur un plan de licenciement, n’est-ce pas Muriel) qu’on n’a plus besoin de CHSCT, cette instance représentative chargée de l’hygiène, de la sécurité et de la prévention des risques dans les entreprises de plus de 50 salariés : on veille les uns sur les autres, donc cet organe pensé suite aux grandes catastrophes minières du début du 20e siècle sera fusionné avec les comités d’entreprises et les délégués syndicaux. Tous ces interlocuteurs différents pour « dialoguer » ce n’est pas bien pratique, et pourquoi tous ces contre-pouvoirs ? Tout se passe bien maintenant, même si sur l’année 2015 on comptait encore 552 morts au travail.

7 – Mais Macron n’aime pas le mot de « pénibilité », comme il le disait au MEDEF pendant sa campagne : le compte pénibilité, dispositif qui permettait aux salariés qui travaillaient dans des conditions portant atteinte à leur santé de partir plus tôt à la retraite et de faire l’objet d’un soin particulier sera remplacé par un « compte professionnel de prévention », tellement plus joli comme terme. Ce nouveau compte ne donnera plus droit à la retraite d’office : il faudra se faire reconnaître une maladie professionnelle pour y avoir droit. Autant partir malade pour profiter de sa chimio. Et comme les patrons de l’industrie chimique et du BTP sont nos meilleurs amis, les critères d’exposition à des substances chimiques, de port de charges lourdes, de postures pénibles ou d’exposition à des vibrations mécaniques sont retirés de la liste qui définit la pénibilité au travail. Oh ça va les chochottes !

8 – Cerise sur le gâteau de cette loi scélérate, les « incertitudes » du patron qui avait peur d’embaucher car il ne savait pas d’avance ce que lui coûterait le fait de virer quelqu’un sans raison seront levées : désormais, grâce à la barémisation des indemnités prud’homales en cas de licenciement abusif, un patron pourra savoir d’avance ce qu’il lui coûtera de virer Jean-Louis parce qu’il est trop gros, Fabien parce qu’il conteste trop, Ludivine parce qu’elle est moche. Merci qui ?

Rarement un tel crachat rempli de mauvaise foi et de fausse naïveté aura été balancé à la tronche du salariat français et de toutes celles et ceux qui n’ont pas la chance d’être patron. Ce torrent de boue qui s’abat sur nous, et qui se traduira par notre affaiblissement, notre précarisation et notre isolement au travail doit faire l’objet d’une réponse.

Manifestez et faites manifester les 12 et 23 septembre.

[CINÉMA] En stage d’observation de l’injustice

Le géant pharmaceutique Sanofi demande à ses managers de mal noter des employés pour pouvoir les licencier facilement, c’est ce que vient de révéler une enquête de Radio France.

On en profite pour vous conseiller de voir Maman a tort, un film qui décrivait très bien ce monde de l’entreprise et des compromissions forcées que nous chroniquions dans le numéro 9 : « Car il ne s’agit pas seulement des arnaques à grande échelle révélées par les « lanceurs d’alerte ». Nous on a eu l’impression que le film pointait le problème de la lucrativité de l’entreprise privée capitaliste qui conduit, à différents degrés, les salariés à faire des choses qu’ils ne voudraient pas faire : repousser des paiements aux fournisseurs et sous-traitants, diminuer la qualité des produits utilisés, dire « oui oui » quand on sait très bien que la réponse du patron est « non ». Tous ces petits méfaits qu’on est conduit à commettre, parfois même pour de bonnes raisons comme sauvegarder des emplois dans une petite entreprise. »

C’est ce monde où seul compte le profit, conjugué à l’arbitraire, que les prochaines ordonnances pour casser le droit du travail vont consacrer, lui donnant les plein pouvoirs sur nos vies, quel qu’en soit le coût humain.

Chronique du film Maman a tort, de Marc Fitoussi CINÉMA

La Suite