Frustration n°13 : Osez l’égalité

SOMMAIRE :

– REPORTAGE : L’Assemblée nationale, zone de non-droit pour les femmes

« Est ce qu’elle a une culotte là-dessous ? », « Cotcotcotcodeq’ », « C’est qui cette nana ? », « mais qui va garder les enfants ? », « NVB suce son stylo très érotiquement », … Ceci est un panel, très succinct, des propos adressés à des femmes politiques, respectivement à Édith Cresson, Véronique Massoneau, Laurence Rossignol, Ségolène Royal, Najat Vallaud-Belkacem. Les médias ont effacé de la mémoire collective les auteurs de ces propos, seules restent en scène, avec cette misogynie qui leur colle aux basques, les femmes qui en ont été les victimes.

– TÉMOIGNAGES : Égalité femmes/hommes en entreprise, au rapport !

Les femmes représentent près de la moitié de la population active et sont toujours victimes de fortes inégalités dans les entreprises. Pourtant, l’objectif d’égalité entre hommes et femmes est affirmé, réaffirmé, la main sur le cœur par les gouvernements successifs. Il y en a même qui jurent en faire une grande cause nationale. Les employeurs aussi arguent œuvrer chaque jour davantage pour gommer les différences de traitement existantes. De nombreux textes ont été instaurés afin d’obtenir une égalité des chances et d’évolution dans la vie professionnelle. Malgré cela, la situation des femmes n’est toujours pas aussi simple et tranquille que celle des hommes. Alors, atteindre une véritable égalité femmes/hommes au travail, une volonté sincère ou de la poudre de perlimpinpin ?

– EN IMMERSION : Être homosexuel·le en 2018, c’est toujours la merde

De la dépénalisation de l’homosexualité en 1981 à la légalisation des mariages entre personnes du même sexe en 2013, les dernières décennies ont permis aux femmes et hommes homosexuels vivant en France de n’être plus pourchassés ou limités dans leurs droits. Mais ces progrès politiques indéniables occultent trop souvent les conditions de vie réelles des 5 à 10 % de Français non-hétéros. Sur le plan économique, ils restent en moyenne moins bien payés que les hétéros ; sur le plan social, ils subissent encore des discriminations ou du mépris qui peuvent prendre des formes variées ; sur le plan psychique, ils sont surexposés au suicide et à la dépression. En 2018, l’homosexualité reste une caractéristique en contradiction avec la norme dominante qui associe masculinité et sexualité hétéro. Celles et ceux qui en sortent en payent toujours le prix.

– HISTOIRE : Le passé est-il (forcément) sexiste ? Trois époques de l’histoire des femmes en Occident

D’un côté, on a parfois l’impression que le chemin vers l’égalité des sexes est un processus linéaire et acquis, presque automatique ; de l’autre, côté réac’, on entend que « les femmes n’incarnent pas le pouvoir » (dixit Zemmour) et que si leur « rôle traditionnel » doit les renvoyer aux fourneaux, ce n’est pas plus mal ! Dans un contexte où la question du rapport femmes-hommes est toujours plus d’actualité, il n’est sans doute pas inutile de prendre quelques siècles de recul et de revisiter trois périodes historiques charriant avec elles un certain nombre d’a priori sur la vie et le statut des femmes. Alors, le passé est-il (forcément) sexiste ?

– MACRONIE: Retour sur investissement. Ce qu’ont déjà gagné les soutiens et donateurs du candidat Macron

Lorsqu’il se lance dans la campagne présidentielle, l’ex-ministre de l’Économie n’a pas d’appareil partisan derrière lui. Pour atteindre les 16,7 millions d’euros qu’il a dépensés dans sa campagne victorieuse, il lui a fallu rassembler des fonds en un temps record. Pour cela, une équipe de « fundraising » a été créée à En Marche, chargée d’organiser une série d’événement avec des « gros donateurs », c’est-à-dire ceux qui donnent le maximum autorisé par la loi, 7 500 € par personne et par an. Des têtes de réseaux (surnommées dans les mails de son équipe, que Wikileaks a fait fuiter en juillet 2017, les « PP » pour « poisson pilote ») ont organisé en France mais aussi auprès des résidents français à l’étranger de nombreux dîners où chacun venait écouter le candidat et donnait un chèque en fonction du profit qu’il espérait tirer de son futur règne. Ces poissons pilotes et ces donateurs étaient en droit d’espérer, pour quelques milliers d’euros lâchés et des dîners organisés, faire gagner un président attentif à leurs intérêts, leurs obsessions et leurs rêves. Six mois après la victoire de leur poulain, leurs désirs ont tous été accomplis. de Paris à Bruxelles en passant par New York, retour sur ces réseaux et leurs récompenses.

– MOT-CLÉ : Fisc Wars : La guerre contre les fraudeurs du fisc freinée par le verrou de Bercy

« Je n’ai pas, je n’ai jamais eu de compte en Suisse, à aucun moment, et la réponse apportée aux autorités françaises par la Suisse, permettra, je l’espère, très vite, et le plus vite serait le mieux, d’en finir, avec ces saletés », déclarait l’ancien ministre délégué au Budget Jérôme Cahuzac en 2013, depuis condamné à trois ans de prison ferme et cinq ans d’inéligibilité en première instance pour fraude fiscale et blanchiment de fraude fiscale. En parallèle, la banque suisse Reyl, qui avait participé à cacher cet argent, et le banquier de Jérôme Cahuzac ont également été condamnés à respectivement 1,875 million et 375 000 euros d’amende. On pourrait penser que cette affaire serait emblématique de la faute morale et du mensonge maladif d’un seul homme, mais elle révèle l’absurdité d’un système dont l’une des pierres angulaires est ce que l’on appelle dans le jargon fiscal le « verrou de Bercy ». En réalité, le verrou de Bercy est bien plus qu’un simple cadenas institutionnel dans le processus de poursuites judiciaires pour fraude fiscale, il en est la clef de voûte.

– ENQUÊTE : La ruée vers l’or blanc. Enquête sur la fuite en avant d’un modèle touristique insensé

Pendant les fêtes de fin d’année, les télévisions nous ont abreuvés d’images volées d’un chef de l’État descendant tout sourire les pistes du Grand Tourmalet – le domaine skiable de la station de La Mongie (Hautes-Pyrénées) dont il est un habitué depuis son plus jeune âge – entouré de nombreux gardes du corps, s’arrêtant seulement pour confirmer qu’il fallait davantage contrôler les chômeurs. Il est bon de rappeler que les sports d’hiver sont un loisir que seuls 8 % de Français privilégiés peuvent s’offrir régulièrement. Alors pourquoi en parler dans Frustration ? Parce que les sports d’hiver, c’est aussi une économie, celle de l’ « or blanc » qui, durant des décennies d’exode rural, a certes limité les dégâts dans les vallées en sauvegardant de l’emploi local, mais au prix d’aménagements de tourisme de masse ruineux, incompatibles avec la sauvegarde d’un environnement sauvage et qui profitent finalement peu à l’économie locale et à ses travailleurs. La question qui se pose est : faut-il maintenir sous perfusion d’argent public un secteur économique loin d’être d’intérêt public ?

– CRIMINALITÉ : Polluer plus pour gagner plus. Ce n’est pas à vous de culpabiliser sur l’état de la planète, c’est aux riches !

Plus on est riche, plus on pollue. C’est ce que l’ONG britannique Oxfam a démontré dans un rapport intitulé « Inégalités extrêmes et émissions de CO2 » en 2015. Pourtant, à l’heure où le gratin international multiplie les déclarations de bonnes intentions environnementales et les confessions larmoyantes, les gouvernements occidentaux, à commencer par le gouvernement français, s’entêtent à répéter qu’il est question de prise de conscience individuelle. Et tant que l’on continue de dénoncer la paille dans l’œil du voisin, on ne regarde pas la poutre dans le sien. Habile. Mais les « petits gestes pour la planète » ne suffiront pas. C’est le pouvoir des très riches qu’il faut réduire. Et la neutralisation de leur pouvoir de nuire commence par comprendre comment ils nous enfoncent dans la crise écologique. Décryptage.

– SPECTACLE : Blockbuster, un mash-up anti-élites

« Blockbuster », c’est le nom du mash-up joué par les comédiens liégeois du Collectif mensuel, qu’on peut voir ce printemps sur les planches de nombreux théâtres de France. Le concept du mash-up, c’est de détourner des films hollywoodiens en faisant un nouveau montage à base d’extraits de films avec doublage, musique et bruitage parodiques. Le mash-up le plus connu est sans doute celui réalisé par Michel Hazanavicius (OSS 177) dans les années 1990 : La Classe américaine (Le Grand Détournement). L’originalité du mash-up qui nous occupe, c’est qu’il est réalisé en direct sur scène.

– ET AUSSI : Nos actualités du semestre passé et la présentation de l’équipe de rédaction, qui a bien grandi (16 personnes ont travaillé à l’élaboration de ce numéro)

 

Sortie le 23 février 2018 en kiosque et librairie.

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Du cas individuel de Jérôme Cahuzac au scandale politique du Verrou de Bercy

Cette semaine, le procès en appel de Jérôme Cahuzac rappelle à toutes et tous l’épisode navrant et profondément choquant de ce ministre du budget en charge des questions fiscales démasqué par le journal Mediapart pour sa fraude fiscale et ses mensonges répétés, y compris devant l’Assemblée Nationale. Le traitement médiatique du procès fait la part belle aux considérations individuelles, souvent teintées de complaisance : Les articles et reportages insistent beaucoup sur la peur de l’ex-ministre de connaître la prison, comme si ce n’était pas le cas de n’importe quel délinquant. Cahuzac est pourtant l’arbre scandaleux qui cache la forêt d’un laxisme institutionnalisé à l’égard des gros fraudeurs du fisc. Cet extrait de notre enquête “Fisc Wars : la guerre contre les fraudeurs du fisc”, issue du numéro 13 de Frustration (sortie le 23 février 2018), revient sur les contours de ce dispositif discrétionnaire et dérogatoire au cours normal de la justice :

Le verrou de Bercy désigne un mécanisme juridique obscur d’autorisation de poursuites pénales en cas d’infraction fiscale qui repose sur le monopole de l’administration fiscale (et donc du ministre des Finances) et sur un avis contraignant d’une autorité administrative indépendante appelée la commission des infractions fiscales (CIF). Cette commission, créée en 1977, est composée de huit conseillers d’État, huit conseillers-maîtres à la Cour des comptes, quatre magistrats honoraires de la Cour de cassation et quatre personnalités nommées par les présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat.

En préalable, il faut comprendre que nous parlons bien ici de poursuites pénales devant des institutions judiciaires et non de « poursuites fiscales » au sens par exemple de pénalités qui pourraient être décidées par l’administration. Si la commission des infractions fiscales donne un avis favorable à la demande de poursuites pénales par l’administration envers un contribuable, alors la direction générale des finances publiques peut les engager. Dans le cas contraire, toute plainte déposée sans avis favorable de la commission est jugée irrecevable.

Concrètement, cela signifie que si l’administration fiscale veut engager des poursuites pénales pour fraude fiscale contre un contribuable, elle doit avoir l’aval de son chef institutionnel, le ministre des Finances, et de la commission des infractions fiscales.

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Déficit commercial de la France : pourquoi les Rafale de M. Dassault et les ordonnances du Dr Macron n’y changeront rien

Octobre 2017, douze Rafale français de Dassault seraient en piste pour un décollage imminent vers la dictature égyptienne du militaire Abdel Fattah al-Sissi, accusé de bafouer les droits de l’homme impunément, et ce malgré l’embargo mis en place en 2008 par les États membres de l’Union européenne sur les équipements pouvant servir à la répression interne. La France justifie cette vente au nom de la lutte contre le terrorisme, notamment dans le Sinaï. Au bord de la piste, Macron, le jeune apprenti, Hollande et Le Drian, les maîtres qui avaient fourni à l’Égypte en 2015 vingt-quatre avions de combat Rafale, une frégate, deux porte-hélicoptères Mistral et des missiles[1], se frottent les mains avidement. N’oublions pas Serge Dassault et sa famille (cinquième fortune de France avec un patrimoine estimé à 20 milliards d’euros), bien contents de pouvoir vendre enfin leurs Rafale à l’étranger. Quelle est la véritable motivation de cette prise de liberté vis-à-vis de l’embargo européen ? Elle est purement comptable : combler le déficit commercial français en soutenant « nos » exportations d’armement à tout prix. C’est pourquoi l’État et l’armée de diplomates français jouent ce rôle d’entremetteur au profit de l’entreprise privée dont il est actionnaire symbolique.

Septembre 2017, signature des ordonnances réformant le Code du travail. Elles succèdent à loi El Khomri et démontrent l’acharnement des récents gouvernements à flexibiliser davantage le droit du travail français et à diminuer le « coût du travail », au nom de la sacro-sainte compétitivité. Les lois Hartz du gouvernement allemand de Gerhard Schröder (des « sociaux-démocrates ») des années 2000 sont brandies comme le remède miracle qui permettrait à la France de regagner en compétitivité et de résorber le chômage qui la gangrène. En somme, nous pourrions vivre le « miracle allemand » de la dernière décennie et connaître une situation proche du plein emploi. Évidemment, ce ne sont que des foutaises. Les lois Hartz ont surtout contribué à un appauvrissement dramatique de beaucoup d’Allemands non-qualifiés, contraints de cumuler plusieurs mini-jobs. La croissance allemande de la dernière décennie, elle, est surtout liée à la force exportatrice de produits à haute valeur ajoutée et de qualité prétendument supérieure dont les Chinois sont si adeptes. Comble de l’histoire, le scandale du diesel chez Volkswagen a mis en lumière les limites d’un système tiraillé par le besoin d’exporter toujours plus.

Quel est le point commun entre ces deux types de politiques immorales et destructrices, la vente de matériel de guerre à des dictatures et le saccage du droit du travail ? Le déficit de la balance commerciale obsessionnellement ressassé comme le combat à mener : « Il faut un choc de compétitivité ! », « Nous devons baisser les charges qui grèvent les marges et les exportations de nos PME ! », « Il nous faut davantage de flexibilisation pour attirer les investisseurs étrangers ! », « Il faut regarder vers l’Allemagne, championne des exportations ! », voilà ce que l’on entend et lit quotidiennement comme analyse pour régler tous les maux de la France. Les deux exemples ci-dessus illustrent l’engouement funeste de nos politiciens et grands patrons.

Fin août 2017, le déficit commercial cumulé sur les douze derniers mois atteignait 62 milliards d’euros contre 48 milliards pour l’année 2016 d’après les données de la direction générale des douanes. Est-ce mauvais pour l’économie française ? Oui, car ce déficit a certainement contribué à l’appauvrissement des Français. Mais il était largement prévisible que le déficit se creuserait, et ça, nos dirigeants le savaient parfaitement. L’ouverture mondiale sur les produits bas et moyen de gamme, l’euro fort qu’il fallait adopter coûte que coûte, expliquent parfaitement ce déficit. Et au vu des politiques néolibérales actuelles, il continuera à se creuser, à moins d’un miracle extérieur.

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Permis de tuer : Enquête sur la lutte du grand patronat contre la santé au travail

La santé, que l’on présente souvent comme faisant partie de la sphère personnelle ou de l’intimité, est pourtant largement impactée par une vie au travail que l’économie capitaliste a rendu dangereuse et pathogène. Si, du moins en France, les coups de grisou font partie du passé, de nouveaux travaux pénibles apparaissent et les cas de cancers se multiplient. L’espérance de vie des ouvriers est encore de six ans inférieure à celle des cadres. De nouvelles maladies directement causéees par les méthodes contemporaines d’organisation du travail sont identifiées, à l’image du syndrome d’épuisement professionnel, ou burn-out, longtemps cantonné aux cabinets des psys. Le patronat ne s’en émeut guère. Il faut dire que depuis la révolution industrielle, la lutte des classes est avant tout une lutte pour la reconnaissance de la souffrance au travail. Tout au long du xxe siècle, à travers de grandes conquêtes comme l’indemnisation automatique des accidents du travail, l’établissement de la médecine du travail ou la mise en place des Comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT), le mouvement ouvrier a œuvré pour que les travailleurs ne meurent plus dans l’exercice de leurs fonctions, et que la responsabilité des employeurs soit systématiquement engagée si tel était le cas. Face à ces avancées, la grande bourgeoisie économique a aussitôt entamé un minutieux travail de termites consistant à ronger ces conquêtes et à retirer aux travailleurs leur droit de regard sur leur propre santé ; ce mouvement s’est intensifié au cours de la dernière année. La loi El Khomri du 8 août 2016 et les ordonnances Macron du 22 septembre 2017 ont exaucé nombre de ses vœux. Ce n’est pas un vain mot de dire que depuis le 1er janvier , Macron a réussi en un temps record à rendre à l’économie capitaliste son permis de tuer.

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Le travail de nuit, de plus en plus répandu et toujours aussi dangereux

La loi El Khomri et les ordonnances Pénicaud ont pour point commun de libéraliser peu à peu le travail de nuit, dont les modalités en termes de fréquence et de compensation (en repos et rémunération supplémentaires) sont dérégulées, c’est-à-dire de plus en plus fixées par les entreprises et de moins en moins par la loi. L’objectif affiché est de banaliser le travail de nuit, afin de permettre aux entreprises d’être plus « souples » face aux besoins de l’économie et d’ajuster les travailleurs à cette souplesse. Sauf que le travail de nuit n’a pas les bienfaits d’un cours de gymnastique, bien au contraire, et c’est bien la santé et l’espérance de vie des salariés que ces lois sacrifient à la « compétitivité » capitaliste.

Ce sont très majoritairement les employés et les ouvriers qui travaillent de nuit. C’est dans cette catégorie de travailleurs qu’est le plus répandu l’organisation du travail en « 3 x 8 » : des alternances d’équipes qui travaillent 8 h et laissent la place à l’équipe suivante, de telle sorte qu’une équipe travaille forcément de nuit. On trouve ce type de configuration dans le secteur de l’industrie mais aussi dans le transport ou l’hospitalier. 15 % des salariés français sont des travailleurs de nuit réguliers, soit 3,5 millions de personnes. Depuis 1991, un million de travailleurs de plus vivent à ce rythme. L’émergence d’un secteur des services qui vend à sa clientèle le « tout, tout de suite » n’y est sans doute pas pour rien. Amazon est évidemment le leader en la matière, et à l’approche de Noël, les dispatcheurs de ses entrepôts peuvent travailler jusqu’à 5 nuits par semaine[1]. Rien n’est trop beau pour que nos cadeaux arrivent à temps, pas même la santé des salariés.

Nos connaissances en matière de dangerosité sanitaire du travail de nuit ont pourtant beaucoup augmenté, et, en juin 2016, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) a publié un rapport qui fait le tour de la question. On y apprend que les risques de troubles du sommeil et de troubles métaboliques sont avérés et qu’il est fort probable que travailler la nuit soit à l’origine de nombreux cancers et surtout de maladies cardiovasculaires. Les raisons de ces conséquences sont assez bien décrites par le rapport : « Sur le plan physiologique, il se produit une désynchronisation entre les rythmes circadiens [cycles biologiques de 24h] calés sur un horaire de jour et le nouveau cycle imposé par le travail de nuit. Cette désynchronisation est favorisée par des conditions environnementales peu propices au sommeil : lumière du jour pendant le repos, température plus élevée qu’habituellement la nuit, niveau de bruit plus élevé dans la journée… ». Nos fonctions métaboliques étant alignées sur le cycle de la journée, leurs perturbations peut par exemple affecter la division cellulaire et « favoriser un processus de cancérogenèse ». On remarquera que dans le cas du travail de nuit, personne ne dénonce son caractère « contre-nature », alors que c’est pourtant clairement le cas.

 Le rapport de l’ANSES prévoit, pour limiter les risques, de ne réserver le travail de nuit « qu’aux seules situations nécessitant d’assurer les services d’utilité sociale ou la continuité de l’activité économique », une définition bien large, qui est celle du Code du travail et qui ne nous permet pas de savoir si l’arrivée de cadeaux avant le 24 décembre en fait partie.

Une définition qui n’a pas empêché la loi El Khomri d’allonger la périodicité obligatoire de la visite médicale pour les travailleurs de nuit et d’avoir permis son extension à toutes les entreprises qui le choisissent par accord collectif. Les ordonnances Pénicaud prévoient quant à elles que tous les accords sur le travail de nuit bénéficient d’une « présomption de conformité » : autrement dit, il ne sera plus possible de contester la légitimité d’un accord de nuit en jouant avec cette définition. Grâce à Pénicaud et ses ordonnances, le travail de nuit qui détruit la santé sera « présumé conforme », même s’il vous tue pour du fric.


[1] C’est ce que raconte le journaliste Jean-Baptiste Malet, « infiltré » comme manutentionnaire à Amazon pendant plusieurs mois, dans son livre En Amazonie. Infiltré dans le meilleur des mondes, Éditions Fayard, 2013.

La médecine du travail, une conquête sociale méconnue en cours de disparition

En France, le précurseur de la médecine du travail est le docteur Louis-René Villermé qui publie en 1840 un « Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie ». On est en pleine révolution industrielle, les enfants travaillent dans les usines et c’est difficile à croire mais il s’agit alors du premier rapport officiel faisant un lien entre mauvaise santé des ouvriers et leurs conditions de travail. À une époque où l’État ne se mêlait pas du tout du fonctionnement des entreprises, le retentissement de ce rapport alarmiste aboutit à la première loi de limitation du travail des enfants, un très faible progrès social qui a consisté à interdire l’embauche d’enfants de moins de 8 ans et le travail de nuit des enfants de moins de 12 ans…

Mais il faut attendre 1898 pour que l’embauche de médecins dédiés au contrôle de l’état de santé des travailleurs se développe dans les entreprises françaises. Cette année-là, la loi sur les accidents du travail impose aux employeurs d’indemniser les salariés blessés et malades, ce qui pousse le patronat à prendre des habitudes nouvelles. Avec la Première Guerre mondiale, l’État s’implique pour la première fois dans la création d’un corps de médecins du travail pour les usines d’armement. Des formations spécifiques apparaissent dans les années 1930, et le Front populaire étend les compétences du corps à toute l’économie.

C’est la loi du 11 octobre 1946 qui rend obligatoire la médecine du travail dans toutes les entreprises et associe à sa gestion les comités d’entreprises tout juste créés. L’ordre des médecins, qui avait traversé la guerre sans encombre, a empêché que les médecins du travail ne se chargent des soins et viennent ainsi concurrencer la médecine libérale, mais pour le patronat, le mal était fait : ils devaient dépenser de l’argent pour avoir un médecin du travail dans les pattes. Si on ajoute à cela qu’avec la création de la Sécurité sociale l’année précédente, ils avaient été mis à contribution pour le financement des accidents du travail et des maladies professionnelles, on comprend pourquoi les grands bourgeois les plus décomplexés veulent revenir sur ce qui a été mis en place dans ces années-là.

La popularité de la Sécurité sociale comme l’installation définitive de la médecine du travail dans nos vies ont rendu impossible pendant des décennies l’idée même de revenir sur ces conquêtes clés de l’après-guerre. Il faut attendre 2007 pour qu’un éditorialiste et puissant relais des rêves grands bourgeois annonce le projet dans une tribune intitulée « Adieu 1945, raccrochons notre pays au monde ! ». C’est ainsi que Denis Kessler, à l’époque vice-président du MEDEF et dirigeant dans le secteur des assurances, notamment chez Axa, définissait l’impératif des années 2010. « La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! » Cadre dirigeant, rémunéré 5,13 millions d’euros en 2013, Denis Kessler n’est pas le genre de personne qui a besoin de la médecine du travail ou de la branche accident du travail – maladie professionnelle de la Sécurité sociale (sauf si l’on considère que l’indigestion de caviar et l’égoïsme sont des maladies professionnelles liées à la fonction de patron du CAC 40). Il n’en demeure pas moins que son programme radical a entièrement inspiré les gouvernements de Sarkozy et de Hollande, et le gouvernement actuel du président des riches Macron.

Tout en fragilisant la Sécurité sociale, ces gouvernements ont également affaibli la médecine du travail, la loi El Khomri votée par les socialistes en 2016 ayant fait le plus gros du travail : elle a supprimé toute obligation de visite médicale à l’embauche comme durant le reste de la vie du salarié. La visite d’embauche est remplacée par un entretien d’information avec un professionnel de santé qui n’est pas forcément médecin, alors qu’elle avait pour but de détecter les éventuelles incapacités et fragilité d’une personne avant de l’envoyer sur un poste à risque. Les travailleurs de nuit, auparavant suivis tous les six mois, le sont désormais à une fréquence qui varie selon les entreprises, alors même qu’ils sont particulièrement exposés à toute sorte de pathologies et d’accident.

Quand le MEDEF dirige le ministère du travail

Antoine Foucher est le directeur de cabinet de la ministre du Travail et c’est donc lui qui a conçu la majeure partie des ordonnances réformant le Code du travail. Dans un portrait hagiographique que Le Monde a fait de lui en octobre dernier, il est décrit comme « un chef d’orchestre au travail » et « la cheville ouvrière des réformes sociales ». Les termes utilisés sont un peu mensongers car non seulement une réforme comme les ordonnances n’a rien de très « social » mais surtout Antoine Foucher est la « cheville patronale » ou plutôt sa courroie de transmission puisqu’il y a un an encore, il faisait partie de la direction du Mouvement des entreprises de France, en charge de la négociation avec les syndicats sur plusieurs dossiers comme les retraites ou la pénibilité.

Il était à la direction du MEDEF lorsque celui-ci s’est battu férocement contre l’entrée en vigueur du compte pénibilité, dispositif qui permet aux salariés occupant un poste à risque de partir plus tôt à la retraite. Un an auparavant, son président, Pierre Gattaz, demandait aux entreprises de ne pas communiquer leurs fiches d’exposition à la pénibilité pour combattre cette mesure qu’il jugeait « trop compliquée » (pour ne pas dire trop coûteuse).

Avec l’arrivée au pouvoir de Macron et la nomination de Muriel Pénicaud au ministère du travail, celui qui combattait pour le MEDEF le compte pénibilité a pu l’abroger d’un coup avec les ordonnances réformant le Code du travail. Avec Antoine Foucher, le MEDEF voit ses intérêts bien gardés et ses éléments de langage repris. Quand on lui demande pourquoi elle supprime le compte pénibilité, la ministre répond « parce que c’était trop compliqué ».

Quand la République est infiltrée directement par le syndicat patronal, comment s’étonner qu’elle soit incapable de produire autre chose que des lois antisociales ?

Devenir entrepreneur de soi : Le développement personnel, ou l’art de la soumission heureuse

« Vous souffrez probablement d’une routinite aiguë […] C’est une affectation de l’âme qui touche de plus en plus de gens dans le monde surtout en Occident. Les symptômes sont presque toujours les mêmes : baisse de motivation, morosité chronique, perte de repères et de sens, difficulté à être heureux malgré une opulence de biens matériels, désenchantements, lassitude… » Ainsi débute l’action du roman pédagogique Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une. Mais gardez espoir car « aujourd’hui se produit une autre révolution, qui va également changer le monde. Je veux parler du monde personnel que nous créons, notre propre univers, et de la révolution qui se joue à l’intérieur de chacun de nous. Le seul moyen de modifier le monde qui nous entoure est de changer à titre personnel. Si nous parvenons à modifier notre propre univers, nous gagnerons la paix intérieure et retrouverons l’amour inconditionnel », vous assure Miguel Ruiz dans son classique Les Quatre Accords toltèques. Vous n’y échapperez donc plus. Sur les devantures des librairies s’amoncellent les manuels de bien-être qui vous exhortent à (re)trouver le bonheur. Ici, une jeune femme dans sa séance de yoga en plein air savoure une existence épanouie. Plus loin, un type nimbé de lumière avec un sourire sans fin vous met dans la confidence des lois d’attraction. Là, une couverture vous jette sur un chaman mexicain pour une initiation aux principes philosophiques d’une civilisation disparue. Où que vous tourniez la tête, des piles de livres vous promettent de remonter votre confiance ou votre cote de popularité, de devenir un tombeur irrésistible, de décrocher une promotion professionnelle ou d’acquérir une sagesse ancestrale perdue depuis des siècles. Toujours le même message : exploitez votre potentiel caché, pliez corps et esprit à la volonté d’entreprendre de grandes choses, il ne tient qu’à vous de dépasser votre condition malheureuse, etc. Pourquoi ces livres, loin de remplir leur office, pourraient-ils bien au contraire être les pires recours ? Et comment finissent-ils par ratifier des façons de voir qui permettent de conserver, en les dépolitisant, les cadres politiques et économiques à l’origine de certaines souffrances ?

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Qui est l’élite au pouvoir ? – Montrer le vrai visage des puissants

« Je suis candidat pour parler du quotidien des Français, pas pour être le représentant d’une petite élite pour qui tout va bien, cette élite si puissante dans la sphère administrative et médiatique et si minoritaire dans le pays. Cette élite, elle ne prend pas le métro, elle voit les trains de banlieue en photo, elle regarde avec une larme à l’œil les collèges de ZEP. Cette élite-là, elle n’a jamais mis les pieds dans les exploitations agricoles au bord du gouffre même si elle aime avec son panier, en osier, aller acheter des œufs frais, le matin chez la fermière. »

Hélas, le triste Sarkozy n’est pas le seul homme politique à se faire le porte-parole du peuple contre cette « petite élite ». Aux États-Unis, le président Donald Trump a joué cette partition pour se faire élire, lui qui possède pourtant des milliards et un building à son nom en plein Manhattan. Le candidat Emmanuel Macron se décrit quant à lui « anti-système », or il est pleinement issu du monde des hauts fonctionnaires qu’il prétend combattre et réside au Touquet-Paris-Plage, haut lieu de villégiature de la grande bourgeoisie parisienne.

L’opportunisme de ces politiciens est sans limite. Ils savent que les populations des grands pays capitalistes comme le nôtre sont vent debout contre la concentration des richesses entre quelques mains, l’augmentation des inégalités et la déconnexion croissante entre les dirigeants et le reste de la société. Mais les Sarkozy, Macron et autres Le Pen feignent de croire que cette colère n’est pas tournée contre eux. Ils se travestissent en membres du peuple et donnent une définition de l’élite qui les en exclut de fait : l’élite ce serait « les bobos des centres-villes », ou bien « les journalistes » ou encore « les fonctionnaires » (enseignants, cheminots) et les membres de professions réglementées comme les taxis, régulièrement taxés de « rentiers », rien que ça. D’autres choisissent, comme le candidat François Hollande en 2012, de blâmer « les marchés » ou « la finance », celle qui n’a « pas de nom, pas de visage, pas de parti », façon de s’excuser d’avance de ne rien faire contre cet ennemi imaginaire qui compte pourtant au Parti socialiste de nombreux alliés [1].

Face à ces procédés visant à épargner les vrais responsables, Internet regorge de contre-théories qui donnent une vision bien particulière de la vraie nature de l’élite et n’aident en rien à y voir plus clair : les juifs, les francs-maçons ou tel ou tel lobby pris isolément deviennent les cibles idéales de tous ceux qui souhaitent détourner l’exaspération de la population vers un groupe restreint. Face à ces dérives, beaucoup finissent par dire que parler d’une élite serait le propre de l’extrême droite et du complotisme, et qu’il faudrait donc éviter le sujet [2]. Au milieu de ce flou, les vrais puissants sont épargnés et continuent à étendre leur règne sur nos vies.

Car cette « petite élite » dont parlait Nicolas Sarkzoy en octobre dernier existe bel et bien. Il le sait d’ailleurs parfaitement puisqu’il en a été le meilleur candidat pendant une bonne décennie : il a été d’abord son jeune poulain fougueux à son arrivée au gouvernement Chirac en 2002, puis son digne et efficace représentant durant sa présidence, avant de devenir un cheval de retour décrédibilisé, remplacé par Hollande, esseulé à son tour cinq ans plus tard. Car heureusement, les gens ne sont pas dupes et se rendent bien compte que, derrière les politiques si semblables des partis au pouvoir, ce sont les intérêts des mêmes qui sont promus. Qui sont-ils, ceux pour qui nos présidents de tout bord s’échinent ? Qui fait partie de cette élite ? Qui sont ces puissants qui nous dominent et nous dirigent ? Il existe des critères clairs et simples pour les distinguer et Frustration vous donne les principaux.

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Prendre aux pauvres et en même temps… donner aux riches

Le projet de loi de finances est présenté par le gouvernement au Parlement chaque année au début de lʼautomne. C’est toujours un moment crucial de la vie politique française puisque cʼest dans ce projet de loi que sont votées les recettes (impôts, taxes…) et les dépenses autorisées de lʼÉtat pour l’année suivante. Pour son premier projet de loi de finances, le gouvernement a fait son choix : ce sera champagne !… pour les riches. Si le règne de François Hollande a été marqué par un nombre incalculable de renoncements et de faveurs au grand patronat du pays au détriment des salariés, celui d’Emmanuel Macron commence par une facture gigantesque pour l’État de cadeaux fiscaux divers aux plus riches de ce pays. Dans un document du 15 janvier 2018, c’est l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) qui l’affirme, chiffres à l’appui : “Les mesures nouvelles pour les ménages seraient en 2018 largement au bénéfice des 2 % de ménages du haut de la distribution des revenus, détenant l’essentiel du capital mobilier. Pour les ménages du bas de la distribution, les revalorisations en fin d’année des minima sociaux ne compensent pas les hausses de la fiscalité indirecte pour les ménages qui les subissent. Pour les « classes moyennes », ces mesures devraient avoir un impact net nul. Enfin, Les ménages situés au-dessus des « classes moyennes » mais en-dessous des 2 %” 

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