Emmanuel Macron, candidat du système : Un contre-portrait

Le nouveau président de la République a fait l’objet, depuis près de deux ans, d’une campagne publicitaire intense, dont il a été un des instigateurs. Il nous est vendu comme le renouveau de la classe politique, « l’outsider » qui va tout changer, l’audacieux qui va sortir notre pays de son triste état. Quel crédit apporter à ce récit ? Absolument aucun. Nous sommes face à l’une des arnaques électorales les mieux ficelées depuis Nicolas Sarkozy, le candidat qui allait changer la France, et qui comme Emmanuel Macron, faisait l’objet d’une attention constante des années avant la présidentielle de 2007. Comme Sarkozy avant lui, Macron est le candidat des élites politico-économiques, appelé à la rescousse pour maintenir leur règne sur une population qui les détestent de plus en plus. Frustration vous révèle la biographie cachée d’Emmanuel Macron et vous propose une contre-histoire de sa rapide ascension, mettant à jour les usurpations d’identités sociales opérés par lui et son entourage pour ne pas passer pour l’homme qu’il est vraiment : un des derniers recours d’une oligarchie à bout de souffle.

1 – Un énarque transformé en philosophe

Le récit : Emmanuel Macron a été très proche de sa grand-mère, principale de collège dans les Pyrénées, qui lui a inspiré des valeurs de gauche. Il a grandi dans le Nord de la France et il a appris le piano, qu’il pratique avec talent et il a “effectué sa scolarité dans sa ville natale” (En Marche.fr). C’est par ailleurs « un grand mélomane » (Le Monde, septembre 2014). Normalien, il a été l’assistant du philosophe Paul Ricœur et c’est « un passionné de philosophie » (Slate.fr, août 2014). Il fait son mémoire de DEA sous la direction du philosophe marxiste Étienne Balibar. Brillant, c’est en toute logique qu’il intègre l’ENA.

Les faits : Emmanuel Macron est un jeune homme de famille bourgeoise amiénoise (ses deux parents sont médecins et universitaires) qui a suivi le parcours classique des enfants de bonne famille : lycée privé catholique tout en étant assidu au conservatoire, puis transfert au lycée Henri IV pour y faire sa terminale et intégrer ainsi plus aisément les classes préparatoires aux grandes écoles de cet établissement qui compte parmi les préférés de la grande bourgeoisie parisienne. Il échoue au concours d’entrée à l’École normale supérieure et fait des études à l’université avant d’intégrer Science Po. Étienne Balibar n’a « aucun souvenir » de l’avoir eu sous sa direction en DEA (Le Monde, septembre 2016) et c’est en tant qu’archiviste qu’il travaille pour Ricœur. À sa décharge, des professeurs d’université qui oublient totalement le nom de leurs étudiants, c’est plutôt courant. Muni du bagage d’un grand bourgeois, c’est en toute logique qu’il intègre ensuite l’ENA.

2 – Un « outsider » fort bien introduit

Le récit : Après l’ENA, Emmanuel Macron intègre l’Inspection générale des finances. Puis il participe à la Commission Attali pour la libération de la croissance française, où il est reconnu pour ses qualités et sa capacité de travail. Désireux de vivre la « vraie vie » (lui-même, janvier 2016) dans le secteur privé, il quitte la fonction publique pour travailler (lui-même) pour une banque d’affaires, ce qui constitue un parcours atypique pour un homme politique français (C dans l’air, septembre 2015) et qui lui a donné une expérience du « monde du travail » (une fan interrogée par France 2 en janvier 2016).

Les faits : Emmanuel Macron a le parcours type de l’homme politique français : l’Inspection générale des finances est un véritable « État dans l’État », promise aux mieux classés et plus ambitieux promus de l’ENA, qui permet de se construire un réseau pour réussir en politique (comme Alain Juppé) ou dans une grande entreprise française (comme Henri de Castries). Les allers-retours entre public et privé (appelés “pantouflage”) sont très fréquents et plutôt bien vus chez les hauts fonctionnaires engagés dans la vie politique, qui partent dans le privé lorsque leur parti perd les élections, et qui reviennent en politique quand l’alternance arrive. Comme des oiseaux migrateurs en somme. D’autres restent et se mettent au service de la nouvelle majorité, plutôt comme des canards du coup.

Si les inspecteurs des finances sont des recrues recherchées des banques d’affaires, c’est parce que leur réseau et leur connaissance intime des rouages de l’État sont utiles aux négociations entre entreprises que ces banques mènent. Le pantouflage de Macron chez Rothschild est loin d’être un cas isolé : la banque avait par exemple recruté Georges Pompidou qui deviendra Premier ministre puis président de la République après cette parenthèse. Le système est toléré voire encouragé car les hauts fonctionnaires peuvent se « mettre en disponibilité », ce qui signifie qu’ils ne perdent pas leur grade et qu’ils peuvent réintégrer l’inspection quand ils le souhaitent. On est donc loin d’une bifurcation de carrière particulièrement risquée.

Pour les hauts fonctionnaires de l’IGF, le passage dans une banque d’affaires est un moyen rapide de se faire beaucoup d’argent. Macron l’avouait à Libération (septembre 2012) « L’idée était aussi de me mettre à l’abri financièrement. J’ai pas de goûts de luxe, ni de gros besoins, mais j’accorde beaucoup de prix à mon indépendance. » Un goût de l’indépendance qui lui rapporte près de 2 millions d’euros entre 2010 et 2012 (L’Express, septembre 2014) Le journal révèle que l’idée de sa mise en disponibilité lui a été soufflée par Serge Weinberg, qui faisait partie avec lui de la « commission Attali » chargée de la rédaction du rapport éponyme. Weinberg correspond au profil type de l’homme qui joue sur les deux tableaux : ancien directeur de cabinet de Laurent Fabius, il a ensuite dirigé de nombreuses entreprises dont Accor, Sanofi ou Schneider Electric, puis est venu donner un coup de main à son ami Jacques Attali pour la rédaction de son rapport. Puisqu’il tire de toutes ces activités de juteux revenus, il gère également un fonds d’investissement à son nom. Pas très antisystème comme copain.

On ne peut pas dire que Macron expérimente la « vraie vie » à la banque Rothschild. Le terme de banque est d’ailleurs trompeur, parce que ce genre d’entreprise est essentiellement un vivier de consultants très introduits qui organisent des rencontres entre dirigeants d’entreprises pour leur permettre de conclure le meilleur « deal » possible. Le tout en brassant des milliards d’euros. C’est encore moins “la vraie vie” que celle d’un sénateur. Agacé que ses adversaires mentionnent tout le temps son passé de banquier, Macron disait en décembre qu’il ne fallait pas stigmatiser les métiers de la banque, qui représentent des centaines de milliers d’emploi. Oui mais voilà, banquier d’affaires n’a pas grand-chose de commun avec l’activité d’un conseiller Crédit mutuel ni même avec celle d’un directeur d’agence. Au Wall Street Journal (mars 2015), avec qui il devait se sentir en confiance, il disait de la fonction de banquier d’affaires : « D’une certaine manière, on est comme une prostituée. Le boulot, c’est de séduire. » Les collègues apprécieront.

3 – Un candidat qui ne fait pas partie de la classe politique… bien qu’il y joue un rôle éminent depuis plus de dix ans

Le récit : Macron n’a jamais été élu et ne s’est pas compromis comme tous les autres. Il apporte un regard neuf sur la vie politique française et sa présence apporte un « zéphyr de nouveauté sur la vie politique » (Libération, septembre 2016). D’ailleurs il a créé un mouvement hors parti et n’est donc pas englué dans des querelles d’appareil. Et c’est agréable de soutenir quelqu’un qui n’a pas vécu au crochet de l’État (un « jeune avec Macron », décembre 2016). Il va nous débarrasser de Hollande et de sa caste de politiciens usés.

Les faits : Depuis les débuts de la Vème République, nos institutions sont gouvernées par deux profils d’hommes politiques : ceux qui tirent d’abord leur légitimité de leur statut d’élu bien implanté (qui disposent d’un « fief », comme on dit sans que la référence au monde féodal ne pose plus de problème que ça) et ceux qui sont d’abord des technocrates, qui font une carrière politique rapide grâce à leurs compétences et leurs réseaux. Hollande est plutôt un fiefard cumulard, tandis que Juppé, par exemple, a longtemps été un technocrate avant d’être maire à vie de Bordeaux. Villepin était un technocrate, tandis que Sarkozy était un élu bien introduit grâce à la mairie de Neuilly. Macron fait parti des technocrates, et c’est par le biais de cet univers qu’il devient secrétaire général adjoint de l’Élysée en 2012. À l’IGF, il était devenu le protégé de Jean-Pierre Jouyet, lui-même est ami de Hollande et encore actuellement son secrétaire général.

Hormis les quatre ans passés chez Rothschild, Emmanuel Macron a été payé par le contribuable et fort correctement : d’abord en tant que « fonctionnaire-stagiaire », le statut des étudiants de l’ENA, payé 1 700 € bruts par mois, puis, comme inspecteur général des finances, il gagnait au moins 5 600 € bruts, qu’on suppose majorés par sa participation à la Commission Attali. À l’Élysée, les conseillers gagnent entre 10 et 15 000 € nets mensuels. Puis, en tant que ministre de l’Économie il gagnait un peu moins, 9 940 € bruts. S’il n’a pas plus abusé que d’autres, force est de reconnaître que l’État français entretient monsieur Macron depuis 2002, date de son entrée à l’ENA, avec une pause de 4 ans où tonton Rothschild l’a pris à sa charge, soit tout de même 11 ans d’assistanat.

Il a été en outre un ministère de l’économie fort coûteux pour les finances publiques, et pas forcément pour les plus nobles raisons. Dans un livre d’investigation sorti en janvier 2017, Dans l’Enfer de Bercy, les journalistes Marion L’hour et Frédéric Says racontent comment le ministre a fait fondre rapidement l’enveloppe de “frais de représentation” qui lui était accordé. “S’il était resté, on ne sait pas comment on aurait fini l’année”, déclare une source de l’entourage du ministre qui a démissionné en aout 2016. Il aurait dépensé près de 120 000€ pour ses seuls dîners et déjeuners en bonne compagnie. Et pas n’importe laquelle : des invités qui constituent désormais son équipe de campagne et ses principaux soutiens. Éclipsée par l’affaire Pénélope Fillon, l’utilisation des frais ministériels pour lancer la campagne du futur démissionnaire remet pourtant en question le récit de rectitude et de probité du candidat Macron.

Enfin, son « mouvement hors partis » est… un parti. Nous avons consulté les statuts déposés le 20 février 2016 et ils correspondent à une forme parti tout à fait habituelle. Ce qui change c’est que l’adhésion se fait en ligne et qu’il n’y a pas de véritable statut de militant comme dans une organisation classique, pas non plus d’instances décisionnelles, de votes internes ou de représentants élus : il y a Macron et son équipe et toute une base pour distribuer des tracts, contrairement aux partis organisés de façon locale puis fédérale puis nationale. En Marche n’est donc pas un mouvement « hors parti » mais un nouveau parti à structure technocratique, qui est en train de recueillir tous les cumulards qui quittent le navire PS, comme Gérard Collomb, le député-maire de Lyon, mais aussi les gens de droite qui ont fui le yacht Fillon, comme Renaud Dutreil, ex-ministre de Chirac.

4 – En Marche est un mouvement indépendant, financé par les dons de ses milliers d’adhérents… et de quelques centaines de grands patrons

Le récit : « En Marche » est né du désir d’Emmanuel Macron de donner un nouveau cap à la France, pour la sortir des blocages et « rendre à l’ensemble des Français la place qui n’aurait jamais dû cesser être la leur : non pas dans le décor de la vie politique, mais en son cœur » (en-marche.fr). Pour ça, le mouvement compte sur les dons des dizaines de milliers d’adhérents et Macron va « s’endetter personnellement » pour financer sa candidature et « il pourrait tout perdre » (Closer, décembre 2016). Mais c’est le prix à payer pour être indépendant des chapelles et des vieux clivages.

La réalité : Au moment où les statuts ont été déposés, le siège social d’En Marche était situé au domicile personnel de Laurent Bigorgne, ex-numéro 2 de Sciences Po Paris et directeur des études de l’Institut Montaigne, think tank libéral tenu par les patrons du groupe Axa, Claude Bébéar puis Henri de Castries (Mediapart, mars 2016). Henri de Castries soutient Fillon, tandis que son adjoint Bigorgne soutient Macron.

En mai à Londres, Christian Dargnat, qui dirige l’association de financement du parti et qui est l’ex-PDG de BNP Paribas Asset Management, la filiale de gestion d’actifs du groupe BNP, a organisé avec le candidat des dîners de levées de fonds auprès des milieux d’affaires, pour recueillir de ses riches soutiens le maximum autorisé par la loi par personne : 7 500 €. En septembre, c’est Albin Serviant, le PDG de Apartager.com, qui organise la même initiative auprès des patrons de la « French Tech » – ce label, promu par Macron du temps où il était ministre de l’Économie, désigne l’ensemble de ces patrons français du numérique qui basent leurs entreprises à Londres pour payer moins d’impôts sur les sociétés. Pour remercier un ministre qui n’a pas vu le moindre problème moral à cet exil fiscal institutionnalisé, ils ont signé pas mal de gros chèques lors d’un petit déjeuner et de plusieurs rencontres. Dans leur livre Dans l’Enfer de Bercy, les journalistes Marion L’hour et Frédéric Says rapportent les propos d’un haut gradé anonyme de son ministère qui l’accuse, après sa démission, d’être “parti en emportant les fichiers de la French Tech”.

Début décembre 2016, même opération lors d’un séjour du candidat à New York, organisé cette fois par Renaud Dutreil, ex-ministre des PME de Chirac, devenu ensuite PDG de LVMH USA, qui a fait profiter à son candidat de son carnet d’adresses auprès des « Français de l’étranger ». En novembre, les donateurs de plus de 3 000 € avaient permis de rapporter environ 1,5 million d’euros à la campagne de Macron (pour donner un point de comparaison, le budget de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2012 avait été de 22 millions d’euros, 21 millions pour Hollande et… 9 millions pour Jean-Luc Mélenchon tandis que Philippe Poutou se débrouillait avec 800 000 €). Pour compléter la somme, Macron emprunte auprès des banques, comme les autres candidats. Et comme les frais de campagne sont intégralement remboursés par l’Etat au delà de 5% des voix, il ne risque pas grand chose, sauf très gros écroulement électoral.

Les atouts de Macron ne sont pas seulement financiers. En octobre 2016, on apprenait l’entrée dans l’équipe de campagne de Bernard Mourad (Challenges). Mourad est un banquier d’affaires à l’ascension fulgurante, conseiller de Patrick Drahi, patron de SFR Numericable et propriétaire de SFR Presse, ex-Altice Media Group, qui regroupe de nombreux titres de presse et chaînes de télévision et radio : Libération, L’Express, BFM TV, RMC ou encore le magazine Mieux vivre votre argent (sic). Bon conseiller dans l’opération du rachat de Numericable, Mourad est nommé PDG de SFR Presse. Mais cette affaire juteuse n’aurait pas été possible sans le concours du ministre de l’Économie Emmanuel Macron, qui donne le feu vert à l’opération de rachat un mois après son arrivée à Bercy en août 2014. Auparavant, c’était Arnaud Montebourg qui était aux commandes et qui freinait cette opération en raison des pratiques d’évasion fiscale de Drahi (qui réside en Suisse, a une holding au Luxembourg et des actions à Guernesey). Son remplaçant se montre plus coopératif. Deux ans plus tard, renvoi d’ascenseur : Drahi envoie son fidèle lieutenant Mourad assister leur « ami commun » (Challenges, octobre 2016) en tant que conseiller spécial « en charge des questions et relations avec les sphères économiques. Cet ancien banquier d’affaires devrait également apporter une aide précieuse, grâce à ses réseaux, dans la recherche de financements pour la campagne présidentielle ». On suppose aussi que les studios de BFM TV ne sont maintenant qu’à un sms du candidat.

Il semblerait que le mouvement indépendant En Marche doive beaucoup à l’action conciliante de l’ex-ministre de l’Économie à l’égard des milieux d’affaires les moins adeptes de la morale fiscale la plus élémentaire.

5 – Les idées de Macron pour lutter contre le chômage sont neuves … même si elles sont appliquées depuis 30 ans

Le récit : Macron incarne le dynamisme et la modernité, il a des « idées nouvelles » (président socialiste du département du Lot, qui s’est rallié le 21 janvier 2017), c’est un « briseur de codes » et il est plein d’audace, d’ailleurs son livre s’appelle Révolution.

La réalité : Macron et son mouvement défendent la majeure partie du programme économique mis en place depuis les années 1980 par le PS et la droite. Il est pour la construction européenne et pense que notre salut vient de là. Comme tout le monde, il est pour la décentralisation. Au niveau du droit du travail, il veut favoriser la négociation par entreprise sur le temps de travail, pour être « au plus près des acteurs », ce que la loi Travail a déjà mis en place. Il veut plus de souplesse, plus de souplesse, comme le PS et Les Républicains depuis 1986. Il veut réduire de 6 points les cotisations patronales pour toutes les entreprises. C’est l’objet du Pacte de responsabilité et de solidarité et du Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi mis en place sous Hollande et toujours actifs, la communication du premier ayant d’ailleurs été ficelée par Macron du temps où il était à l’Elysée (L’Express, octobre 2016). Niveau éducation, il veut favoriser l’autonomie des établissements scolaires, ce qui est un mouvement mis en place depuis près de dix ans par le gouvernement Fillon puis ceux d’Ayrault et Valls. Il veut alléger le déficit public de 100 milliards d’euros, comme Fillon, mais il n’a pour l’instant rien dit au sujet de la lutte contre l’évasion fiscale… Quelqu’un ne veut pas contrarier tonton avant le chèque des étrennes ?

Conclusion

Le récit : Oui mais… il est BEAU !

La réalité : Mais nous aussi.

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Article à retrouver dans le n°9 de Frustration, premier numéro en kiosque, disponible en kiosque, maison de la presse et Relay.