Devenir entrepreneur de soi : Le développement personnel, ou l’art de la soumission heureuse

« Vous souffrez probablement d’une routinite aiguë […] C’est une affectation de l’âme qui touche de plus en plus de gens dans le monde surtout en Occident. Les symptômes sont presque toujours les mêmes : baisse de motivation, morosité chronique, perte de repères et de sens, difficulté à être heureux malgré une opulence de biens matériels, désenchantements, lassitude… » Ainsi débute l’action du roman pédagogique Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une. Mais gardez espoir car « aujourd’hui se produit une autre révolution, qui va également changer le monde. Je veux parler du monde personnel que nous créons, notre propre univers, et de la révolution qui se joue à l’intérieur de chacun de nous. Le seul moyen de modifier le monde qui nous entoure est de changer à titre personnel. Si nous parvenons à modifier notre propre univers, nous gagnerons la paix intérieure et retrouverons l’amour inconditionnel », vous assure Miguel Ruiz dans son classique Les Quatre Accords toltèques. Vous n’y échapperez donc plus. Sur les devantures des librairies s’amoncellent les manuels de bien-être qui vous exhortent à (re)trouver le bonheur. Ici, une jeune femme dans sa séance de yoga en plein air savoure une existence épanouie. Plus loin, un type nimbé de lumière avec un sourire sans fin vous met dans la confidence des lois d’attraction. Là, une couverture vous jette sur un chaman mexicain pour une initiation aux principes philosophiques d’une civilisation disparue. Où que vous tourniez la tête, des piles de livres vous promettent de remonter votre confiance ou votre cote de popularité, de devenir un tombeur irrésistible, de décrocher une promotion professionnelle ou d’acquérir une sagesse ancestrale perdue depuis des siècles. Toujours le même message : exploitez votre potentiel caché, pliez corps et esprit à la volonté d’entreprendre de grandes choses, il ne tient qu’à vous de dépasser votre condition malheureuse, etc. Pourquoi ces livres, loin de remplir leur office, pourraient-ils bien au contraire être les pires recours ? Et comment finissent-ils par ratifier des façons de voir qui permettent de conserver, en les dépolitisant, les cadres politiques et économiques à l’origine de certaines souffrances ?

Un problème non-personnel avec le développement personnel

 Des techniques tout à fait respectables de méditation et de relaxation existent déjà sur le marché du souci de soi, et leur pratique peut avoir des effets thérapeutiques pour certains. Une grande partie de la philosophie antique mettait en avant la problématique éthique c’est-à-dire la préoccupation d’une vie bonne qui passait par le ressassement de grands thèmes sur la place de l’homme dans le cosmos, le bien et le mal, notre ouverture sensible aux événements. L’enseignement de ces écoles rivales (stoïcisme, scepticisme, cynisme, épicurisme, etc.) était indissociablement théorique et pratique. Celui-ci engageait le disciple à mettre en cohérence son discours et son art de vivre. De ces textes ont été retenues quelques expressions populaires telles que « Carpe diem » qui en forment un résumé appauvri plutôt trompeur, et autre platitudes écrites en latin et frappées du nom d’un sage antique. Les éditeurs de développement personnel sont souvent à l’affût de sagesses exotiques lointaines dans le temps et l’espace « à nous faire découvrir », d’histoires de piliers et de totems qu’ils braconnent et dont ils ramassent le sens dans des formules stéréotypées. On peut donc encore différencier le contenu réel de ces livres de philosophie qui méritent d’être lus du contenu filtré pour les besoins d’un marché culturel dont les effets de sa diffusion sont à interroger.

Il n’y a pourtant pas grand mal en apparence à parcourir des livres de développement personnel, ou des articles de même inspiration qu’on trouve dans nombre de revues mâtinées d’idéologie psychologiste lesquelles s’adressent en général à un lectorat féminin (à la vue des thèmes adressés par ces supports, une sociologie du groupe des lecteurs ferait certainement apparaître une majorité de lectrices, le psychologisme et l’introspection étant plus présents dans la socialisation des femmes). Même si l’on finit convaincu de leur inutilité, pourquoi aller s’en prendre à ces lectures récréatives bonnes pour les salles d’attente ou les trajets en métro ? Libre à chacun de se plonger dans des chapitres interminables sur les vertus de la bienveillance et l’importance d’être enfin soi-même. Conçu pour répondre à des détresses bien présentes, le développement personnel fait en réalité écran à leur compréhension plus collective et réaliste, donc politique. Retraduisant toutes vos difficultés et, par là, les réponses à leur apporter dans des formes psychologisantes et égocentrées, le développement personnel ne nuit pas tant pour ce qu’il dirait – le plus souvent des niaiseries inspirées de prescriptions religieuses et des pratiques auto-suggestives – qu’en raison de ce qu’il ne dit pas ou de ce qu’il empêche de dire à sa place. Ces livres et revues d’allure inoffensive, qui vous promettent l’accès au bien-être par un travail répété sur soi, convertissent certes en bénéfice commercial juteux, jusqu’aux thérapies et stages qui en sont un autre prolongement marchand, toutes les formes de désarroi liées à la précarité.

Les trois limites du développement personnel

D’abord, un penchant pour des prescriptions abstraites et formelles (« faites toujours de votre mieux ») qui l’empêchent d’aborder la spécificité des difficultés les plus récurrentes au quotidien, qu’elles renvoient à votre statut professionnel, votre genre ou votre origine sociale. Voilà comment Les Quatre Accords toltèques [1] vous propose d’aborder une agression : « Quelqu’un peut délibérément vous envoyer du poison émotionnel, mais si vous ne le prenez pas personnellement, vous ne l’ingurgiterez pas. Et si vous refusez ce poison, c’est celui qui vous l’envoie qui s’en retrouvera encore plus mal, mais pas vous. » Face à un supérieur à la main baladeuse et aux remarques déplacées sur son lieu de travail, doit-on donc prendre sur soi et relativiser, chercher une communication indulgente ou répondre en tendant l’autre joue ? L’application à la lettre de la plupart des conseils prodigués par les manuels de développement personnel vous conduit généralement à fuir la conflictualité et à intérioriser l’agression comme un effet de votre perception. Le même manuel vous propose en secours cette voix intérieure : « Non, je ne prends rien de ce qui m’est dit ou de ce qui m’arrive de façon personnelle. Ce que vous pensez, ce que vous ressentez, c’est votre problème, pas le mien. C’est votre façon de voir le monde. » Le développement personnel développe de grandes formules mais les teste rarement dans des applications concrètes et urgentes dans lesquelles celles-ci inviteraient plutôt au refoulement et à l’auto-censure.

Comment interpréter un conseil du type « voir le verre à moitié plein » ou « apprendre à positiver ! » quand un plan social injuste détruit votre vie ou que vous sont lancées en permanence des remarques insultantes dans la rue ou dans votre boîte ? Pour Raphaëlle Giordano, autre auteur à best-sellers, « plus vous aurez confiance en qui vous êtes, moins vous serez susceptible d’être blessé par des atteintes extérieures » et « plus votre cerveau sera entraîné à chercher le positif en vous, plus il le trouvera facilement[2]. » Mais surtout « quoi qu’il arrive, n’en faites pas une affaire personnelle, parce qu’en prenant les choses personnellement, vous vous programmez à souffrir pour rien » achève les accords toltèques. Les actrices abusées sexuellement par le producteur Harvey Weinstein auraient-elles dû se rendre à ces bons conseils et continuer à prendre sur elles plutôt que d’élever la voix ? Les auteurs de livres de développement personnel n’ont pas en tête ces situations sociales de discriminations, d’abus ou de maltraitance économique et vous répondraient qu’ils cherchent avant tout à agir sur votre petite marge de volonté pour toucher d’autres objectifs (aller plus souvent à la gym, manger bio, canaliser un collègue irritable, etc.) ou que ces agressions plus graves sont à renvoyer vers du personnel compétent, des travailleurs sociaux, des policiers, des magistrats. Bref, ne confondons pas tout. Mais précisément, ce sont là les problèmes principaux qui travaillent les vies des individus. Les minorer ou les contourner par des slogans vagues voire même qui incitent uniquement à l’introspection participe de leur déni.

Le développement personnel ignore que le monde social est d’abord un lieu de rapports de force, de hiérarchies et de structures qui nous précèdent et au sein desquels nous sommes renvoyés à des places avec des contraintes qui limitent notre pouvoir d’action. Dans un monde économique orienté par l’accumulation privée, vous n’avez d’autre choix pour assurer votre survie que de vous mettre au service de la minorité qui possède, donc de rentrer dans la condition salariale qui vous contraindra à accomplir des tâches le plus souvent dépourvues d’intérêt sur une durée conséquente de votre existence. Dans un monde obsédé par la division entre masculin et féminin, vous devez vous astreindre à des normes de comportement en dehors desquelles vous courez le risque d’être dénigré, insulté, harcelé, parfois même frappé, c’est-à-dire à un espace de possibilités professionnelles, culturelles, vestimentaires, sexuelles etc.

Toutes ces assignations arbitraires et spécifiques ont une provenance historique (elles pourraient ne pas exister ou être changées) et des mécanismes qui les font tourner et les reproduisent dans les têtes et la loi. Les problèmes que vous rencontrez au travail ou dans la rue (entre hommes et femmes, patrons et salariés, etc.) ne sont pas des problèmes interpersonnels, de rapports entre des personnes qui devraient apprendre à ménager leurs tempéraments respectifs et à mieux formuler des terrains d’entente pour les régler. Si du droit social s’est interposé dans les relations entre employeurs et employés c’est parce qu’il est apparu qu’on ne pouvait attendre l’émergence d’un consensus satisfaisant pour les deux parties et que des règles devaient compenser l’inégalité de pouvoir entre supérieur et subordonné consubstantielle à l’économie de type capitaliste. De ce point de vue, la négociation d’entreprise est une marche arrière historique. Parce que l’individu ne peut contrôler seul son destin que des structures sociales et juridiques encadrent, on doit en passer par une action politique, publique si on veut modifier les contraintes qui pèsent sur lui. L’attitude syndicale est à l’opposé de l’attitude d’intériorisation que prône le développement personnel, car elle consiste à identifier une situation commune pour développer un ordre d’exigences publiques et assumées comme tel.

On voit dès lors comme l’ineffectivité pratique de la plupart des conseils trop formels qu’on retrouve dans les livres de développement personnel, d’une platitude elle-même reconnue par leurs propres lecteurs, installe une vision fataliste du monde où l’adaptation psychologique prévaut sur la résistance politique. Le développement personnel le fait même explicitement en thématisant, comme le remarque le sociologue Nicolas Marquis, deux figures répulsives : la victime et la plainte. Se positionner comme « victime », c’est-à-dire comme un point sur lequel pèsent des effets de pouvoir qu’on ne souhaite plus subir, serait une attitude de fuite dans laquelle nous continuerions à transférer notre responsabilité sur autrui plutôt que de l’assumer. La littérature de développement personnel ne se contente pas de partir du noyau individuel pour prétendre tout régler, elle sous-entend que convoquer d’autres causes explicatives extérieures constitue un obstacle à sa propre guérison. La plainte sera construite comme une attitude lâche, négative, agressive envers notre entourage et le signe du déni de notre propre contribution à la situation présente : « Derrière un reproche, il se cache peut-être une peur et derrière l’agressivité, de la tristesse ou une blessure encore vive […] Semez du reproche, et vous récolterez rancœur et désenchantement. Semez de l’amour et de la reconnaissance, et vous récolterez tendresse et gratitude[3]. »

Si le volontarisme prôné par le développement personnel est une qualité souhaitable, et compréhensible pour des gens qui souhaitent régler leurs insatisfactions, nous ne pouvons que lui reprocher de le gâcher dans des exercices méditatifs ou des panels d’objectifs vides (s’imposer une heure de lever régulier, sourire cinq fois à des inconnus dans la rue, etc.) qui devraient être poursuivis pour le seul bonheur de les remplir. Le développement personnel vous propose un bien mauvais investissement en appelant à mettre toute votre énergie dans des actions déconnectées de la source réelle de vos problèmes. Après en avoir dressé l’inventaire, Raphaëlle Giordano sort typiquement du chapeau de la « routinologie » une longue tirade sur le… sourire : « Un sourire ne coute rien et il a pourtant une influence considérable sur votre entourage comme sur votre propre moral. […] Il a même été démontré qu’un sourire sincère offert à quelqu’un peut entraîner par réaction en chaîne, jusqu’à cinq cents sourires dans une journée ! Sans parler des bienfaits sur le cerveau et sur le corps[4] ! »

Formalisation qui évacue la spécificité des problèmes rencontrés (racisme, homophobie, sexisme, harcèlements et abus), psychologisation des rapports réglés par le droit, enfin fatalisme vis-à-vis du monde comme il va, ces trois limites inhérentes au développement personnel en font non seulement une littérature inefficace mais également complice de l’ordre et de la violence que requiert sa perpétuation.


ENCADRÉ – L’art de slasher

La psychologisation à outrance de tous les problèmes tend à faire apparaître comme indépassables des situations douloureuses qui sont le fruit de choix politiques antérieurs. Proposition vous est faite d’intérioriser complètement vos contraintes et d’apprendre à aimer votre destin pour ce qu’il est. Quand le marché de l’emploi se tend et que les dispositifs qui sécurisaient le travail sont peu à peu liquidés, on vous invite à envisager d’être baladé d’un bullshit job à l’autre comme un formidable moyen pour diversifier vos expériences. La menace du licenciement brutal ne serait plus que la promesse enthousiasmante de recouvrer votre liberté pour explorer de nouveaux horizons. Ainsi, un livre récent parmi les innombrables que compte le genre tentait de présenter comme un phénomène de mode ou une passion secrète encore trop méconnue l’alternance de jobs dans des secteurs d’activité différents, Profession slasheur, de Marielle Barbe (Marabout, 2017). Vous galérez à trouver un CDI ? Vous enchaînez des contrats courts, des stages sous-payés, des missions d’intérim sans fin ? Non, vous n’êtes pas un précaire corvéable à merci pour les entreprises mais un slasheur qui s’ignore. Avec des anglicismes tout sonne beaucoup mieux. Pâtissier, serveur, peintre en bâtiment, aide-ménager… Sur la couverture se succèdent les mille déguisements professionnels que vous pouvez enfiler comme dans un jeu de rôles. Le dispositif est toujours sensiblement le même. Le travail contraint est réduit à une dimension ludique, comme si nous recherchions un emploi (avec tout ce que cela implique d’ennui, de soumission, de privations) pour le plaisir de s’occuper, à la façon des enfants qui miment les adultes avec une dînette et des casques de pompiers. On glisse ensuite de la promotion d’un pseudo-mode de vie alternatif et inédit, bien fait pour masquer la précarité montante des jeunes jetés dans l’uberisation, au constat de sa généralisation inéluctable. Ainsi l’auteure finit-elle par lâcher le morceau non sans enthousiasme : « Tous les experts l’ont démontré, “demain nous serons tous slasheurs” ! Enfant, ado, étudiant, actif, senior, nous serons tous dans l’obligation de slasher pour être en mesure d’accompagner l’accélération exponentielle du monde. » Où se succèdent dans une même phrase les experts qui réunis en chœur chanteraient la gloire du « slashing », l’option qui devient maintenant une « obligation de slasher » et le lieu commun de l’ « accélération exponentielle du monde » qui lui sert apparemment de justification, comme si les progrès technologiques ne pouvaient que nous conduire vers un unique modèle économique, celui de la domesticité pour tous et du retour au travail journalier.


Comment le développement personnel déresponsabilise les responsables

 Certains ont ainsi lié l’expansion de la littérature dite de développement personnel (une littérature un peu « ingrate » et « vulgaire » qui n’a pas les faveurs de la recherche universitaire ce qui peut porter à sous-estimer son impact) à un mode de pensée néolibéral qui envahirait tous les compartiments de la vie sociale. Il est vrai que le développement personnel invite à se considérer comme un petit tas de capitaux (économique, social, esthétique etc.) dont vous avez la responsabilité de maximiser les rendements. L’individu appelé à se développer va apprendre à se considérer comme un « entrepreneur de soi » occupé à faire fructifier son capital humain, tout comme l’investisseur cherche à augmenter sa mise de départ dans une course sans fin. Cette perception utilitariste de soi repose, comme nous l’avons répété, sur la croyance que l’individu est à la racine de tous ses actes, qu’il est un centre autonome capable de se transporter où il le souhaite et de se donner sa propre loi. Comme l’assènent ad nauseam et avec beaucoup de redondance ces livres, « le seul moyen de modifier le monde qui nous entoure est de changer à titre personnel[5] » car « je suis la seule personne responsable de ma vie et de mon bonheur[6] ». Le monde extérieur n’est plus qu’un obstacle à franchir et son adversité doit décupler notre ardeur à en triompher. Le développement personnel vous préconise donc d’arrêter de vous plaindre de votre sort et de chercher par vous-même les opportunités plutôt que d’attendre un secours extérieur. Incidemment, cette vision entre en résonance avec les justifications néolibérales des politiques de déréglementation et de destruction des systèmes d’assurance collective ou de redistribution. Emmanuel Macron n’applique pas d’autres principes lorsqu’il déclare que, chômeur, « je n’attendrais pas tout de l’autre » ou que le « meilleur moyen de se payer un costard, c’est de travailler ». Pour lui comme pour nombre d’auteurs de développement personnel, nos propres problèmes ne peuvent être résolus qu’en redoublant d’efforts, et tout discours critique de portée plus générale serait l’expression d’une « passion triste » consistant à vouloir charger les autres de la responsabilité de ses propres difficultés. « Aide-toi, le marché t’aidera » est la devise séculière de l’idéologie individualiste.

Toute explication qui rejette ainsi la prise en compte de causes plus larges est renvoyée du côté du déni de sa propre responsabilité ou de la paranoïa. On voit bien comment cette clause sert confortablement les privilèges qui ne doivent plus souffrir de remise en question de leur légitimité une fois établis. La littérature du développement personnel n’a pas de visée politique affichée, mais elle diffuse un mode de pensée compatible avec la déresponsabilisation des gouvernants et des donneurs d’ordres qui pilotent les institutions, les entreprises, les administrations, tous ceux dont les décisions déterminent considérablement la vie des gouvernés. Limiter notre compréhension au petit atome individuel permet d’effacer la responsabilité des détenteurs du pouvoir économique et politique qui agissent sur nous par le canal du droit, de la police, des lois et des réglementations. Les récits individualistes par leur simplicité même ont pour eux une sorte d’avantage cognitif sur le marché des idées, pour parler comme les auteurs d’un récent ouvrage qui dénonçait toute tentative d’explication des faits sociaux par des déterminations se trouvant au-delà du calcul individuel comme un complotisme larvé ou la dissimulation théorique de sa fainéantise. Dans l’optique individualiste, celui qui supporte l’effet en est aussi la cause. Ainsi le pauvre se montre responsable de sa pauvreté et le chômeur de son chômage. De cette appréciation ne peut être tirée qu’une politique de la double peine qui punit l’individu pour punir le phénomène dont il est victime.

Partant de quelques manuels anodins vendus en librairie, on peut finalement retrouver derrière un socle idéologique commun aux politiques régressives de ces dernières décennies en matière de droit du travail et de répartition de la valeur. Il y a en quelque sorte une continuité entre la littérature abondante de développement personnel et les schémas explicatifs convoqués par les conservateurs politiques et économiques mais aussi avec une sociologie qui leur sert de bras savant.

Le management heureux

 Ces dernières années le management a franchi un nouveau cap. La vocation initiale du développement personnel première époque était bien d’améliorer la performance en entreprise. Loin d’extraire la productivité maximale des employés par la contrainte et la menace, comme à l’époque des contremaîtres fouettards, le nouveau manager a compris qu’il pouvait y parvenir par des voies détournées moins coûteuses et parfois plus efficaces. Pour cela, le management devait accomplir une série de révolutions mentales. D’abord, que le travail contraint cesse d’être réduit au moyen d’accéder à l’argent pour sa survie économique et soit présenté comme une fin en soi, un lieu d’épanouissement pour se réaliser soi-même. Enrichir le travail d’affects positifs, faire avancer son équipe à l’intéressement et aux incitations affectives plutôt qu’à coups de trique, tel est le mantra du nouveau management. Il ne suffit donc plus d’accomplir son devoir sans broncher et de supporter d’être réduit au rang d’outil. C’est avec bonheur qu’il est recommandé de s’y mettre jusqu’à éprouver au fond de soi-même toutes les gratifications annexes que vous offrirait l’entreprise bien au-delà de cet élément trop vulgaire qu’est le salaire : sociabilité avec vos collègues, dépassement individuel et collectif pour atteindre les objectifs demandés, communion avec les valeurs professées de la boîte.

Le management qui s’est épanoui dans des manuels du « travailleur heureux » a enrôlé pour sa cause les neurosciences, la psychologie cognitive et autres sciences comportementales capable d’assurer une assise scientifique apparente à des lieux communs et des méthodes d’organisation qui s’en trouvaient ainsi rafraîchis. Avec ce virage, tout un marché autour de la gestion « positive » a pu émerger tels ces séminaires en grande pompe pour se féliciter du bilan annuel de l’entreprise à la tribune desquels des sportifs célèbres sont payés pour monter et vociférer des conseils propres à renforcer l’esprit de corps. Le langage de ce management sert à gommer tout le « négatif » de l’entreprise pour faire primer une vision irénique et paisible : le subordonné est qualifié de collaborateur et les collègues formeraient les membres d’une « équipe » (la métaphore sportive est très souvent utilisée) ou d’une même « famille ». Des chief happiness officers – traduisez par « responsable du bonheur » – apparaissent dans certaines boîtes pour conforter une ambiance bon enfant et organiser des événements festifs. Des coachs sont recrutés pour former les futurs chefs de magasin, leur apprendre à libérer leurs émotions et à forger une solidarité de groupe, souvent à travers des exercices d’improvisation théâtrale et des rituels tribaux toujours inspirés du sport qui, vus de l’extérieur, dégagent quelque chose de très artificiel et forcé. Mais une fois terminées ces gesticulations comico-managériales, la dure réalité économique rattrape ces cadres sommés de tenir les objectifs de vente et les cadences impossibles qui leur sont assignés. Cet écart entre le récit chatoyant que donne l’entreprise d’elle-même et sa réalité effective vécue devient la source des frustrations et des angoisses sur lesquelles surfent les manuels de développement personnel occupés à tout rapporter à votre sensibilité.

Ce souci apparent du bien-être en entreprise et de « l’humain », comme ils disent, monte paradoxalement à mesure que nous dirigeons vers l’automatisation d’un travail de plus en plus rationnalisé, encadré, où sont traqués les moindres temps morts. Les faits et gestes du salarié sont décortiqués pour tracer sa progression et le menacer ou le sanctionner s’il tombe en dessous de certains seuils de productivité. En réalité, il faut voir que ces manuels s’adressent à une clientèle sociale précise, généralement des commerciaux et autres postes à responsabilités ou à projeeeeeeeeeets qui servent de courroie de transmission et peuvent en souffrir, et non à la femme de ménage ou au coursier à vélo. Ils ont d’abord vocation à répondre au malaise croissant des couches techniciennes et d’encadrement que suscitent la vacuité des tâches qui leur sont confiées, l’ennui mortifère des réunions et le désagréable sentiment de ne produire rien d’utile et de concret. D’où la prolifération des sujets médiatiques sur le bore-out, burn-out, brown-out, tous ces troubles existentiels accentués chez les cadres par le redoublement de la pression, mais qui ont aussi tendance à invisibiliser le problème encore plus révoltant des bullshit jobs qui concernent ceux pour qui la pénibilité autant morale que physique de leur emploi ne trouve pas même de compensation dans un salaire confortable et des week-ends au bord de la mer.

Derrière l’emballage de plus en plus promu de « l’enchantement du travail » se taisent ainsi l’explosion des maladies professionnelles, la surconsommation d’anxiolytiques et une précarisation qui monte même aux chevilles des jeunes diplômés. Alors que la réalité du monde de travail se révèle de plus en plus hideuse, le management du bien-être plante devant nos yeux un décor en carton-pâte alléchant plein de couleurs vives. Les riches, à la façon dont les officiels soviétiques embellissaient artificiellement les façades des bâtiments en ruines à l’attention du public pour masquer leur décrépitude, continuent de chanter des odes au travail salarial comme seul repère de l’existence tout en organisant politiquement la détérioration de ses conditions. L’entreprise qui broie des vies, qui détruit les corps et décervèle, est magnifiée comme le lieu du dépassement individuel, vecteur d’un bonheur authentique et sain.

La littérature de développement personnel, en étendant à votre vie amicale, amoureuse, familiale, sportive, etc. un mode de pensée qui a d’abord essaimé dans l’entreprise privée pour satisfaire les réquisits de la production, non seulement renforce des dispositions à accepter les contraintes imposées, mais occupe encore un espace éditorial que devrait prendre un discours capable de politiser la détresse individuelle et d’appeler à libérer la parole sur la réalité. C’est là l’engagement de Frustration. Nous voulons parler frontalement de ce qui frustre nos contemporains, de tout ce qui s’oppose à leur aspiration légitime au bonheur mais sur un mode réaliste et politique. Nos articles ont vocation à donner des moyens d’abord intellectuels de résistance face aux pressions idéologiques qui cherchent à étendre l’empire de l’économie des nantis en fliquant les pauvres, en culpabilisant les chômeurs et en pourchassant les migrants. Et nous pensons devoir le faire non pas en cherchant refuge dans des pratiques méditatives ou en glosant sur le moi intérieur, autant de stratagèmes de diversion par rapport à la violence objective du marché scolaire, du marché du travail, de l’État, mais en diffusant des analyses concrètes et politiques, des armes argumentatives qui peuvent aider chacun à sortir d’un discours culpabilisateur dominant et à diriger ses colères – cent fois légitimes – sur les causes véritables de cette misère matérielle et psychologique organisée que nous affrontons.


[1] Les Quatre Accords toltèques : la voie de la liberté personnelle, Miguel Ruiz, Jouvence, 2016.

[2] Les deux citations sont extraites de Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une, Raphaëlle Giordano, Eyrolles, 2015.

[3] Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une.

[4] Ibid.

[5] Les Quatre Accords toltèques : la voie de la liberté personnelle.

[6] Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une.